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Terrorisme: l’état d’urgence pourra-t-il pallier les dysfonctionnements des services de renseignement français ? (ASI)

par Guillaume Borrel 27 Novembre 2015, 18:54 Etat d'urgence Renseignements français Terrorisme France

Le ministre de l’intérieur a évoqué jeudi soir [26 nov] sur France2 la possibilité de prolonger l’état d’urgence si le degré de menace terroriste persiste, ce qui nécessiterait de réunir à nouveau le parlement. Cependant, on ne peut que s’interroger sur l’opportunisme d’une telle mesure et sur son efficacité à prévenir de nouvelles attaques terroristes, quand la responsabilité des services de renseignement semble engagée, et ce, depuis la première vague d’attentats ayant frappé la France en Janvier.

C’est du reste ce constat qui a motivé le refus de plusieurs proches des victimes des attaques du 13 novembre de se rendre à la cérémonie d’hommage ce vendredi [27 novembre] aux Invalides.

Ainsi, Emmanuelle Prévost, la sœur de François-Xavier Prévost, mort dans l’attaque contre le Bataclan, a souligné la responsabilité de l’exécutif français. On peut lire notamment dans un message publié sur sa page Facebook : « Messieurs les politiciens […] votre hommage, nous n’en voulons pas et vous portons comme partie responsable de ce qui nous arrive. »

En cause, selon la jeune femme, les failles des services de renseignements français, qui ont permis à des individus fichés S (S pour sûreté de l’État) ou sous contrôle judiciaire, de voyager librement en Syrie pour y recevoir une formation auprès de Daech. L’un des kamikazes du Bataclan, Samy Amimour, était ainsi placé sous contrôle judiciaire depuis 2012. En septembre 2013, le jeune homme s’est pourtant envolé pour la Turquie d’où il a rejoint les rangs de l’État Islamique avant de rentrer en France sans être inquiété.

Le même scénario s’était déjà produit concernant les auteurs de la tuerie de Charlie Hebdo. Chérif Kouachi avait ainsi effectué un voyage au Yémen en 2011 auprès de la branche locale d’Al-Qaïda alors qu’il était fiché S et avait été condamné en 2008 pour avoir participé à la filière djihadiste des Buttes-Chaumont. Le preneur d’otages de l’hypermarché Kacher, Amedy Coulibaly, avait également été condamné par la justice à 5 ans de prison pour association de malfaiteur en liaison avec une entreprise terroriste en 2010…

Pourtant, les services de Bernard Cazeneuve avaient à l’époque présenté les trois hommes de manière mensongère comme des « loups solitaires » radicalisés via le réseau Internet, ce qui avait débouché sur l’adoption de la Loi sur le renseignement qui renforçait les capacités d’écoute et d’espionnage des communications électroniques, capacités censées prévenir la survenue de telles attaques.

Emmanuelle Prévost, justifie ainsi avec raison sa colère à l’encontre de l’exécutif sur sa page Facebook : « il est possible d’être en lien avec un réseau terroriste, de voyager en Syrie, et de revenir, librement ».

J’ai déjà souligné dans un précédent article, la politique étrangère criminelle du gouvernement Hollande depuis 2012 qui a consisté à fournir des armes et à former des djihadistes en Syrie requalifiés en « rebelles modérés » mais collaborant sur le terrain avec le front al-Nosra, dans l’objectif de renverser Bachar al-Assad. Cette politique, outre qu’elle a conduit à armer et former des combattants à l’idéologie salafiste et à semer le chaos et le terrorisme en Syrie, s’est également traduite par le refus de collaborer avec les services de renseignement syriens s’agissant des djihadistes français combattants dans le pays. L’ancien directeur de la DST, Bernard Squarcini, déclarait à ce sujet il y a quelques jours dans une interview à l’hebdomadaire Valeurs Actuelles :

« Il y a déjà deux ans, les services syriens m’avaient effectivement proposé une liste des Français combattant en Syrie. J’en avais parlé à mon ancien service qui en a rendu compte à Manuel Valls. La condition des Syriens était que la France accepte de coopérer à nouveau avec leurs services de renseignements. On m’a opposé un refus pour des raisons idéologiques. C’est dommage car la proposition était une bonne amorce pour renouer nos relations et surtout, pour connaître, identifier et surveiller tous ces Français qui transitent entre notre pays et la Syrie. »

Afin de masquer sa responsabilité, l’exécutif a donc lancé une série de contre-feux, pointant notamment le manque de coopération entre les différents services de renseignement européens, en faisant référence à l’itinéraire de deux des kamikazes du stade de France, ayant transité par la Grèce à la faveur du flux des « réfugiés » syriens.

Bernard Cazeneuve se lamentait ainsi : « Aucune information émanant de pays européens dans lesquels il aurait pu transiter avant d’arriver en France ne nous a été communiquée. »

Le premier ministre Manuel Valls a surenchéri en dénonçant le manque de contrôle aux frontières de l’UE et appelait l’Europe à assumer « ses responsabilités en matière de contrôle des frontières ». Le même Manuel Valls fustigeait pourtant la Hongrie quelques semaines auparavant, alors que le pays tentait de rétablir un contrôle à ses frontières pour faire face au flux des migrants en provenance des Balkans, estimant qu’on ne pouvait « accepter ni les propos, ni les attitudes, ni les barbelés »…

Fin septembre, François Hollande avait également appuyé la résolution allemande adoptée par le conseil européen afin de répartir l’accueillir de 120 000 migrants dans différents pays de l’UE, estimant : « L’Europe a pris ses responsabilités ».

Réagissant à une information diffusée par l’émission de Canal+ Le Petit Journal, Bernard Cazeneuve a réaffirmé jeudi soir sur France 2 que ces services n’avaient reçu aucune information sur la préparation ou l’imminence de ces attentats, déclarant notamment : « La seule information dont nous avons disposé concernant le mouvement de ces terroristes nous est parvenue au lendemain des attentats[…] »

C’est faux.

Selon El-Watan et Mondafrique, les services secrets algériens avaient averti dans le courant du mois d’octobre leurs partenaires français de la préparation d’une attaque terroriste dans la région parisienne. Le DRS algérien avait notamment fourni une liste de combattants radicaux français en contact avec Daech.

Dans sa note, le DRS avait signalé les agissements suspects de Omar Ismaïl Mostefaï, l’un des auteurs de l’attaque du Bataclan, et avait constaté sa radicalisation lors de ses séjours en Algérie.

Une source du DRS citée par El-Watan affirme qu’Omar Ismaïl Mostefaï était identifié comme membre d’une cellule de l’État Islamique chargé du recrutement :

« La surveillance a commencé lorsque nous avons été certains qu’il était bien membre d’une cellule de recrutement de terroristes pour la Syrie. Il était chargé de transporter des messages, de l’argent et des faux documents. »

Les services algériens ont également tracé son numéro de portable et découvert qu’il échangeait avec d’autres extrémistes français d’origine maghrébine dont la liste a été transmise à la DGSE.

Si le refus de la liste des djihadistes français proposée par le renseignement syrien peut expliquer la cécité de la DGSE et de la DCRI concernant certains terroristes français, le cas d’Omar Ismaïl Mostefaï et de son réseau, parfaitement repérés par le DRS algérien, et qui ont fait l’objet d’une note exhaustive communiquée aux services français, pose problème, de même que les propos de Bernard Cazeneuve niant avoir disposé de ces informations. Et en l’absence d’explication en provenance des services de renseignement français on ne peut que s’interroger sur ces dysfonctionnements. Ainsi, selon Mondafrique : « dans les esprits de plusieurs officiers du DRS, quelque chose ne tourne pas rond en ce moment au sein des services de la DGSE. »

Compte tenu de ces éléments, les appels martiaux au patriotisme et à l’unité nationale ainsi que les mesures d’exception adoptées par l’exécutif français paraissent ainsi jouer le rôle d’un écran de fumée destiné à masquer sa responsabilité, tant sur le plan de sa politique étrangère de soutien au djihadistes en Syrie que s’agissant des dysfonctionnements de ses services de renseignement…

Guillaume Borel | 27 novembre 2015

Guillaume Borel est l’auteur de l’essai Le travail, histoire d’une idéologie, qui vient de paraître aux Éditions Utopia. Documentaliste et essayiste, Guillaume Borel collabore à plusieurs médias indépendants d’information numérique.

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