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Deltombe : « L’islamophobie, un instrument de pouvoir qui permet de reformuler le racisme d’antan » (MEE)

par Middle East Eye 20 Janvier 2016, 19:25 Islamophobie Thomas Deltombe France Racisme Colonialisme

Le journaliste et essayiste français Thomas Deltombe explique à Middle East Eye que l’islamophobie en France n’est en rien un phénomène nouveau.

Après les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher en janvier 2015, le nombre d’actes islamophobes en France s’est sensiblement accru. Dans ce pays où vivent quelque cinq millions de musulmans, soit la plus grande communauté musulmane d’Europe, le nombre d’actes islamophobes au premier semestre 2015 a augmenté de 281 %, selon les chiffres de l’Observatoire national contre l’Islamophobie (ONCI). Depuis les attentats du 13 novembre, 222 actes islamophobes ont été enregistrés par le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF).

Pourtant, si ces chiffres indiquent un regain inquiétant, l’islamophobie qu’ils supposent n’est en rien un phénomène nouveau. C’est en tout cas ce que soutient le journaliste et essayiste Thomas Deltombe, auteur de L'Islam imaginaire : la construction médiatique de l'islamophobie en France (1975-2005), aux éditions La Découverte (2005), ouvrage dans lequel il interroge la construction médiatique et politique de la figure du musulman en France.

MEE : L’année 2015, au cours de laquelle la France a été frappée par deux attentats importants commandités par des groupes se réclamant de l’« islam », marque-t-elle une rupture en ce qui concerne les représentations publiques de l’islam et des musulmans en France ?

Thomas Deltombe : Ayant étudié les représentations médiatiques de l’islam en France sur le temps long, entre les années 1970 et les années 2000, je suis sceptique lorsque l’on parle de « rupture » et de « nouveauté ». Beaucoup de ce qui est dit aujourd’hui sur l’« islam » et les « musulmans » – avec beaucoup de guillemets – était déjà en germe dans les décennies précédentes. S’il y a bien des évolutions, et s’il se produit par moment des phénomènes d’accélération, les représentations publiques ne changent pas du jour au lendemain.

Pour ce qui concerne la période très récente, mais qui ne date pas des attentats de janvier et novembre 2015, je vois deux évolutions importantes. La premières est la prise en compte du phénomène qualifié d’« islamophobie ». Alors que, pendant des années, les élites françaises refusaient globalement d’utiliser ce terme, et donc de regarder le phénomène qu’il décrit, les choses ont légèrement évolué depuis deux ou trois ans. Si le terme est encore loin de faire consensus, un nombre croissant de responsables politiques et médiatiques français acceptent désormais de l’utiliser. Cela est le résultat de plusieurs phénomènes : d’abord, l’explosion de faits, attaques ou discours que l’on peut difficilement décrire autrement que comme « islamophobes » ; ensuite, le travail patient de diverses associations qui, malgré un environnement difficile, réussissent peu à peu à inscrire la question de l’islamophobie dans l’agenda politique et médiatique.

Le second phénomène important, qui n’est pas contradictoire avec le précédent, est la radicalisation d’une partie des milieux islamophobes. Un peu à la manière de Pegida en Allemagne, certains groupuscules et certaines personnalités se radicalisent dans leur haine de ce qu’ils imaginent être l’« islam ». Les discours de certains « intellectuels » français et de certains journalistes sont de plus en plus radicaux. On peut penser, pour illustrer cette tendance, à un journaliste comme Éric Zemmour dont les derniers livres, particulièrement réactionnaires, se vendent à des centaines de milliers d’exemplaires. Un autre exemple intéressant est celui d’Alain Finkielkraut, dont le discours sur l’« islam » est d’une certaine manière encore plus radical que celui du Front national mais qui, lui aussi, vend des centaines de milliers d’exemplaires de ses livres et qui a même été nommé à l’Académie française. À l’évidence, l’islamophobie est devenue un juteux filon…

On pourrait ajouter une troisième évolution aux deux précédentes : l’émergence d’un discours islamophobe d’« aspect anti-islamophobe ». Cette évolution est le résultat des deux précédentes mais c’est un phénomène assez classique : lorsque le racisme est nommé comme tel (en l’espèce dans sa variante islamophobe) et lorsqu’une partie des milieux racistes se radicalisent (en l’occurrence en se focalisant sur l’« islam »), ceux que l’on pourrait appeler les « racistes modérés » – c’est-à-dire ceux qui participent au système raciste « sans le savoir » – ont tendance à camoufler et à refouler leur racisme. C’est ce qui est, à mon avis, en train de se produire actuellement : une partie des élites françaises acceptent de dénoncer l’islamophobie mais ne le font que de façon purement superficielle, incantatoire et morale, en prenant bien soin de ne jamais s’interroger sur ce que cette nouvelle forme de racisme révèle des structures de pouvoir dans la société française. Ce refoulement n’est évidemment pas fortuit.

MEE : Vous utilisez le terme de refoulement pour qualifier le refus de considérer l’islamophobie comme un fait social et avéré en France. Pourquoi ce refoulement ?

Thomas Deltombe : L’islamophobie est à l’évidence un instrument de pouvoir. Il s’agit d’une façon relativement récente – elle date de deux ou trois décennies – de reformuler le racisme d’antan. Il s’agit, en d’autres termes, d’un encodage. Là où l’on parlait des « Arabes », on parlera des « musulmans ». Là où l’on disait vouloir défendre la « civilisation chrétienne », on privilégiera désormais les supposées « valeurs de la République française ». Toute une série de grandes « valeurs », un peu trop facilement qualifiées de « françaises », sont ainsi mobilisées – au sens quasi militaire du terme – pour ériger et maintenir une barrière symbolique qui sépare « eux » et « nous » : la laïcité, la condition des femmes, la liberté d’expression, etc. Tout ce discours, qui a émergé dans les années 1980, au moment où les élites françaises découvraient les « Français issus de l’immigration », systématiquement décrits comme des Français de seconde zone car « culturellement différents », fonctionne comme un code qui permet de dire le racisme sans le dire explicitement. Cet encodage, cette façon de dire sans dire, est la marque de fabrique de l’islamophobie : c’est cela qui a permis de régénérer le racisme dont on disait, dans la période qui a immédiatement suivi la décolonisation, qu’il était condamné à disparaître.

Le refoulement renvoie évidemment à la façon dont les élites françaises regardent le passé. La France est un pays qui a beaucoup de mal à regarder son histoire en face. Il a fallu des décennies pour que l’on prenne conscience de l’ampleur de la collaboration du régime de Vichy avec les nazis. Nous luttons aujourd’hui pour faire reconnaître le passé colonial de la France. Les choses ont un peu avancé depuis une quinzaine d’années en ce qui concerne l’Algérie, mais il reste dans l’histoire coloniale de la France d’innombrables zones d’ombre que nos dirigeants refusent encore de reconnaître. Il y a cinq ans seulement, un Premier ministre français [François Fillon, pendant la présidence de Nicolas Sarkozy] est allé déclarer au Cameroun que la guerre que la France a menée dans ce pays dans les années 1950-1960 – guerre qui a fait des dizaines de milliers de morts – était une « pure invention » ! Vous voyez où on en est…

Bref, tout cela pour dire que le refoulement dont je parlais, à savoir la grande difficulté à considérer le racisme, et sa variante islamophobe en particulier, comme un phénomène systémique, renvoie au déni du privilège structurel dont jouissent les blancs dans notre société. La France, qui a historiquement dû accepter la décolonisation mais qui a toujours refusé de se décoloniser elle-même, est très en retard dans la compréhension du racisme.

MEE : Que dit de la société française la figure du « musulman » telle qu’elle est construite médiatiquement et politiquement ?

Thomas Deltombe : Je ne suis pas sûr d’être capable de dire ce que ce « musulman imaginaire » dit de la société française prise globalement. En revanche, la façon dont les médias mainstream et les politiques de statures nationales parlent de l’islam est assez révélatrice du fonctionnement des « élites » (avec, là encore, beaucoup de guillemets). Ces élites, très parisiennes, vivent dans une sorte de vase clos, très éloignées des réalités sociales françaises. La façon dont elles décrivent les « musulmans » est à la fois la preuve de cette distance (elles peuvent raconter littéralement n’importe quoi sans être presque jamais démenties !) et un instrument pour la maintenir (faire du « musulman » un ennemi identitaire et sécuritaire permet de souder les non-musulmans derrière eux).

Il suffit de regarder les résultats des sondages régulièrement effectués sur le « sentiment des Français à l’égard de l’islam », notamment dans les périodes marquées par des attentats, pour comprendre que l’islamophobie est un moyen assez puissant de « rassembler les Français ». C’est aussi un moyen pour les responsables politiques de gagner des élections et, pour certains journalistes, de gagner de l’argent. Quelques années après la publication des caricatures danoises du prophète Mohammed par Charlie Hebdo en 2006, on a appris que son directeur de l’époque, Philippe Val, avait empoché 330 000 euros à titre personnel.

Ce que les représentations médiatiques des « musulmans » révèlent également c’est la panique que lesdits « musulmans », ou supposés tels, provoque chez les élites. Dans les années 1970, les mêmes élites se montraient généralement « généreuses » à l’égard des « Arabes ». À la télévision, par exemple, on entendait fréquemment des appels à lutter contre le racisme dont ces derniers étaient victimes. Certains journalistes s’intéressaient avec bienveillance aux « traditions » et aux « coutumes », y compris religieuses, des immigrés. Ces derniers maîtrisant généralement moins les codes sociaux qui leur auraient permis de se faire entendre, les journalistes ne lésinaient pas sur le paternalisme, sur le mode : « nous allons les aider à s’intégrer ». Trente ou quarante ans plus tard, l’ambiance est bien différente : les descendants d’immigrés maîtrisent parfaitement les codes politiques et sociaux pour se faire entendre, et semblent bien fatigués des stupides et infantilisantes injonctions à l’« intégration ». Tel était par exemple l’un des messages de la « Marche de la dignité et contre le racisme » organisée à Paris, de façon parfaitement autonome, le 31 octobre 2015.

Ce que révèlent enfin les portraits qui sont faits des « musulmans » en France, c’est l’incroyable trahison historique de la gauche de gouvernement. Élu sur un programme progressiste en 1981, le Parti socialiste français n’a cessé de trahir ses promesses électorales et de saper les efforts des organisations antiracistes. Sans entrer dans le détail, on peut citer un exemple flagrant : depuis quarante ans, le Partis socialiste se fait élire en promettant le droit de vote aux étrangers vivant en France et, à chaque fois qu’il est élu, il renie cette promesse. Aujourd’hui, le gouvernement « socialiste » installé par François Hollande et dirigé par Manuel Valls – qui avaient eux aussi promis le droit de vote aux étrangers et qui se sont eux aussi reniés – a instauré un régime d’« état d’urgence » qui n’est rien d’autre que la réplique de l’état d’exception que le gouvernement français avait instauré en France dans les années 1950 pour éradiquer les indépendantistes algériens pendant la guerre d’Algérie. Vous parliez de « rupture » tout à l’heure ; je pense de mon côté que les continuités sont assez révélatrices...

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