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Médias de masse arabes : du pluralisme à la manipulation (La Pensée Libre)

par Pensée Libre 3 Novembre 2015, 20:12 Medias Propagande Medias arabes

Alors que les opinions publiques des pays occidentaux et de la plupart des pays du Sud et de l'Est manifestent une désaffection à l'égard des médias politiques occidentaux ou nationaux quand ceux-ci sont pro-occidentaux, youtube reconnait que Russia today est devenue la chaîne politique la plus écoutée au monde sur internet, dépassant CNN, BBC, France 24, Euronews. L'Union européenne prévoit en conséquence d'organiser dès septembre 2015 une "East StartComTeam" en s'appuyant sur les « organes de surveillance nationaux » et les « régulateurs » des pays membres pour lancer une contre-attaque médiatique qui s'apparente à de la censure et devrait viser les chaînes russes, iraniennes, libanaises, chinoises ou autres ayant conquis une part importante de l'audience européenne. Face à cette véritable guerre des ondes entre les puissants et les résistants, gage de pluralisme de fait, dans le monde arabe, c'est au contraire auquel nous assistons depuis 2011. Dans cette région du monde qui avait connu dans les années 2000 l'apparition d'un véritable pluralisme rompant avec l'uniformité des monopoles télévisuels étatiques, l'heure est au réalignement des téléspectateurs vers des médias qui ont démontré depuis le « printemps arabe » de 2011 leur dépendance et sur les monarchies arabes les plus obscurantistes et sur leurs tuteurs occidentaux.

Les États-Unis avaient lancé la chaîne Al Horra ("La Libre") émettant depuis le centre de l’Empire pour casser le monopole de la ré-information faite par Al Jazeera à ses débuts quand elle magnétisait les foules, que Gaddafi s’y invitait joyeusement le mardi soir avec son animateur vedette pour démolir la Ligue "arabe" et que cette chaîne avait une correspondante à Damas, c’est-à-dire à l’époque de celui qui était le plus souvent désigné sous l’épithète de tyran sanguinaire, Hafez Al Assad. Puis on a même eu droit à des Al Horra adaptées aux différents pays en « transition ». Mais tout cela n’a pas eu d’impact sur le public arabe qui continuait à se méfier tant de ses médias gouvernementaux que des médias occidentaux. Alors, enfin, ils ont trouvé la solution : laisser les chaînes se reproduire à l’infini au point où nous avons aujourd’hui un millier de chaînes arabophones sur NileSat et ArabSat, principalement.

Le résultat semble avoir été bien calculé puisque les centaines de millions d’Arabes zappent en permanence et ne trouvent plus de crédibilité, comme on a pu le voir lors des événements comme les tueries récentes en Tunisie, que dans quelques chaînes « d’information » : France 24 en arabe (pour les colonies ou néocolonies françaises dans le monde arabe, s’étendant du Maroc à la Tunisie) et la BBC en arabe (pour l’ex-monde arabe colonisé anglicisé, s’étendant de l’Egypte à l’Irak). Russia today en arabe, Russia al Yaoum, bien que disposant des meilleurs journalistes et experts du monde arabe (de nombreux Syriens et Irakiens, notamment ceux formés à l’école soviétique et qui maîtrisent donc tant l’arabe que le russe, l’ukrainien et d’autres langues – sans parler de leur connaissance intime des régimes arabes comme celui du Baath ou de la Jamahiriya libyenne) n’est regardée que par peu de téléspectateurs dans le monde arabe (en fait, par ce qui reste de nationalistes et de révolutionnaires anti-impérialistes authentiques). Un bon indice de cet état de fait réside dans le fait que les Arabes ne s’intéressent pas à ce qui se passe en Ukraine, alors que le directeur de la revue Stratfor, liée à la CIA, George Friedman, a lui-même déclaré que l’intervention des USA sur la scène ukrainienne lors de « l’euromaïdan » constituait une réponse à l’appui de la Russie à la lutte pour le maintien l’indépendance et de l’unité de la Syrie[1].

Si, pour l’Europe, les Etats-Unis, n’ont qu’à réactualiser le style de propagande prolongeant leur activité remontant à Radio Free Europe, pour les Arabes, il a fallu utiliser de stratagèmes plus complexes pour tenter de retourner en faveur des puissances occidentales et de leurs supplétifs arabes une opinion au départ américanophobe, antisioniste et cultivant le souvenir des luttes anticoloniales.

Ce qu’il faut savoir pour comprendre le monde arabe de l’information

En fait, notre organisation, les Pacifistes de Tunis, est parmi les rare à avoir identifié la raison pour laquelle les Arabes ne regardent dans leur grande majorité plus que France 24, la BBC et Al Jazeera pour les informations. C’est avant tout une question technique qui peut sembler simpliste. En effet, le technicien qui vient installer une fois pour toute la parabole et le démodulateur chez les habitants des pays du « printemps arabe » rend plus ou moins inconsciemment un immense service aux puissances dominant son pays. En effet, une fois le matériel installé, il fait, avant de partir, une pré-programmation des chaînes sur la télécommande et place en fait en début de l’immense liste des chaînes arabophones et autres, les chaînes des puissances occidentales et Al Jazeera accompagné des chaînes nationales selon le pays et qui sont, elles aussi, les porte-voix des intérêts dominants.

Comme le changement de programmation sur la télécommande est compliqué à faire techniquement, surtout dans une région où beaucoup de gens sont illettrés et que même les individus les plus éduqués sont incapables de la changer, la majeure partie des Arabes regarde donc les chaînes « de l’Empire ». Sauf, s’ils ont un voisin un peu "technicien", mais encore faut-il qu’il soit également conscient des dangers de la propagande étrangère, ce qui n’est généralement pas le cas.

Nous sommes pratiquement le seul groupe politique à avoir soulevé cette question et des camarades d’un groupe de nationalistes internationalistes avaient promis de publier via leur réseau la proposition visant à placer Russia al Yaoum, Al Mayadin, les chaînes syriennes, la chaîne de la Jamahiriya libyenne, etc. au début de la liste sur la télécommande, à côté d’Al Jazeera, de la BBC, de France 24 et des chaînes nationales. Simplement pour que le peuple puisse comparer entre deux sons de minarets différents. Il s’agissait de diffuser à cet effet une brochure dans toutes les boutiques des techniciens de radio-télévision de chaque ville de Tunisie et de chaque pays du monde arabe mais les relais nécessaires n’ont pas été trouvés et la chose s’est, comme par enchantement, perdu dans les sables. L’obnubilation des militants par Facebook, dont ils ne sortent généralement pas s’ajoutant à cela, constitue une autre technique de manipulation des activistes et des masses.

Le bilan du « printemps arabe » consiste à constater que, auparavant, les Arabes regardaient, entre autre, des programmes de télévision nationalistes, voire révolutionnaires et parfois de danse du ventre. Ils s’en portaient très bien, leurs femmes et les relations sociales entres les sexes aussi. C’était cela la sensualité orientale. Depuis plus de quatre ans, ils regardent des programmes de propagande impérialiste à longueur de temps. Mais, fait nouveau, ils ont boudé la danse du ventre pour les programmes plus portés à filmer au-dessous de la ceinture. La nouvelle "sensualité orientale" a donc produit des viols collectifs qui se multiplient depuis.

Pourquoi après la percée d’Al Jazeera, les nouvelles chaînes alternatives percent-elles difficilement ?

Al Jazeera a percé à une époque où le monde arabe, après avoir fait l’expérience amerissime de la couverture monopolistique de CNN lors de la première guerre contre l’Irak, a dû laisser cette nouvelle chaîne, arabe, répondre à cette nécessité historique. Al Jazeera a très bien joué son rôle à ce moment là, à tel point que CNN l’a suppliée de coopérer avec elle. Politiquement, elle avait une ligne nationaliste qui n’irritait que les Etats réactionnaires, de l’Arabie des Saoud à la Jordanie. Par exemple, pendant de longs mois, il y avait un entretien tous les mercredis soirs avec Hassanein Heikal, le grand historien proche de Jamal Abd el Nasser qui présentait objectivement les grands hommes et leurs œuvres, comme Nasser et Gaddafi, entre autres. Il n’y avait rien à redire car il n’y avait pas plus qualifié que lui sur ces questions. A noter que c’était Ahmad Mansour, un « islamiste » qui l’interviewait.

Sur le plan religieux, la ligne d’Al Jazeera était équilibrée. Le « savant musulman » Al Qaradawy passait aussi toutes les semaines dans une émission intitulée « Ashari’awalhayat » (La loi religieuse au quotidien) dans laquelle il abordait toutes sortes de sujets. Sur lesquels il n’y avait à l’époque pas grand chose à redire en terme de qualité et d’ouverture d’esprit.

Al Jazeera mettait alors en pratique réelle son fameux slogan "Arraywarrayalahar" (Thèse et antithèse) et la meilleure preuve de cet état d’esprit ouvert et équilibré, c’était les bagarres réelles d’hommes aux positions opposées qui en venaient aux mains sur les plateaux. On a même vu un partisan de la Jamahiriya libyenne face à face avec un "opposant", qui était d’ailleurs très simpliste. L’avocat du régime révolutionnaire libyen était visiblement décontenancé par une telle médiocrité. Bref, suite à cet incident, le gouvernement de la Jamahiriya a rappelé son ambassadeur au Qatar pour protester contre le niveau des personnes invitées.

Cet événement a constitué en fait le début de la fin d’Al Jazeera comme média équilibré et faisant venir des débatteurs de qualité. Il y a eu ensuite des heurts du même type avec des Syriens et d’autres. Mais Al Jazeera a gardé le monopole de la qualité et de la crédibilité jusqu’au début 2011 lorsqu’elle mit directement en scène le « printemps arabe ». Après avoir joué le jeu du pluralisme, Al Jazeera (ou l’émir du Qatar) a cru que son heure était arrivée, après avoir avancé masquée pendant plus d’une décennie. Il faut savoir que ce sont essentiellement des Frères musulmans de la tendance conservatrice qui gèrent Al Jazeera depuis le début de son existence alors que ses premiers fondateurs et financiers sont des franco-israéliens, les frères Frydman[2].

Al Jazeera : Stratégie de manipulation ou reprise en main par le pouvoir ?

Il est toutefois difficile d’affirmer qu’il s’agissait dès l’origine d’un complot visant à conquérir l’audience arabe puis à la faire dériver là où elle ne voulait pas aller[3]. En effet, la chaîne de télévision Al Jazeera avait acquis, avant son récent retournement de l’année 2011, une telle crédibilité que George W. Bush et Anthony Blair suggérèrent de la bombarder. L’argument d’un complot né avant même le lancement de cette chaîne il y a une vingtaine d’années est donc difficilement recevable pour plusieurs raisons que nous allons passer ici en revue. Dans une analyse rare de « l’hyper puissance du Qatar », Georges Stanechy a abordé la question complexe de l’évolution de cette chaîne en décrivant un « surprenant revirement » datant du début 2011[4]. Ce brusque changement de cap est apparu simultanément avec le « bourgeonnement des fleurs de jasmin » du « printemps arabe »[5]. Ce revirement soudain a même pris un caractère « officiel » le jour où[6] Hillary Clinton, dans une intervention pourtant peu remarquée, a exprimé publiquement son admiration pour la chaîne qatariote dans sa couverture des événements alors en cours. Une telle déclaration de la part d’un responsable étatsunien aurait été inimaginable pendant plus d’une décennie[7].

En effet, la position éditoriale audacieuse d’Al Jazeera avait contrasté jusque là avec celle de BBC en arabe dont étaient issus les journalistes qui allaient rendre la chaîne qatariote mondialement célèbre et alors que certains allaient la quitter en forme de protestation, justement à cause de son retournement de 2011[8]. Pensons à sa couverture tout à fait unique de la guerre contre l’Afghanistan que l’impérialisme a « récompensée » par le bombardement de son bureau à Kaboul, l’emprisonnement de son correspondant local, Taysir ‘Alluny, et les poursuites judiciaires à son encontre en Espagne. Puis, il y a eu l’Irak où la chaîne a perdu du personnel et où son bureau a également été touché. Enfin, il y a eu cette idée désespérée de Georges W. Bush et Tony Blair d’envoyer un missile pour détruire les quartiers généraux de la chaîne au Qatar. Dans un pays où, par ailleurs stationne une base de l’armée US ! Ces surprenants propos furent enregistrés lors d’une conférence où ces deux personnages[9], croyant que les microphones de la salle où ils se trouvaient avaient été débranchés, s’étaient exprimés librement et en toute sincérité.

En dehors de sa couverture unique de l’actualité des « points chauds du globe » ciblés en permanence par les puissances occidentales et Israël, Al Jazeera était surtout devenue célèbre par son « émission phare » du mardi soir intitulée « Al-Ittijah al-Mou’akis », animée par le journaliste syrien Faysal Al-Qasim 10. Deux points de vue politiques (réellement) opposés y étaient présentés avec une objectivité indéniable. Par exemple, on trouvait un invité syrien « pro-gouvernemental » qui faisait face à un membre de l’opposition syrienne. De même en fut-il pour la Libye et d’autres pays. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les confrontations les plus véhémentes n’ont pas eu lieu lors des débats autour de la Syrie ou de la Libye mais à propos d’autres émissions portant sur la Tunisie, l’Egypte ou l’Algérie. Dans ce dernier cas, on a même vu l’invité représentant le point de vue gouvernemental se lever indigné, avant même la fin de l’émission et quitter le studio.

D’une manière tout à fait intéressante, ces émissions du mardi soir avaient permis de révéler, grâce à un débat réel, la faiblesse de l’argumentation des oppositions syrienne et libyenne, par exemple. Une comparaison illustrant cette remarque pourrait être faite avec le rapport de la mission de la fin 2011 des observateurs de la Ligue arabe en Syrie où il a été démontré le degré d’exagération des accusations portées contre le gouvernement syrien. Mieux encore, on pourrait citer le refus par l’ONU de répondre favorablement aux propositions répétées de la Jamahiriya libyenne faite tout au long du conflit en cours en 2011, de nommer une commission indépendante chargée d’aller enquêter sur place, en Libye, en toute liberté, sur les allégations diffusées à tort et à travers partout dans le monde, et dont la seule source était la soi-disant opposition libyenne dont on sait à présent qu’elle était directement liée à des puissances extérieures. Mais à cette époque, Al Jazeera avait déjà cessé de jouer le rôle d’équilibre, et la masse des Arabes et des autres peuples du monde n’a jamais été informé des conclusions de la commission d’enquête de la Ligue arabe ou des propositions de commission d’enquête impartiale faites par Tripoli.

Contrairement toutefois à ce que reprochent rétrospectivement certains nationalistes arabes à Al Jazeera, une telle mise en scène de points de vues opposés n’avait rien de séditieux. La preuve en est que les gouvernements de Syrie et de la Jamahiriya libyenne eux-mêmes avaient très tôt accepté de jouer le jeu démocratique de la chaîne panarabe. En effet, Al Jazeera disposait de correspondants permanents accrédités à Damas et à Tripoli. Suite au revirement ultérieur de la chaîne, il apparaît que le Guide de la Révolution libyenne, Muammar Al Gaddafi, s’est senti trompé sur le soucis d’équilibre manifesté en principe par la chaîne, et de la confiance qu’il avait accordée à l’Emirat et à sa chaîne.

Les dénonciateurs les plus virulents d’Al Jazeera soulignent aussi que cette chaîne faisait usage d’une carte géographique du Moyen-Orient indiquant « Israël » au lieu de « Palestine ». Probablement était-ce une manière de « se faire accepter » par la « communauté internationale ». En effet, un choix plus judicieux aurait été d’indiquer « Israël/Palestine » ou, mieux encore, « Isratine », comme le proposa Gaddafi lui-même[11]. Quand au fait que des généraux et experts israéliens s’exprimaient à l’antenne, cela relève du même principe tactique d’équilibre, n’en déplaise encore aux nationalistes arabes (panarabistes, « nassériens », etc.), sans parler des « communistes » qui, dans leur grande majorité, sont restés étrangement silencieux pendant les sept mois de bombardement de la Libye par une alliance impérialiste de quarante Etats dirigés par l’OTAN.

S’agissant d’Al Jazeera et de la Libye, Faysal Al-Qasim s’était notamment fait remarquer une décennie plus tôt par l’entretien exclusif qu’il accorda à Muammar Al Gaddafi. L’entrevue eut lieu dans le bureau vert de ce dernier et le journaliste interpela son illustre invité en ces termes respectueux termes : « Akh Al Qai’d » (Frère Guide). L’occasion de la rencontre était notamment la tenue, le lendemain même, d’une séance de la Ligue arabe. Gaddafi révéla, preuve à l’appui comme à son habitude, que les conclusions de la réunion en question avaient déjà été imprimées et il brandit le document sous les yeux, pleins d’admiration, du journaliste d’Al Jazeera.

Des personnalités étrangères étaient également invitées à débattre de temps à autre. Ce fut par exemple le cas d’une militante anticolonialiste pro-palestinienne et écologiste française (co-fondatrice, par ailleurs ultérieurement, en 2011, de la Commission d’enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye). Elle eut à « en découdre » avec quelqu’un qui semblait plutôt partisan d’Israël[12].

Al Jazeera s’est donc longtemps caractérisée par son slogan révolutionnaire : « Ar-Rai wa-r-Rai Al-Akhar » (« que soit exposée la pluralité des opinions ») lequel est, évidemment, devenu tragiquement obsolète depuis le revirement de la chaîne effectué en 2011. En effet, ni sur Al Jazeera ni sur pratiquement aucun média « occidental » de large diffusion, les téléspectateurs n’ont le droit actuellement à se voir présenter un double point de vue, au sens symétrique du terme. Comme si le grand public n’était constitué que d’enfants, la très grande majorité des « tables rondes » de la BBC, de France 24, etc. offrent des « débats » faisant intervenir des « experts » et « spécialistes » aussi prudemment timorés qu’appartenant au même camp idéologique soutenant plus ou moins subtilement l’interventionnisme armé des puissances occidentales ou de leurs supplétifs locaux partout dans le monde.

Retournement soudain d’Al Jazeera et fin du pluralisme médiatique de masse arabe

Al Jazeera n’est semble-t-il pas le résultat d’un complot orchestré et planifié qui remontrait aux sources même de ses origines. Cette chaîne a opéré un revirement spectaculaire et meurtrier dans ses conséquences à l’occasion de la révolte tunisienne, qui constituait un mouvement fondamentalement sincère qui a surpris le monde entier, à commencer par les Etats-Unis d’Amérique. Les Occidentaux l’ont alors rapidement contenue par des promesses financières mirobolantes, entre autre celle de 25 milliards d’euros faite par le Président Sarkozy au G8, et cette révolte a pu être ensuite largement récupérée à cause de la « coopération » d’Al Jazeera, laquelle est entrée en scène à ce moment là pour « accompagner » les Tunisiens dans « leur accès à la démocratie ».

Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que le Président Obama interpelait alors le peuple tunisien à maintes reprises, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, pendant un an, sur les ondes de la Radio nationale tunisienne[13]. Jamais une telle propagande aussi grossière quoique passée inaperçue chez tous les « observateurs » extérieurs, n’avait eu lieu depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle n’est comparable dans ses méthodes et ses fins qu’à la caricature illustrée à la fin du film de Charlie Chaplin, « Le Dictateur », où la voix de ce dernier, diffusée à travers des haut-parleurs, emplit alors l’éther de toutes les rues et routes, villes et villages du pays.

Al Jazeera a commis des crimes de guerre, à commencer par la diffusion de ce qu’il faut bien appeler le fameux canular[14] prétendant que l’on assistait au « bombardement par Gaddafi de son propre peuple »[15], sans oublier la « fatwa » de « savant musulman », le Cheikh Al-Qaradawy, qui alla jusqu’à inciter, en direct à l’antenne, les téléspectateurs à tuer le Guide de la Révolution libyenne d’une balle dans la tête. L’effet de ce canular fut universel et tel[16] qu’il a même été repris par des « spécialistes-du-monde-arabe », y compris dans le camp de tradition « anti-impérialiste ». Ainsi René Naba, ex-responsable du monde musulman à l’Agence France Presse allait écrire très tôt dans une analyse totalitaire[17] que ce dernier « noiera dans un bain de sang et sa révolution et ses compatriotes qui ont bravé son autorité, après en avoir tant bavé pendant 42 ans. Près de six mille tués en deux semaines de contestation […] »[18]. Evidemment, cette critique au sujet de la Libye[19], tout comme celle de Thierry Meyssan[20] relayant d’autres canulars d’Al Jazeera[21], sans parler de Burhan Henri Ghalioun en Syrie par exemple[22], ne satisfait désormais plus l’opinion arabe. Une nouvelle chaîne de débat reste donc à créer, mais justice devra aussi être rendue[23], comme à Nuremberg en 1945[24], en attendant la fin du trop long feuilleton syrien, véritable « copier-coller » de la tragédie libyenne[25]. Al Jazeera devrait figurer ce jour là au premier plan sur le banc des accusés, car ses allégations ont légitimé par avance tous les crimes qui allaient être commis.

Responsabilité pénale des médias dans le lancement des guerres

Nasser Qandil, directeur du réseau syrien d’informations Top News, lancé le 9 octobre 2011, était invité sur la chaîne syrienne Ad dounia, le 9 février 2012 à 22 heures (heure de Tunis). Il a révélé que l’activité de son média avait été suspendue suite à un piratage. De faux messages étaient diffusés sur les téléphones portatifs des citoyens abonnés, un peu à la manière de ce qui s’était passé en Libye à la veille de l’attaque de Tripoli comme l’avait révélé Seif El-Islam Al Gaddafi. Qandil avait à cette occasion également annoncé le lancement, quelques jours plus tard, à Damas, d’une initiative internationale visant à juger pour crimes de guerre les responsables des médias (y compris les journalistes dont les noms seront désormais cités ouvertement) tels qu’Al Jazeera.

Il serait erroné de penser qu’Al Jazeera ferait exception et qu’il existerait pour contrebalancer des médias différents, comme la BBC, Al-Arabiya, CNN, France 24, Euronews, etc. et qui ne seraient pas engagés dans la sédition visant à consolider la nouvelle reprise en main du monde arabe par les grandes puissances occidentales. Il n’en est rien. Al Jazeera a été ici prise ici comme modèle par excellence, comme « cas d’école ». Et tous les autres médias mentionnés sont eux aussi responsables des crimes commis depuis le lancement du « printemps arabe ».

Difficulté de percer des nouveaux médias alternatifs

Parmi les médias tentant de contrebalancer dans le monde arabe les médias qui accaparent la très grande majorité des audiences, on peut citer Russia al Yaoum, la chaîne iranienne Al Alam, les chaînes syriennes, Al Mayadin et l’ancienne télévision d’Etat libyenne qui a réémergé en exil sous son ancien nom de Al Jamahiriya.

Al Jamahiriya est la seule chaîne, phénomène insolite, d’un "régime déchu" qui continue à émettre. Parmi ses caractéristiques, on peut noter qu’elle a effectué une enquête d’opinion en Libye et parmi les émigrés qui donnerait 80% de la population souhaitant le retour du régime de la Jamahiriya, de « l’Etat des masses » socialiste. Elle a établi des contacts avec les médias russes, en particulier avec la Rédactrice en chef de Sputnik qui est apparue lors d’une de ses émissions. Al Jamahiriya donne à voir, sans être censurée, comme c’était le cas lors des bombardements de l’OTAN, des documents historiques et des discours d’une grande valeur révélant les dessous des activités qui ont abouti à la dislocation de l’Etat libyen. On a pu y voir notamment Bernard Henri Lévy filmé sur le terrain par les protégés de l’OTAN dans des situations inconnues, uniques et très instructives.

Al Mayadin, créée par des dissidents d’Al Jazeera protestant contre son retournement de 2011, est une chaîne qui reprend beaucoup des thèmes et des méthodes pluralistes qu’on a pu observer dans la première phase du développement d’Al Jazeera. Elle a tendance à être alignée sur l’Iran et ce qu’on appelle « l’axe chiite », lui-même s’intitulant « axe de la Résistance » en raison de ses liens avec les mouvement sunnites Djihad islamique palestinien et l’aile Ghazaouie du Hamas. Cette chaîne coopère avec Telesur du Venezuela et d’autres médias latino-américains. Il lui reste à faire preuve d’équilibre sur son jugement portant sur la période Gaddafi. Al-Mayadin, à la différence de sa « mère », n’invite ni interviewe aucun officiel Israélien et, sur ses cartes géographiques montrées à l’écran, elle indique "Palestine"/"Palestine Occupée" (Filastin al-Muhtalla).

Les chaînes syriennes ont de très bons experts, tant dans le domaine militaire que dans le domaine géopolitique, comme Nasir Qandil (qui a aussi sa propre chaîne). Les Syriens ont compris et rappellent que le point de départ de la guerre chez eux a été la Libye et que les interventions extérieures tendent à reproduire en Syrie le scénario libyen, à commencer par la guerre d’usure, ce que démontre quotidiennement l’actualité. Les Syriens sont donc, à cause de leur expérience, plus crédibles.

Russia al Yaoum (Russie aujourd’hui) en arabe ne perce pas vraiment dans le monde arabe parce qu’elle est arrivée trop tardivement pour être connue d’un public abreuvé de centaines de chaînes et préalablement redirigé sur le plan de l’information soit vers Al Jazeera soit vers les chaînes occidentales en arabe, soit perdu dans le dédale des milliers de chaînes de divertissement bas de gamme qu’on lui propose, le plus souvent financées par les Etats ou quelques princes du Golfe et qui savent manipuler à la fois un « télécoranisme » simpliste et chaînes à la sensualité bas de gamme.

Evidemment, l’audience d’Al Jazeera a baissé. Les "laïcs" ne lui font plus confiance, mais elle reste la chaîne de référence pour ceux qu’on peut qualifier d’islamistes, de public réislamisé ou surislamisé. Un public qui confond trop souvent foi et raison, et qui reporte sur Al Jazeera sa forme de croyance aveugle, en dépit de toute la tradition islamique qui exige de réfléchir, de comparer, de peser le pour et le contre et de recouper ses sources d’information. Le télécoranisme à la mode hollywoodienne avec sa naïveté est passé par là ! Le public « laïc » de son côté n’a en fait remplacé Al Jazeera que par un retour à France 24 ou BBC. Alors que dans le monde entier, Russia today a dépassé, selon youtube, l’ensemble des chaînes occidentales, BBC, CNN, Euronews, France 24 ou Al Jazeera English, elle ne fait en revanche pas le poids dans le monde arabe pour les raisons évoquées plus haut. Il en va de même pour les chaînes arabophones iranienne et chinoise.

Pour avoir une idée sur l’approche de Russia al Yaoum en direction du monde arabe, on peut mentionner l’émission du 25 juin 2015 où Anatoli Ygorine, éminent orientaliste en poste à Tripoli entre 1974 et 1980, auteur d’un livre mal connu en russe intitulé "Gaddafi méconnu", démontrait que la Jamahiriya libyenne avait été l’un des meilleur soutien (y compris financier) de l’Union soviétique. Leonid Brejnev avait même reconnu que les acquis socialistes de la Libye dépassaient parfois ceux de l’URSS. Gaddafi avait fait traduire en arabe les classiques du marxisme dont il s’inspira pour l’élaboration de son Livre Vert (par exemple, l’organisation des Comités Révolutionnaires, des Congrès Populaires de base et leur distribution sur le territoire). Ygorine signalait que non seulement Gaddafi lisait avec attention tous les ouvrages possibles et les discutait, mais qu’il avait aussi embarrassé l’ambassade soviétique en demandant à ses fonctionnaires de traduire des ouvrages non « orthodoxes », comme ceux de Trotsky ou de Bakounine.

Nous voyons donc que le public arabe a aujourd’hui les moyens de se tenir informé de manière équilibrée, un peu comme ce fut le cas au moment de la percée de la première Al Jazeera et avant que l’émir du Qatar ne se prenne à penser qu’il pouvait devenir un leader « mondial » en s’attelant au service des Etats-Unis qui protègent son trône et celui de ses voisins par leur réseau de bases militaires. Toutefois, le retournement d’Al Jazeera n’a pas pu être réellement compensé par des médias nouveaux venus ou connus uniquement localement, dans une situation où la masse de nouvelles chaînes qui a émergé comme des champignons après la pluie diluent dans un dédale satellitaire tout effort intellectuel visant à rechercher le contrepoids du discours de ses propres dirigeants et de leurs protecteurs étrangers. Ce qui explique le décalage grandissant par exemple entre l’opinion syrienne qui a accès au pluralisme et celle de la plupart des autres pays arabes réorienté vers le conservatisme passif. L’état lamentable des publications écrites et du livre dans le monde arabe explique aussi la tendance à la passivité que facilite la télévision. C’est finalement là-dessus qu’ont tablé avec un certain succès les pouvoirs conservateurs qui jouent alternativement, médias occidentaux, chaînes d’information pétromonarchiques, chaînes de divertissement bas de gamme ou de jeux télévisés abrutissant et télécoranisme à quat’sous calqué sur le télévangélisme des chrétiens néoprotestants d’outre-Atlantique dont le Président G.W. Bush fut le produit le plus efficace. Ce qui favorise un néo-islamisme « identitaire » de repli et d’apparence, se voulant sunnite mais modulé en fait sur le zapping décervelant et le refus d’étudier et de réfléchir en toute indépendance d’esprit sur les textes.



* Les Pacifistes de Tunis : Un collectif de citoyens, en majorité des femmes, ayant décidé de réagir à la guerre menée contre la Libye en 2011. Du Zimbabwe à Cuba, de la Syrie au Nicaragua, de l’Iran au Liban et en Palestine, les Pacifistes de Tunis soutiennent le principe du droit des peuples et des Etats à leur souveraineté et à leur indépendance sur une base qui conjugue respect de l’islam, principes de progrès social, respect du pluralisme de l’information et liberté de pensée.



Notes :

[1]http://www.globalresearch.ca/washington-was-behind-ukraine-coup-detat-in-response-to-russias-stance-on-syria-stratfor/5421026

[2]http://www.bladi.info/threads/al-jazeera-ete-concu-lorigine.332667

[3]http://tortillaconsal.com/albared/node/304

[4] Georges Stanechy. Qatar : l’hyper-puissance. 30 janv. 2012, http://www.legrandsoir.info/qatar-l-hyperpuissance.html

[5] Tony Carlucci. 2011 - Year of the Dupe. Dec. 26, 201, http://www.mathaba.net/news/?x=629657

[6] Qaddafi Morality vs. Clinton Hitlery. Mathaba, 27 Oct 2011, www.mathaba.net/news/ ?x=629140

[7] Hillary Clinton : Al Jazeera The Best - الجزيرة هي الأفضل, http://www.youtube.com/watch?v=t2knpIqjQts

[8] Un journaliste syrien dissident d’Al-Jazeera à la TV syrienne : Abd Al-Jalil (CNT OTAN) est « un homme respectable ». Publié par Algeria ISP pour Les Pacifistes de Tunis, le 23 décembre 2011, http://www.algeria-isp.com/actualites/politique-libye/201112-A7753/journaliste-syrien-dissident-jazeera-syrienne-abd-jalil-cnt-otan-est-homme-respectable.html

[9] Tribunal Finds Bush & Blair Guilty of War Crimes. 23 Nov 2011,http://www.mathaba.net/news/?x=629438

[10] 80% des Palestiniens pour la Révolution en Syrie. 80% des Tunisiens pour la Révolution en Libye... Publié par Algeria ISP pour Les Pacifistes de Tunis, le 23 déc. 2011, http://www.algeria-isp.com/actualites/politique-libye/201112-A7752/des-palestiniens-pour-revolution-syrie-des-tunisiens-pour-revolution-libye.html

[11]Isratine http://www.mathaba.net/news/isratine/

[12] Ginette Hess Skandrani. La Voix de la Libye, http://lavoixdelalibye.com/

[13] Révolutionnaire tunisien, que savais-tu et que sais-tu encore de la Libye ? Les Pacifistes de Tunis, 25 janv. 2012, http://www.mathaba.net/news/?x=629835

[14] Mahdi Darius Nazemroaya. Libya and the Big Lie : Using Human Rights Organizations to Launch Wars, www.globalresearch.ca/ ?context=va&aid=26848

[15] Patrick Meney. Libye : Jours tranquilles à Tripoli. France Soir, 15 avr. 2011, http://www.francesoir.fr/actualite/international/libye-jours-tranquilles-tripoli-90134.html

[16]http://www.mathaba.net/news/?x=626527

[17]http://www.renenaba.com/kadhafi-portrait-total-3/

[18] René Naba. "Libye : Kadhafi, portrait total (3/3)". 6 mars 2011, http://mondialisation.ca/?context=va&aid=23546

[19] René Naba mis à nu derrière son « portrait total » de Kadhafi. Les Pacifistes de Tunis, 23 janv. 2012, http://albared.org/node/210

[20] Le canular et le lynchage médiatique répété de Gaddafi (« Kadhafi ») par Thierry Meyssan. Les Pacifistes de Tunis, 30 nov 2011, http://www.albared.org/node/23 et http://bit.ly/v1ZV8w

[21]LIBIA : The Moussa Sadr Case / Affaire Moussa Sadr. Kadhafi a bien été victime du « téléphone arabe » et iranien du Réseau Voltaire [The Moussa Sadr Case. Gaddafi Has Certainly Been the Victim of Voltaire Network’s Iranian and “Bush Telegraph”]. Les Pacifistes de Tunis, 12 fév. 2012, http://www.albared.org/node/266

[22] Chaud Crâne, Burhan. La fumisterie impérialiste de Ghalioun en Syrie… Tortilla con Sal, Jan 7, 2012, http://www.albared.org/node/158

[23] Déclaration d’ouverture du prochain procès de type Nuremberg pour juger les criminels nazis du 21ème siècle. 18 janv. 2012, http://www.mathaba.net/news/?x=629805

[24] NATO’s Libya War : A Nuremberg Level Crime. 27 Aug 2011, http://mathaba.net/news/?x=628279

[25]http://mathaba.net/news/?x=629813

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