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Que se passe-t-il en Turquie ? (InvestigAction)

par InvestigAction 22 Décembre 2015, 11:42 Turquie Guerre civile Erdogan Kurdes Police

Ces images ne sont pas prises en Syrie, mais dans l’est de la Turquie où l’armée assiège des quartiers et les villes kurdes de Cizre, Silvan, Nusaybin et Mardin. De telles exactions n’avaient plus eu lieu depuis les années 90, époque où la Turquie était unanimement décrite comme une dictature militaire.

Que se passe-t-il en Turquie ? (InvestigAction)

Depuis quelques mois, l’armée turque assiège des villes, tire à balles réelles sur des manifestants et procède à des arrestations massives. La véritable cible de cette opération est le PKK et plus largement les Kurdes, militants pour l’autonomie ou pas. Les arrestations se font sans distinction et vont du syndicaliste, à l’instituteur en passant par les adolescents.

Que se passe-t-il en Turquie ? (InvestigAction)

A l’université de Sirnak, la police turque a investi des logements étudiants et a arrêté 15 étudiantes pour avoir protesté contre le siège des villes kurdes par l’armée turque en faisant du bruit depuis leur logement.

Que se passe-t-il en Turquie ? (InvestigAction)

Le bâtonnier de l’ordre des avocats de Diyarbakir, Tahir Elçi a été tué d’une balle dans la tête alors qu’il s’adressait aux médias à l’occasion d’une conférence de presse. Il appelait à l’apaisement et à la fin du siège de Sur, quartier de la grande ville kurde de Diyarbakir.

Que se passe-t-il en Turquie ? (InvestigAction)

La violence de l’armée a atteint des sommets difficilement compréhensibles. Des centaines de civils ont déjà été tués.

Du processus de paix à la guerre ouverte

Erdogan a décidé de tourner la page des négociations de paix avec le PKK entamées lors de son précédent mandat et de mener une guerre ouverte aux Kurdes, qu’ils soient modérés ou rebelles.

Erdogan a vu sa majorité mise à mal par les élections du 7 juin 2015. Avec 13% des voix et 80 députés, le parti pro-kurde et de gauche HDP lui ôtait sa majorité absolue. Il s’agit aussi de l’opposition la plus critique à son égard. Les co-représentants du groupe HDP au Parlement turc, Pervin BULDAN et Idris BALUKEN, avaient déposé une proposition d’enquête parlementaire concernant les relations existantes entre l’AKP, parti d’Erdogan, et Daesh.

Pour reprendre une majorité absolue au parlement et faire taire les critiques lui reprochant ses liens avec les islamistes les plus radicaux, Erdogan veut éjecter le HDP en les assimilant au PKK. Assimiler l’opposition kurde au PKK, c’est aussi aller dans le sens du parti d’extrême droite MHP, dont l’AKP avait besoin pour constituer une majorité.

Et puis la lutte contre le terrorisme est un argument électoral porteur, Erdogan en était bien conscient.

Erdogan a lancé des élections anticipées sans aucun fondement légal. On a rarement vu en démocratie qu’un chef d’Etat mécontent du résultat d’élections législatives en juin appelle à de nouvelles élections en novembre de la même année, soit cinq mois plus tard.

Ce détournement du processus démocratique aurait certainement fait hurler les médias et les chancelleries occidentales s’il avait eu lieu au Venezuela ou en Bolivie. Comme il s’agit d’un allié précieux et d’un membre de l’OTAN, Erdogan a pu relancer des élections et récupérer une majorité absolue sans soulever de tollé. Il a – à présent- les mains libres pour faire ce qu’il veut, même du très sale boulot.

L’alliance à Daesh

Dans ses discours, Erdogan assimile le PKK à Daesh. Il prétend lutter contre le terrorisme en général. Alors que les forces kurdes – PKK et YPG - résistent à Daesh en Syrie et en Irak et qu’Erdogan est lui-même plus que complaisant à l’égard des groupes djihadistes.

Deux attentats ont ensanglanté la Turquie, l’attentat de Suruç et celui d’Ankara qui a, le 10 octobre 2015, tué 108 militants de gauche pro-kurdes lors d’une manifestation.

Ces attentats sont revendiqués par les Islamistes de Daesh. Il faut cependant rappeler les liens entre l’Etat turc et des organisations comme Daech ou Al Nostra (Al Quaïda).

On relèvera que les djihadistes ne se sont jamais attaqués aux intérêts de l’Etat turc, mais ont concentré leurs attaques sur les ennemis traditionnels d’Erdogan, la gauche et les Kurdes.

La complaisance de l’Etat turc qui laisse les djihadistes rejoindre la Syrie alors qu’il arrête les militants qui veulent rejoindre les combattants kurdes est critiquée de très longue date déjà. Même les Etats Unis ont demandé à leur allié de fermer sa frontière avec la Syrie.

Le fait que l’Etat turc ait prétendu vouloir bombarder Daesh alors qu’il s’est quasi-exclusivement consacré à bombarder les forces kurdes qui luttent contre ce groupe est aussi très symptomatique d’un vrai malaise (1).

Mais c’est la découverte récente d’armements que l’Etat turc livrait par camions (camions appartenant au MIT, les services secrets turcs) aux djihadistes de Daesh et d’Al Nostra (Al Quaïda) qui a révélé une véritable complicité entre la Turquie et ces organisations fanatiques et barbares.

Cette opération, sous couvert de l’ONG IHH, permettait à la Turquie de venir en aide aux groupes qui ont perpétrés des attentats extrêmement meurtriers à l’encontre de l’opposition de gauche ou pro-kurde. Des journalistes turcs ont publié les images d’armes livrées par la Turquie aux djihadistes en Syrie (2).







Face aux accusations de complicité entre IHH et les groupes djihadistes suite à la découverte de ces camions, Erdogan a réagi en imposant un black-out médiatique à ce sujet et en arrêtant les deux journalistes responsables de la fuite, pour « appartenance à une organisation terroriste ».

Les trois officiers de gendarmerie qui avaient ordonné le contrôle des camions remplis d’armes à destination des djihadistes ont été incarcérés.

Ces événements démontrent une étroite collaboration entre des organisations comme Daech ou Al Nostra (Al Quaïda) et l’Etat turc et donne une toute autre portée aux attentats commis en Turquie et aux violences régulières subies par les militants kurdes. Il ne s’agit plus de groupes fanatiques et barbares qui attaquent des civils turcs sans que l’Etat ne parvienne à réagir mais de groupes qui agissent avec le soutien de l’Etat turc pour mener une stratégie de la tension qu’Erdogan a mise en place à l’encontre d’opposants kurdes et de gauche.

Un autre projet de société

Si les Kurdes irakiens collaborent étroitement avec les Américains, il faut souligner que les Kurdes du PKK (Turquie) et du PYD (Syrie) ont une position différente.

Ils – et surtout elles - résistent aux combattants islamistes avec un courage et une ténacité exemplaire mais surtout avec un projet de société diamétralement opposé à celui des fanatiques religieux (démocratie participative, émancipation des femmes, ouverture aux minorités, écologie…).

Un projet de société surtout caractérisé par sa remise en question radicale des états nationaux et donc du monde tel qu’il existe aujourd’hui.







Les Occidentaux – Américains et Européens – acceptent difficilement des visions du monde opposées aux leurs et considèrent le PKK et son parti frère le PYD comme des organisations terroristes. Pourtant, en Syrie, les Kurdes sont les seuls alliés possibles contre Daesh.

D’abord parce que même seuls et peu armés, ils ont gagné des batailles. Après la victoire à Kobané, ils ont avancé sur le front de Hassaké, chef-lieu régional, et en ont chassé les djihadistes. Pourtant, les combattants des YPG n’ont pas reçu de missiles sophistiqués, tels que ceux qui ont été livrés à d’autres groupes (comme l’Armée syrienne libre (ASL) et les autres groupes rebelles soutenus par les Américains qui retournent leur veste, rejoignent l’EI ou leur vendent des armes fournies par Washington). Personne ne peut donc plus faire semblant de croire à la fable du soutien aux modérés d’Al Nosra (Al Qaida) contre les radicaux de Daesh.

Ensuite, parce que les Kurdes de Syrie, cherchant des alliés, pourraient se tourner vers la Russie. Il est question de l’ouverture d’une représentation officielle à Moscou. Des armes russes ont également été livrées aux combattants des YPG.

Si les Kurdes sont des alliés stratégiques dans le jeu des grandes puissances au Moyen-Orient, Saleh Muslim, coprésident du Parti de l’union démocratique (PYD), dont dépendent les YPG, est catégorique : « Nous ne sommes pas des mercenaires. Nous nous battons pour l’autonomie démocratique de la Rojava ». Et Rojava n’est pas que le nom de la région kurde de Syrie, il est devenu le nom de la société utopique qu’ils et elles défendent envers et contre tous.

Photos :











































Notes :

(1) http://www.opinion-internationale.c... https://francais.rt.com/opinions/59..., http://www.huffingtonpost.fr/olivie..., http://www.lefigaro.fr/vox/monde/20...).

(2) http://www.lemonde.fr/proche-orient...

Source : Investig’Action

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