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Une escalade militaire entre la Russie et la Turquie est peu probable (MEE)

par Sharif Nashashibi 29 Novembre 2015, 21:13 Russie USA

Toute mesure prise par Poutine et Erdoğan dans l’immédiat visera à satisfaire leur public national respectif, mais c’est le sang-froid qui prévaudra ensuite

Des avertissements hystériques contre l’avènement d’une Troisième Guerre mondiale sont apparus sur les réseaux sociaux après que la Turquie a abattu mardi un avion de chasse russe qu’elle accuse d’avoir violé son espace aérien. Ceci marque la première fois qu’un pays de l’OTAN et Moscou échangent des tirs directs dans le cadre de la guerre en Syrie. À la suite de cet incident, le président russe Vladimir Poutine a décrit la Turquie comme la « complice des terroristes » et mis en garde contre de « graves conséquences ».

Davantage de mots durs et de menaces verbales pourraient bien être échangés. La visite en Turquie prévue mercredi du ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a été annulée, et le ministre russe de la Défense a quant à lui interrompu les contacts avec son homologue turc. Il pourrait y avoir des répercussions politiques ou économiques, mais il est peu probable que nous assistions à une escalade militaire, encore mois à une autre guerre, car c’est dans l’intérêt d’aucun de ces deux pays.

La Russie a nié avoir violé l’espace aérien de la Turquie, mais l’armée de cette dernière a diffusé une image présentée comme étant une représentation radar de l’itinéraire de l’avion de chasse russe. Elle affirme en outre qu’elle a émis dix avertissements en l’espace de cinq minutes avant d’ouvrir le feu. Si l’espace aérien turc a été violé, Moscou n’a pas de bases légitimes pour asseoir d’éventuelles représailles.

Depuis le début de la campagne aérienne russe en Syrie, les avions militaires russes ont violé l’espace aérien turc à deux reprises au moins. Ceci a suscité les protestations du gouvernement turc, qui a également prévenu qu’il ne tolèrerait pas d’autres violations.

Dix jours plus tard, la Turquie a abattu un drone qui avait pénétré dans son espace aérien depuis la Syrie. Bien que Moscou ait nié que le drone lui appartenait, le journal The Guardian a indiqué qu’il « était d’une taille et forme similaires aux petits appareils de surveillance utilisés par la Russie, et [que] des sources militaires à Beyrouth et dans la capitale turque ont affirmé qu’il appartenait probablement à l’armée russe ».

Dès lors, répondre à une violation de son espace aérien ne serait pas un acte d’agression de la part du gouvernement turc, mais un signal qu’il est prêt à traduire en actes ses avertissements selon lesquels il ne tolèrerait pas d’autres violations (la Turquie avait déjà agi de la sorte contre les forces armées syriennes).

Continuer à ne rien faire aurait enhardi Moscou et aurait donné au gouvernement turc nouvellement élu une apparence de faiblesse. Il est désormais beaucoup moins probable que la Russie viole à nouveau l’espace aérien de la Turquie, étant maintenant bien consciente qu’il pourrait y avoir des conséquences.

À cet égard, Ankara a eu le soutien de l’OTAN, qui a tenu une réunion extraordinaire mardi à la demande de la Turquie. À son issue, le secrétaire général Jens Stoltenberg a déclaré que les 28 membres de l’alliance étaient « solidaires de la Turquie ».

Le mois dernier, Stoltenberg avait indiqué que l’OTAN « est prêt à, et capable de, défendre tous ses alliés, y compris la Turquie, contre toute menace ». En réponse aux violations russes de l’espace aérien turc, il a déclaré que l’OTAN avait augmenté sa « capacité, aptitude et état de préparation pour le déploiement de forces [...], y compris en Turquie ».

Il serait hautement risqué pour Moscou de supposer que l’OTAN bluffe. L’Article 5 du traité fondateur de l’alliance entérine le principe de défense collective, indiquant qu’« une attaque contre un Allié est considérée comme une attaque contre tous les Alliés ».

Chaque membre est libre de déterminer le type d’assistance qu’il souhaite fournir – pas nécessairement militaire –, mais si l’OTAN abandonnait ce principe, ou était vue comme l’abandonnant, cela mettrait à mal ce qu’elle décrit comme une « pierre angulaire » de l’alliance. Cela rendrait également la Turquie furieuse, elle qui est le deuxième plus grand pays de l’OTAN après les États-Unis en termes de personnel militaire et qui a fait partie de la première expansion de l’alliance en 1952, trois ans après sa fondation.

Aussi grave que puisse être cet incident, aucune des parties impliquées ne considèrerait que le fait d’abattre un avion de chasse, causant la mort d’une personne – l’un des deux pilotes, tué par des rebelles syriens après s’être éjecté de l’appareil, et non pas par le tir turc –, est une raison suffisante pour une escalade militaire.

Stoltenberg a appelé au « calme et à la désescalade », un appel réitéré par le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-Moon. Pendant ce temps, la Russie est accaparée par son implication grandissante en Syrie, tout comme la Turquie vis-à-vis des militants kurdes et de l’État islamique (EI). Cependant, étant donné que le ciel de la Syrie est de plus en plus encombré, de semblables incidents sont une possibilité distincte à l’avenir, même avec la mise en place de systèmes tentant d’éviter un tel scenario.

Suite aux incursions initiales de la Russie dans l’espace aérien turc le mois dernier, le président Recep Tayyip Erdoğan a prévenu Moscou que son pays pourrait importer son gaz naturel d’ailleurs, et que d’autres pays pourraient construire sa première centrale nucléaire. Toutefois, cela est probablement une menace en l’air, non sans rappeler peut-être l’approche largement basée sur le « business-as-usual » entre la Turquie et Israël dans leur guerre des mots.

Changer de fournisseur de gaz naturel n’est pas une mince affaire (et la centrale nucléaire n’est pas une question pressante dans la mesure où la Turquie est excédentaire en matière d’électricité). Malgré les différences politiques sur les questions régionales – en particulier concernant la Syrie –, les liens entre la Russie et la Turquie sont trop solides dans certains domaines importants pour que les deux pays souhaitent les compromettre de façon significative. Toutes représailles qui auraient effectivement lieu intègreraient probablement cette donnée.

Pour la Turquie, les Russes constituent le deuxième plus grand contingent de touristes (bien que Moscou ait désormais prévenu ses ressortissants du risque de se rendre en Turquie en raison de la menace terroriste). La Turquie est le second plus grand acquéreur de gaz naturel russe. La Russie est le plus grand fournisseur de gaz naturel de la Turquie, et parmi les plus grands fournisseurs de pétrole et produits pétroliers. La Turquie est l’un des plus importants acquéreurs de blé russe et un grand consommateur de produits en acier semi-finis. Les deux pays ont aussi en commun le projet de gazoduc TurkStream.

Toute mesure prise par Poutine et Erdoğan dans l’immédiat visera à satisfaire leur public national respectif, les deux leaders jouissant de, et encourageant, une réputation d’hommes forts et de francs-parleurs. Cependant, c’est le sang-froid qui prévaudra ensuite pour garantir que la situation ne devienne incontrôlable.

- Sharif Nashashibi est un journaliste et analyste primé spécialiste des affaires arabes. Il collabore régulièrement avec Al-Arabiya News, Al-Jazeera English, The National et The Middle East Magazine. En 2008, il a reçu une distinction de la part du Conseil international des médias « pour avoir réalisé et contribué à des reportages systématiquement objectifs » sur le Moyen-Orient.

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