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Une « écoute » potentiellement explosive pour la Côte d’ivoire et le Burkina Faso (Le Monde)

par Cyril Bensimon 13 Novembre 2015, 20:18 Côte d'Ivoire Guillaume Soro Coup d'Etat Burkina Faso RSP Blaise Compaoré

C'est une conversation qui n'est pas authentifiée et qui ne le sera sûrement jamais. Mais s'il ne s'agit ni d'un montage, ni d'une manipulation, ce qui ne peut être exclu tant les deux protagonistes ont l'habitude de la discrétion au téléphone, elle est purement et simplement explosive. Publiée sur Facebook, tout d'abord par plusieurs personnalités proches de Laurent Gbagbo, elle a enflammé le net, jeudi 12 novembre, et ses conséquences pourraient être immenses pour l'avenir politique de la Côte d'Ivoire, du Burkina Faso et des relations entre les deux pays.

Présenté comme une fuite sur des écoutes menées lors du coup d'état au Burkina Faso, l'extrait de l'entretien téléphonique de plus de 16 minutes entre le président de l'Assemblée nationale de Côte d'Ivoire, Guillaume Soro, et l'ancien ministre des affaires étrangères de Blaise Compaoré, Djibrill Bassolé, est accablant. S'il est vrai, ce que le service de communication du premier a déjà démenti en évoquant « une grossière tentative de manipulation de la voix de M. Soro à des fins délictueuses » et« un enregistrement mensonger » aux « visées politiques malsaines », celui-ci atteste d'une implication directe des deux hommes dans le putsch qui a secoué le Burkina Faso lors de la deuxième quinzaine du mois de septembre. Pas dans sa préparation mais dans la réalisation de ses objectifs politiques : permettre aux anciens proches de Blaise Compaoré, exclus de la présidentielle repoussée depuis au 29 novembre, de revenir dans la course.

Dans cette conversation qui aurait été enregistrée le dimanche 27 septembre, soit deux jours avant que M. Bassolé ait été arrêté après avoir été accusé par les autorités de transition d'avoir mobilisé « des forces étrangères et des groupes djihadistes » pour venir à la rescousse de putschistes en déroute, on peut notamment entendre Guillaume Soro, dont la proximité avec l'ancien régime burkinabé est notoire depuis ses années de chef rebelle, prodiguer des conseils militaires et proposer de financer les éléments du Régiment de sécurité de présidentielle (RSP) qui n'ont pas encore déposé les armes.

« D'ici 48 heures, j'aurai des fonds. Je peux t'envoyer quelque chose pour que toi aussi tu rentres dans la base » afin de distribuer l'argent à ces soldats retranchés dans leur caserne de la capitale burkinabé, dit Guillaume Soro à Djibrill Bassolé, qui acquiesce. Puis le premier poursuit : « Si on voit qu'il y a vraiment une opportunité : on frappe. » « Oui, oui. Tout à fait » répond le second aussitôt interrompu par son interlocuteur ivoirien : « Il ne faut pas qu'on frappe de manière isolée, dit-il. Il faut qu'on (inaudible) sur trois fronts. » Réponse de M. Bassolé : « Voilà ! Il faut frapper de manière à ce que même si on recule les dégâts qu'on a causé font que les choses ne peuvent plus revenir à la situation antérieure et que cette transition est obligée de s'en aller. »

« De s'adapter » corrige M. Soro avant de soumettre un plan à son « complice » : « Voilà ce que je voulais te proposer : On frappe dans une ville quelque part là-haut. On récupère un commissariat, une gendarmerie. Eux, ils vont fuir, ils ne vont pas résister. Et comme on me dit que l'armée(loyaliste) est autour de Ouagadougou, l'armée va vouloir se réorganiser pour aller vers là-bas (…). Au moment où ils décollent on refrappe dans un autre coin. Ça va les paniquer et le RSP, lui, sort en deux temps. Ceux de Pô (à 165 km au sud de la capitale) avancent de 50 km et ceux de Ouaga sortent et frappent des cibles fortes, surtout le PM », le premier ministre Isaac Zida, qui a longtemps été un intime de Guillaume Soro. Selon ce plan, qui mise sur une détérioration rapide de la situation de nature à affoler les autorités du Burkina et les diplomates : « Kafando (le président de transition)va fuir » et « après on sera obligé de discuter avec nous. » Les deux hommes semblent alors persuadés de leur réussite : « On va y arriver »disent-ils de concert avant d'évoquer les modalités pour que soit transmis à Ouagadougou « le pécule pour la base. »

Puis quelques instants plus tard Guillaume Soro lance une menace :« Quand on aura fini tout ça. Moi, il y a deux personnes que tu dois accepter que je "règle" : c'est Salif Diallo (un ancien conseiller de Blaise Compaoré devenu l'une des figures les plus influentes de l'opposition) et (Chérif) Sy(l'actuel président du parlement de transition). Ces gens-là ne peuvent pas être vivants et le Burkina tranquille. » « C'est vrai » répond un peu obligé Djibrill Bassolé. Dans la foulée, le numéro 2 ivoirien effectue une confidence qui sonne comme un aveu de culpabilité sur la mort, officiellement accidentelle, de deux personnalités ivoiriennes lors de la crise postélectorale de 2011 : « Est-ce que tu imagines qu'on aurait pu faire ce qu'on est en train de faire si (Désiré) Tagro (le dernier ministre de l'intérieur de Laurent Gbagbo, touché mortellement par une balle à la mâchoire quelques minutes avant la capture de l'ex-président ivoirien par les forces fidèles à Alassane Ouattara) et puis IB (Ibrahim Coulibaly, le rival de Guillaume Soro au sein de l'ex-rébellion que celui-ci a toujours suspecté, non sans argument, d'avoir voulu l'éliminer à plusieurs reprises) étaient vivants ? »

Par ailleurs, si elle est authentique, cette conversation est un puissant révélateur des liens qui se nouent et se dénouent entre les deux pays. À en croire Guillaume Soro, son « rival » Hamed Bakayoko, le ministre ivoirien de l'intérieur, s'est rapproché de Roch Marc Kaboré, l'un des deux favoris de la présidentielle au Burkina et que les fidèles de Blaise Compaoré considèrent comme l'un des principaux fossoyeurs d'un régime qu'il a longuement servi. Vrai ou faux, cet enregistrement constitue enfin une preuve des rivalités qui s'aiguisent chaque jour un peu plus en vue de succéder en 2020 à Alassane Ouattara, qui vient d'être réélu pour un second et dernier mandat à la tête de la Côte d'Ivoire.

Guillaume Soro est déjà dans les starting-blocks mais il est loin d'être le seul sur la ligne de départ et dans son entourage, où l'on promet de publier très vite « la véritable conversation qui n'a duré que deux minutes », on s'attend déjà à « une série d'avanies du même genre ». Reste à savoir maintenant à qui profite la diffusion de cet enregistrement et si cette pièce sera versée à l'instruction menée actuellement au Burkina Faso pour déterminer les responsabilités et les complicités dans le coup d'état finalement déjoué.

* Quotidien et site d'information généraliste français

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