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L'OMC enterre le Cycle de Doha, une nouvelle rupture dans l'ordre d'après-guerre (WSWS)

par Nick Beams 23 Décembre 2015, 11:12 Cycle de Doha Rupture OMC

La décision de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) d'en finir avec le soi-disant Cycle de Doha des négociations commerciales lors de sa réunion du week-end à Nairobi, au Kenya, marque une nouvelle étape de la désintégration de l'ordre économique d'après la Seconde Guerre mondiale.

Si la réunion a décidé, après de longues négociations, de mettre fin aux subventions à l’exportation de produits agricoles, issue mise en évidence par la presse de pays exportateurs de produits agricoles comme l'Australie et la Nouvelle-Zélande, le résultat le plus important a été la décision de ne pas réaffirmer le mandat de Doha.

Le Cycle de Doha, qui a débuté en fanfare en 2001 comme le cycle du « développement » était embourbé depuis près d’une décennie. Mais cela ne diminue en rien l'importance historique de la décision d'y mettre fin. Elle signifie la fin des accords multilatéraux en vigueur à travers le monde et leur remplacement par des accords commerciaux entre plusieurs pays à l'exclusion d'autres.

Le principal protagoniste dans cette décision ont été les Etats-Unis, soutenus par d'autres grandes économies comme le Japon et l'Union européenne et appuyés par des pouvoirs moins importants comme l'Australie. La Chine et l'Inde ont été, avec d'autres économies pauvres, les principaux pays s’y opposant.

Les États-Unis ont salué la décision de Nairobi qui avait ouvert « la voie d'une nouvelle ère pour l'OMC ». L'Inde, principal avocat du maintien du cadre de Doha, a dit, sans nommer personne, que «certains membres» avaient bloqué sa continuation et qu'elle était un « départ important du principe fondamental de l'OMC de prendre des décisions fondées sur le consensus ».

Le communiqué des pourparlers a annoncé la décès plutôt discrètement, déclarant que « de nombreux membres réaffirment le mandat de Doha » et d'autres pas et que les membres avaient « différentes vues sur la façon d'aborder les négociations ». Certains souhaitaient discuter et identifier d'autres questions, mais « d'autres pas ».

L'importance de cette rupture ne peut être comprise que vue dans son contexte historique. L'OMC a été créée en 1995 pour succéder à l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT), fondé en 1948. Le GATT avait été créé dans le but spécifique d’empêcher une répétition de l'expérience des années 1930 où le monde s'était polarisé en blocs commerciaux concurrents, créant les conditions qui ont mené à la Seconde Guerre mondiale.

Le GATT a été fondé sur le principe que les concessions commerciales devaient être de portée multilatérale et que les décisions prises par un pays ne devaient pas être sélectives et ne s'appliquer qu’à un pays ou groupe particulier, mais devaient concerner le monde entier.

Le principal instigateur du GATT furent les États-Unis. Leur adhésion au «libre-échange» n'était pas motivée par un engagement envers le principe en soi. Elle était basée sur les leçons tirées de l'expérience des années 1930, qui ont démontré que l'expansion continue du capitalisme américain exigeait un monde ouvert à son commerce. Comme le capitalisme britannique qui prônait les doctrines de libre-échange au 19ème siècle où il dominait le monde économiquement, la position américaine était fondée sur sa supériorité économique écrasante. On a estimé que les États-Unis représentaient dans la période de l’immédiat après-guerre jusqu'à 50 pour cent de la production industrielle mondiale.

Le GATT faisait partie d'un cadre économique international qui a établi les conditions de l'expansion du capitalisme mondial d'après-guerre. Mais cette même expansion comportait une profonde contradiction. La croissance du marché mondial, le rétablissement et la montée d'autres puissances capitalistes, bien que nécessaire à la réussite économique des États-Unis, ont aussi sapé leur domination économique.

Cette contradiction s’est manifestée pour la première fois de façon explosive en 1971 quand les Etats-Unis ont aboli l'accord monétaire de Bretton Woods datant de 1944 et ont supprimé le rattachement du dollar à l'or, sur la base de 35 dollars américains l'once d'or. Ils jouent à présent le rôle central dans le rejet du multilatéralisme dans les négociations commerciales.

La décision n’est pas simplement le résultat de l'échec des négociations de Doha. Elle reflète des processus plus profonds. Certaines de ces questions ont été énoncées par le chef négociateur commercial américain, Michael Froman, dans un commentaire du Financial Times, une semaine avant les pourparlers de Nairobi.

Le Cycle de Doha n’avait pas «réussi», écrit-il; il était temps que le monde se libère de ses «restrictions». Les accords bilatéraux marchaient, les pactes régionaux marchaient, « seul le multilatéralisme », la tentative d'arriver à un accord mondial, était «bloqué».

Ces remarques reposaient sur un agenda bien défini, clairement énoncé par Froman dans un article écrit un an plus tôt dans le numéro de novembre-décembre 2014 du principal journal américain de politique étrangère, Foreign Affairs.

Il y faisait remarquer que depuis près de sept décennies, le système commercial mondial établi après la guerre, dans lequel les politiciens américains avaient joué le premier rôle, avait « amené des emplois aux Etats-Unis et la paix et la prospérité aux pays du monde entier». Mais ces dernières années, « des changements tectoniques » dans l'économie mondiale signifiaient que cette architecture devait changer. Ceci soulève tout de suite la question de savoir pourquoi.

Froman indiquait la réponse. « Washington », dit-il, « fait face à des contraintes sans précédent dans l'élaboration de sa politique commerciale. Les États-Unis n’ont plus une position aussi dominante dans l'économie mondiale qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale et doivent construire des coalitions commerciales disposées à œuvrer vers des positions de consensus ».

Les deux coalitions commerciales clés sont le TPP (Accord de partenariat transpacifique) à douze membres, qui a conclu un accord formel début octobre, et le projet du TTIP (Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement), couvrant les relations économiques entre les Etats-Unis et l'Europe. Désavouant le multilatéralisme, ces accords n’offrent des concessions et un meilleur accès au marché américain qu’aux nations ayant signé et accepté les exigences des USA. L'objectif de ces accords, comme l'a clairement indiqué Froman dans l’article de Foreign Affairs, est de placer les Etats-Unis « au centre d'un réseau d'accords qui fourniront un accès sans entraves à près de deux tiers de l'économie mondiale ».

Autrement dit, ayant perdu leur domination économique écrasante dans le système du multilatéralisme, les États-Unis tentent de la récupérer par d'autres moyens. Et cela comprend un retour à la création du genre de blocs commerciaux qui prévalaient dans les années 1930 et ont eu des conséquences si désastreuses aidant à préparer la voie à la guerre mondiale.

Bien sûr, la situation actuelle est très différente de celle des années 1930 et des accords exclusifs établis aujourd'hui ne prendront pas la même forme que ceux d’il y a 80 ans. Mais leur contenu réactionnaire et militariste est le même. Froman l’a clairement montré dans son article de Foreign Affairs où il souligne la «logique stratégique du commerce» et son rôle essentiel de moyen par lequel « les pays mesurent et exercent le pouvoir ».

Cet agenda implicitement militariste et agressif trouve son expression concrète dans le TPP, que Froman a spécifiquement nommé comme la voie vers l’avant. On l’a à juste titre qualifié de bras économique du « pivot » du gouvernement Obama « vers l'Asie» visant à imposer la domination militaire et économique des Etats-Unis et la soumission de la Chine – un programme qui mène à la guerre.

La croissance mondiale des forces productives, facilitée par le libre-échange et le multilatéralisme, a porté à une nouvelle intensité la contradiction entre l’économie mondiale et le système de l'Etat-nation où est enraciné le système de profit. Chaque grande puissance capitaliste, Etats-Unis en tête, cherche à résoudre cette contradiction selon son propre intérêt. Chacun cherche à accroître sa propre puissance économique et militaire et à gagner sa propre «place au soleil», aidant à créer les conditions de la guerre comme l’avait fait l'exclusivisme économique des années 1930.

Cette contradiction ne peut être résolue sur une base progressiste que par une lutte de la classe ouvrière pour la révolution socialiste mondiale et l'abolition du système capitaliste dépassé du profit et de l'Etat-nation; afin que les forces productives, développées à l'échelle mondiale, puissent servir à satisfaire les besoins de l’humanité.

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