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Tribus sunnites et milices chiites se battent ensemble contre l’État islamique en Irak (MEE)

par Middle East Eye 5 Décembre 2015, 18:28 EI Sunnites Chiites Irak Union

Un rapprochement partiel se produit en dépit d’allégations crédibles selon lesquelles des troupes militantes auraient maltraité ou tué des civils sunnites et détruit des habitations.

KERBALA, Irak – Vêtus d’élégantes robes bordées d’or et de coiffes traditionnelles arabes, trois chefs tribaux sunnites patientaient respectueusement dans une salle de réception à l’étage du sanctuaire de l’imam Hussein à Kerbala, un matin de la semaine dernière.

Le sanctuaire est l’un des lieux les plus saints de l’Islam chiite ; ce jour-là, des dizaines de pèlerins s’asseyaient jambes croisées et lisaient des poèmes sacrés dans la cour en bas ou s’agenouillaient pour prier selon le rite chiite, le front contre une tablette d’argile ronde posée sur le tapis devant eux.

Lorsque le haut dignitaire religieux du sanctuaire, le cheikh Abdul Mahdi al-Karbalai, est entré dans la salle de réception richement meublée pour accueillir ses invités sunnites inattendus, leur mission est rapidement devenue claire. À peine les quatre hommes avaient-ils eu le temps d’échanger des salutations avec le nombre requis d’Al-Hamdoulillah (louanges à Dieu) que le chef du trio sunnite en est venu au fait. Le groupe État islamique avait tué environ 200 civils de sa tribu, la tribu al-Khazraji, a affirmé le cheikh Qais Jassem al-Khazraji. Lui et ses collègues souhaitaient désormais proposer 150 hommes armés pour combattre aux côtés des paramilitaires chiites qui luttent contre l’État islamique.

Une proposition qui a été rapidement acceptée. Le dignitaire chiite a indiqué à ses invités que les paramilitaires avaient perdu trente hommes en une journée la semaine précédente lors de combats au nord de Baïji. Quatre-vingt-dix hommes ayant également été blessés, de nouveaux volontaires étaient absolument nécessaires. Les dirigeants de la tribu al-Khazraji, dont les membres sont concentrés dans une zone entre Tikrit et Mossoul, ont demandé au dignitaire chiite de confirmer l’arrangement en signant un document qu’ils avaient apporté avec eux. Karbalai a accepté sans hésiter et la brève rencontre a pris fin.

Il y a deux ans, un tel accord aurait été inimaginable.

Mais l’irruption de l’État islamique sur la scène irakienne et syrienne a produit plusieurs changements surprenants. L’un des changements les plus remarquables a été la création de milices armées (les dirigeants chiites déconseillent l’utilisation de ce terme qu’ils jugent péjoratif) par les principaux chefs religieux irakiens. Bien que certains ecclésiastiques qui dirigent également des partis politiques aient depuis longtemps formé des milices (comme par exemple la brigade Badr de la famille Hakim ou l’armée du Mahdi de Moqtada al-Sadr), cette pratique était désapprouvée par les grands ayatollahs, largement suivis par les communautés chiites. Les ayatollahs estimaient que les milices privées augmentaient les risques de violences intercommunautaires et nuisaient à l’armée nationale irakienne.

Les attitudes ont changé au mois de juin de l’année dernière, lorsque l’État islamique a pris Mossoul après la fuite de la majeure partie de l’armée irakienne. L’État islamique occupait déjà Falloujah, tout juste à l’ouest de Bagdad, et après la débâcle de Mossoul, les autorités chiites s’inquiétaient du fait que le groupe militant, qui traite les chiites comme des hérétiques, puisse prendre Bagdad même ou se déplacer vers les villes saintes de Kerbala et Nadjaf. Personne ne peut oublier qu’en février 2006, à Samarra, les prédécesseurs de l’État islamique, al-Qaïda en Irak, avaient fait sauter le dôme doré du sanctuaire d’al-Askari, qui abrite les dépouilles de deux des douze imams chiites.

Le grand ayatollah Ali al-Sistani, principale autorité chiite d’Irak, a émis une fatwa indiquant que face au danger de l’État islamique, il était du devoir de tous les hommes valides de venir défendre l’Irak et de se porter volontaires pour protéger les sanctuaires en premier lieu. S’il n’a pas exhorté avec insistance les volontaires à rejoindre l’armée irakienne, il ne voulait toutefois pas non plus voir des milices avec des loyautés et des programmes liés à des appartenances politiques.

La montée des hachd

Au lieu de cela, les principaux responsables des sanctuaires ont créé leurs propres forces paramilitaires qui ont commencé à donner de la nourriture et des fournitures à ceux qui avaient fui l’État islamique et à apporter une formation militaire aux volontaires. Plusieurs dizaines de milliers de personnes ont répondu à l’appel de Sistani. Le sanctuaire de l’imam Hussein a créé la brigade Ali al-Akbar, tandis que le sanctuaire d’Abbas, qui se trouve également à Kerbala, a créé un bataillon, tout comme le sanctuaire de l’imam Ali, à Nadjaf. Connues officiellement sous le nom d’« Hachd al-Chaabi », ou « Unités de mobilisation populaire », les trois formations sont parfois appelés « Hachd Sistani ».

Les chiffres exacts ne sont pas révélés, mais l’effectif total de ces deux bataillons et de la brigade est estimé à environ 50 000 hommes. Le cheikh Maytham Rahi, superviseur général du bataillon du sanctuaire d’Abbas, a indiqué à MEE que ses forces étaient composées de 7 000 hommes, dont 40 avaient été tués. Ce total de 50 000 hommes dans le hachd est considérablement plus élevé que le nombre de combattants effectifs au sein de l’armée irakienne, qui ne dépasse pas 10 000 hommes selon certains experts, bien que les autorités contestent cela et affirment qu’il y a beaucoup plus de combattants sur le terrain.

Les principales forces engagées dans les combats sont toutefois déployées au sein de la Golden Division et du Bureau of Counterterrorism, des forces spéciales formées par les États-Unis qui relèvent directement du Premier ministre irakien. Les défaites infligées par l’État islamique l’année dernière à Mossoul et en mai dernier à Ramadi ont révélé à quel point l’armée irakienne était creuse et remplie de « soldats fantômes » dont la présence gonfle les chiffres et permet ainsi à des commandants et représentants du gouvernement corrompus d’empocher les salaires des troupes qui existent uniquement sur le papier.

En conséquence, les hachd sont devenus l’une des formations sur le terrain les plus efficaces d’Irak, même si les 3 500 conseillers américains qui ont été renvoyés en Irak par le président Barack Obama ont engagé une course pour former plus d’unités au sein de l’armée irakienne, les États-Unis ayant refusé de former les hachd.

La première grande victoire des milices est survenue au mois d’octobre de l’année dernière lorsqu’elles ont chassé l’État islamique de la ville majoritairement sunnite de Jurf al-Sakhar, située à proximité de la route principale reliant Bagdad à Kerbala.

Certaines figures politiques sunnites ont fait grand cas du fait que même si l’État islamique a été chassé, aucun des habitants de Jurf al-Sakhar n’a été autorisé à regagner son foyer. Ils accusent les chiites de déplacements forcés de populations, voire de nettoyage sectaire. Maytham Rahi a concédé que Jurf al-Sakhar n’avait pour le moment pas d’habitants civils, mais a justifié cela par la crainte que les habitants n’invitent l’État islamique à infiltrer de nouveau la ville.

« Aucun civil n’est retourné à Jurf. Beaucoup ont collaboré avec l’État islamique, donc ils ne peuvent pas revenir. Les routes sont en outre jonchées de pièges et de bombes », a expliqué Rahi à MEE.

Jusqu’à l’année dernière, l’expérience militaire de Rahi se limitait à une brève période en tant que conscrit au sein de l’armée de Saddam Hussein passée à honorer des fonctions en temps de paix. Désormais, il prend part à toutes les opérations du bataillon. Blessé en novembre dernier par un sniper de l’État islamique à Balad, il se décrit toutefois comme l’administrateur en chef du bataillon. Sous son commandement, cinq anciens généraux de l’armée de Saddam prennent les décisions militaires.

Des allégations de mauvais traitements

Des allégations crédibles ont été formulées, selon lesquelles des troupes militantes auraient maltraité ou tué des civils sunnites et détruit des habitations après la libération de Tikrit cet été. Bien que des responsables à Kerbala reconnaissent qu’il y a eu des cas de meurtres de vengeance, ils affirment toutefois que le gouvernement doit enquêter de façon approfondie à ce sujet. Sistani a publié en février une liste de conseils en vingt points à l’intention des combattants paramilitaires, dans laquelle il a soutenu qu’il ne fallait pas toucher aux membres de la famille de leurs adversaires ainsi qu’à leurs biens.

Les chefs des hachd insistent sur le fait que leurs objectifs ne sont pas sectaires. « Nous n’avons pas le droit de parler de chiites et de sunnites. Nous sommes tous des Irakiens. Cinq pour cent des membres de notre bataillon sont sunnites et les habitants de Ramadi nous ont demandé de libérer leurs régions, a indiqué Rahi. Aucune partie de l’Irak ne peut être libérée sans les hachd. »

Les hachd comportent également des unités chrétiennes. Dans les quartiers militaires de l’hôpital de l’imam Hussein, j’ai croisé un soldat blessé qui ne parlait pas arabe. Il était issu d’une des autres communautés minoritaires d’Irak. Ce Turkmène avait rejoint les hachd après s’être enfui avec sa famille de Tall Afar, dans le nord-ouest de l’Irak, après l’arrivée de l’État islamique.

Dans une autre chambre d’hôpital, j’ai rencontré Salim Kadhim, un homme de 21 ans qui a indiqué avoir quitté l’armée irakienne pour rejoindre les hachd à cause de la mauvaise gestion de l’armée. Les hachd étaient mieux formés et le moral des troupes était meilleur qu’au sein de l’armée, même si leurs armes étaient plus légères. Les volontaires reçoivent généralement une formation de base de 45 jours, étendue à six mois pour les snipers. Au sein de l’armée, les conscrits n’avaient que 30 jours de formation.

Les sunnites rejoignent les hachd pour combattre l’État islamique

Les jeunes hommes subissent une forte pression communautaire pour rejoindre les hachd. S’ils sont censés gagner 590 euros par mois, un salaire relativement généreux, leur service n’est toutefois pas limité dans le temps. Comme l’a affirmé Maytham Rahi, du bataillon du sanctuaire d’Abbas, « ils combattront jusqu’à ce que la bataille contre l’État islamique soit terminée ». Si l’on sait que certains des réfugiés qui ont pris la route pour l’Europe cet été ont déserté les hachd, d’autres réfugiés ont affirmé avoir fui les méthodes de recrutement brutales des hachd.

Les hachd combattent actuellement au nord de Baïji, dans les montagnes de Makhoul, non loin de l’endroit où les peshmergas kurdes luttent également contre l’État islamique.

Qassem Musleh, qui a officié en tant que commandant en chef de la brigade Ali Akbar jusqu’à il y a deux semaines, a également souhaité mettre l’accent sur le rôle des sunnites et a affirmé qu’ils constituaient environ un sixième (16 %) des hommes dans sa brigade. Il a souligné que les hachd coopéraient étroitement avec l’armée irakienne et que les missions stratégiques des deux forces étaient décidées par le bureau du Premier ministre Haïder al-Abadi.

La libération de Jurf al-Sakhar avait été menée conjointement par les hachd et par l’armée, a-t-il affirmé. Les hachd ont été le fer de lance qui a libéré les lieux, et l’armée a pu les protéger et patrouiller une fois que l’État islamique a été chassé.

J’ai interrogé Musleh au sujet du projet d’Abadi fortement soutenu par les États-Unis visant à créer des forces locales dans chaque province sur le modèle de la Garde nationale des États-Unis. L’objectif est de créer des milices sunnites qui pourraient défendre leur propre zone face à l’État islamique ou prendre l’initiative de sa libération. Si les partis chiites du parlement irakien ont rejeté le projet, Abadi nourrit toutefois l’espoir de les persuader de changer leur position.

« C’est de la ségrégation, a indiqué Musleh à MEE. Nous ne sommes pas formés dans un esprit de sectarisme. Notre but est de libérer des villes afin que leurs habitants puissent rentrer chez eux et de fournir des services quelle que soit leur secte. La priorité numéro un est de libérer notre pays. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.

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