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Comment l’Etat islamique est parti à l’assaut de l’Afrique (Le Monde)

par Jean Philippe Remy 24 Janvier 2016, 13:20 LIbye Kadhafi Assassinat France EI Terrorisme Afrique Françafrique

C’est le résultat le plus dangereux de l’effondrement du pouvoir de Mouammar Kadhafi. Depuis la disparition du Guide libyen, en 2011, au terme d’une révolution devenue guerre civile, appuyée militairement par une coalition réunissant pays occidentaux (France en tête), pays du Golfe (Qatar en première ligne) avec l’assentiment de pays voisins ayant un compte à régler avec le vieux dictateur de Tripoli (comme le Soudan), la Libye a explosé.

Affrontements entre les factions, coalitions à géométrie variable, Etat introuvable. Au cours de l'année 2015, un nouvel arrivant a montré qu'il menaçait de bousculer encore plus profondément le pays : l'organisation Etat islamique (EI) en Libye, dont l'apparition avait été formalisée par sa déclaration d'allégeance à Abou Bakr Al-Baghdadi, en novembre 2014. D'autres groupes, en Algérie, en Egypte, en Tunisie ou au Nigeria, ont eux aussi procédé à la même baya (serment d'allégeance).

Progression numérique spectaculaire

Mais la Libye fait figure de nœud régional, avec un potentiel plus global, une forme de plate-forme physique et symbolique pour Daech (acronyme arabe d'Etat islamique). Il y avait déjà dans le pays un important foyer de djihadistes à l'histoire complexe liée aux groupes Ansar Al-Charia, qui ont connu des destins divers face à l'émergence de l'EI. Certains vont se fondre dans ce nouveau groupe, comme à Syrte ; s'y opposer, comme à Derna ; d'autres vont faire front commun contre leurs ennemis (les forces alliées du Parlement de Tobrouk et du général Haftar), à Benghazi. Autant de villes, autant de réalités particulières, brouillées par de nombreuses inconnues.

Que deviendra, par exemple, le groupe implanté à Sabratha si près de Tripoli ? La frontière avec la Tunisie est-elle en voie de « daechisation » ? Quid, aussi, des relations avec les affiliés d'Al-Qaida ? La Libye, c'est aussi une série de zones servant de bases de repli pour des katibas (bataillons) d'Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI), notamment dans le Sud, mais aussi à Ajdabiya.

Mais la progression la plus spectaculaire est d'abord numérique. Et elle est le fruit d'une grande migration de combattants menant le djihad dans d'autres pays et arrivés, selon de bonnes sources, par voie terrestre. Huit cents Libyens qui se battaient en Syrie ou en Irak dans les troupes de l'EI seraient, selon un rapport des Nations unies, rentrés au pays en 2015. En douze mois, le groupuscule est devenu l'embryon d'une force de premier plan – au niveau libyen – avec environ 3 000 hommes. Même les milices de Misrata, réputées les meilleures du pays, ont été humiliées par Daech.

La Tunisie, l'« homme malade » du Maghreb

Pendant l'année écoulée, ces derniers ont commencé à pousser vers le Sud, et ont installé des camps d'entraînement vers l'oasis de Jouffra. Mais c'est aussi en Libye que les exécutants des attentats commis en Tunisie voisine et revendiqués par l'Etat islamique ont été entraînés et qu'ont été conçues plusieurs attaques, celle du musée du Bardo, en mars, puis en juin, celle de la plage de Port-Al-Kantaoui, près de Sousse. Or, en Tunisie, les nouveaux « représentants » du califat, membres du groupe Ajnad Al-Khilafa, dont l'allégeance a signifié une scission avec leur formation d'origine, affiliée à Al-Qaida, ne sont qu'une partie de ce puzzle de l'EI dans le pays. La Tunisie, selon une source sécuritaire, est l'« homme malade du djihadisme » au Maghreb. D'autres éléments sont en effet infiltrés vers les frontières. Celles de la Libye et de l'Algérie. Des groupes dispersés qui rendent les opérations de contre-insurrection complexes.

Dans le même temps, les factions libyennes, coalisées autour de deux Parlements rivaux (Tripoli et Tobrouk), ont passé de longs mois à s'affronter, même si, fin 2015, un accord pour créer un gouvernement d'union nationale suscitait un timide espoir. L'une des priorités de cette entité encore virtuelle, en résumé, serait d'unir les forces libyennes contre l'EI. « Dans toute cette confusion, l'Etat islamique a repéré une opportunité », explique le chercheur Charlie Winter, de la Fondation Quilliam, dans un rapport d'étude des phénomènes djihadistes de cette organisation, notant qu'il « est devenu évident que certains groupes djihadistes en Libye, après avoir prêté allégeance à Abou Bakr Al-Baghdadi, le calife autoproclamé, ont reçu de l'assistance de l'EI ».

A l'appui de sa démonstration, il cite un document en arabe émanant de cercles proches de l'EI à destination des djihadistes du monde entier. Y sont recensés les avantages de la Libye : permettre de« réduire la pression sur le pays du califat, en Al-Cham (Syrie) et en Irak », cœur de Daech, mais aussi tirer profit de la « situation géographique stratégique » du pays, qui « s'ouvre sur la mer, sur le désert, des montagnes, et six Etats : l'Egypte, le Soudan, le Tchad, le Niger, l'Algérie et la Tunisie ».

La Libye serait donc à la fois un pôle de substitution à la pression sur l'EI dans son aire d'origine, mais aussi un pôle de développement, avec une côte « qui peut être atteinte même avec un bateau rudimentaire », permettant « l'exploitation du trafic d'êtres humains », sans parler des ressources pétrolières et des stocks d'armes. Tout ceci constituant, au final, « une plate-forme de lancement sans égale pour attaquer des Etats européens et des bateaux ».

Force d'attraction

A ce stade, ceci ne constitue qu'un rêve. La percée de Daech vers la zone côtière où se trouvent les terminaux des puits de pétrole exploités dans le désert piétine. La perspective de voir s'implanter en Libye un porte-avions djihadiste des sables apparaît en revanche comme une menace réelle. Manuel Valls, le premier ministre français, affirmait sur France Inter, fin décembre 2015 : « Nous avons un ennemi, Daech, que nous devons combattre, et écraser, en Irak et en Syrie et demain sans doute en Libye. » Cela faisait plus d'un an que le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, était arrivé aux mêmes conclusions.

De leur côté, l'Algérie, l'Egypte, le Niger et le Tchad s'effraient à la fois de la force d'attraction de Daech sur leurs djihadistes locaux, mais aussi de la perspective d'être à portée de colonnes de pick-up, capables de livrer des armes ou de frapper à travers le Sahara, comme lorsque Mokhtar Belmokhtar, le djihadiste le plus recherché de cette partie du monde, avait attaqué en janvier 2013 le complexe gazier algérien d'In Amenas, situé à la frontière libyenne.

Les attaquants étaient partis de Libye pour frapper dans le sud de l'Algérie, signifiant au pouvoir algérien que, désormais, « le cœur de son économie pouvait être touché », note Kader Abderrahim, chercheur à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), qui estime qu'il « n'est pas impensable que l'EI, pour passer à la vitesse supérieure, décrète son propre califat en Libye ». La France, avec son opération « Barkhane », tente de créer un rideau d'endiguement depuis les cinq pays où ses forces sont déployées : de la Mauritanie au Tchad en passant par le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Mais, demain, il faudra l'appui des deux puissances de la région, l'Algérie et l'Egypte, pour contrer les visées de Daech à travers le Sahara. Tout ceci pour 3 000 hommes dispersés en Libye ?

Démultiplier la puissance de Daech en Afrique

En réalité, l'implantation libyenne de l'EI, même si elle est modeste, a déjà commencé à se roder à l'échelle d'une plate-forme continentale. Les Nigérians du groupe Boko Haram, devenus la wilaya d'Afrique de l'Ouest depuis leur allégeance à l'Etat islamique en mars 2015, y envoient des hommes à travers le Tchad. Ces derniers, confirment des sources dans l'Etat de Borno, au Nigeria, vont s'entraîner en Libye, et s'y fournir en armes, au moment même où l'armée nigériane les a chassés des villes qu'ils tenaient en 2014 dans le nord-est de leur pays.

Le Nigeria n'est pas le seul pays concerné. Une source française affirme que « le président tchadien, Idriss Déby, nous demande de renforcer notre dispositif. Il craint la jonction entre Boko Haram et l'Etat islamique (en Libye) plus que tout ». Cette jonction pourrait démultiplier la puissance de Daech en Afrique. On a déjà repéré la présence – marginale – de Somaliens en Libye, même s'il est impossible d'établir s'il s'agit de francs-tireurs, d'hommes en rupture avec le groupe des Chabab (techniquement affilié à Al-Qaida, dont la direction est très hostile à Daech), ou si des alliances contre-nature entre les deux formations sont en train d'être étudiées.

Certaines sources ont également signalé la présence de Maliens ou de Mauritaniens ainsi que d'autres ressortissants de pays d'Afrique de l'Ouest qui pourraient devenir les précurseurs de Daech dans leurs pays où, jusqu'à présent, n'existent que des groupes liés à Al-Qaida. En décembre 2015, il y avait aussi cinq Français dans l'EI en Libye.

Cette irruption de Daech est la seconde vague djihadiste en Afrique. Petit rappel : pendant une grosse décennie, des groupes armés de cette mouvance se sont enracinés dans trois zones du continent africain : dans la Corne, avec un berceau en Somalie, où est apparu le mouvement Chabab (Harakat Al-Chabab Al-Moudjahidin, « le mouvement des moudjahidin de la jeunesse »), né vers 2006 dans la continuité de formations salafistes passées à la guerre, avant d'être affiliées à Al-Qaida puis de développer des extensions dans les pays voisins (Kenya mais aussi Tanzanie) ; dans la bande entre Sahara et pays du Sahel (depuis la Mauritanie jusqu'à Djibouti) ; et, enfin, dans le bassin du lac Tchad, où le groupe Boko Haram a essaimé depuis le nord du Nigeria vers le Tchad, le Niger et le Cameroun...


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