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Des centaines de femmes mauritaniennes victimes d’« esclavage » en Arabie saoudite (Tlaxcalla)

par Linah Alsaafin, Rori Donaghy 1 Janvier 2016, 06:05 Arabie Saoudite Esclavage

Plus de 900 femmes mauritaniennes ont été victimes d’un trafic d’être humain vers l’Arabie saoudite en 2015, où elles sont maintenant prises au piège, contraintes d’effectuer un travail différent de celui pour lequel elles avaient postulé, a déclaré un activiste local à Middle East Eye. Ces femmes croyaient qu’elles seraient employées comme infirmières ou comme institutrices, mais à leur arrivée en Arabie saoudite, on les a forcées à travailler comme domestiques, a déclaré à Emlehdi Ould Lemrabott, qui vit à Nouakchott, capitale de la Mauritanie.

« Certaines de ces femmes, qui s’y sont opposées, ont été victimes de tentatives de viol, de harcèlement sexuel, de violences physiques et de privation de nourriture — en plus d’avoir été enfermées dans des pièces minuscules », a-t-il précisé.

L’Arabie saoudite a commencé à autoriser l’entrée de travailleurs mauritaniens sur son sol début 2015. Le ministère du Travail a publié des offres d’emplois destinées respectivement aux hommes (des postes de chauffeur, de serveur et de domestique) et aux femmes (des emplois d’infirmière, d’institutrice à l’école primaire et de domestique).

Cette opportunité a suscité un nombre élevé de candidatures en raison du fort taux de chômage en Mauritanie — actuellement supérieur à 30 % — et de la pauvreté très répandue, qui est le lot de plus de 40 % de la population de ce pays nord-africain, qui compte près de quatre millions d’habitants. Un marché noir a rapidement émergé afin de profiter de l’intérêt suscité par les emplois saoudiens auprès de la population locale, selon Emlehdi Ould Lemrabott, et ce sans se faire remarquer du gouvernement.

« Un groupe de personnes a ouvert des agences d’emploi secrètes et illégales indétectables par les autorités », a-t-il poursuivi. « Les femmes sont emmenées une par une en toute clandestinité et dans le plus grand secret, ce qui fait que les autorités ne se rendent compte de rien. »

Avant de partir pour l’Arabie saoudite, les femmes signent un contrat qui leur promet un salaire de 1 200 riyals saoudiens par mois (320 $), soit plus du double du salaire moyen en Mauritanie. Le contrat comporte une clause selon laquelle l’employée doit rembourser son voyage à son arrivée en Arabie saoudite. « Ceci permet au gérant de l’agence d’emploi de toucher lui-même le salaire de l’employée pour les premiers mois de son contrat, et ce jusqu’au remboursement complet », a expliqué Lemrabott à MEE.

Le salaire est bien souvent très en-deçà de celui promis au départ, a-t-il ajouté, car à l’arrivée sur place, les femmes voient leurs papiers d’identité confisqués et leur contrat « remplacé par un autre qui en fait en réalité des esclaves à domicile ».

MEE a pu s’entretenir avec une femme qui a été victime de ce trafic vers l’Arabie saoudite, mais après une courte conversation téléphonique, elle a annoncé qu’elle avait trop peur des conséquences pour accepter d’être citée dans les médias.

Beaucoup de ces femmes ont exprimé leur souffrance avec désespoir, principalement auprès d’un nouveau groupe militant installé dans la capitale mauritanienne sous le nom d’Initiative Populaire pour la Lutte contre la Violation des Droits des Femmes Haratines employées en Arabie Saoudite.

L’Initiative, dont est membre Emlehdi Ould Lemrabott, soutient que les personnes parties travailler en Arabie saoudite se plaignent d’être contraintes de travailler dix-huit heures par jour sans interruption, qu’on ne leur accorde pas de temps libre le week-end et qu’on ne leur paie pas leurs heures supplémentaires. D’autres ont accusé leurs employeurs saoudiens de violences physiques et de harcèlement sexuel, notamment de tentatives de viol.

L’Initiative tire son nom du groupe ethnique des Haratines, dont 40 % de la population mauritanienne fait partie. Beaucoup de Haratines sont des descendants d’esclaves — pratique abolie en 1981 mais qui n’a été pénalisée qu’en 2007 par la Mauritanie. Toutefois, en raison de l’accès difficile à l’éducation, on rapporte que beaucoup sont retournés auprès de leurs anciens maîtres par nécessité et qu’ils subissent à nouveau des conditions proches de l’esclavage.

Les femmes haratines parties chercher une vie meilleure en Arabie saoudite et qui ont été précipitées dans des conditions qu’elles décrivent comme violentes ont échappé au radar des autorités mauritaniennes.

Ces travailleuses ne sont pas inscrites auprès des services de l’emploi d’Arabie saoudite, ce qui implique que Nouakchott n’est pas au courant de leur présence dans le royaume. « Ceci est dû au fait que les démarches sont faites individuellement et en toute illégalité par des agences anonymes [présentes sur le marché noir] », a déclaré Emlehdi Ould Lemrabott.

Sur les neuf millions de travailleurs immigrés d’Arabie saoudite, près d’un tiers sont sans papiers. En 2013, le gouvernement saoudien s’est lancé dans une campagne d’expulsions étalée sur deux ans, au cours de laquelle ont été renvoyés pas moins de 500 000 travailleurs immigrés clandestins parmi les près de trois millions présents sur le territoire.

Malgré le fait que les travailleurs immigrés représentent plus de la moitié de la main-d’œuvre disponible en Arabie saoudite, ils demeurent vulnérables face à l’exploitation et à la violence perpétrées par leurs employeurs, et les lois sur le travail ne les protègent pas. Nombre de ces travailleurs subissent des horaires de travail excessifs, la rétention de leur salaire durant des mois voire des années, la privation de nourriture, et de graves violences psychologiques, physiques et sexuelles.

Si les autorités mauritaniennes tentent de s’attaquer aux violences décrites par leurs citoyens sur le sol saoudien, cela représentera un défi important pour un pays si pauvre, a averti l’organisation Human Rights Watch. « Cela coûte moins cher à l’Arabie saoudite de faire venir de la main-d’œuvre de pays comme la Mauritanie, qui sont pauvres et qui n’ont pas les moyens suffisants pour protéger leurs citoyens victimes de cette traite », a expliqué Adam Coogle, chercheur spécialiste du Moyen-Orient au sein de Human Rights Watch. « En revanche, pour des pays comme les Philippines, on a pu observer que le gouvernement parvenait à négocier un salaire minimum et de meilleures conditions de travail pour leurs ressortissants travaillant en Arabie saoudite. »

Après de nombreux témoignages de travailleurs philippins victimes d’abus en Arabie saoudite, les autorités de ce pays d’Asie du Sud-Est se sont mobilisées pour réclamer de Riyad le respect d’un salaire minimum de 400 $ par mois et la protection d’un certain niveau de vie comprenant un jour de repos hebdomadaire ainsi que le droit pour les travailleurs de garder leur passeport en leur possession. Bien que les autorités saoudiennes aient interdit l’accès du pays aux travailleurs philippins pendant un an, elles ont finalement cédé à ces réclamations.

Pour le moment, l’Initiative mise en place récemment pour protéger les travailleuses haratines fait appel aux autorités mauritaniennes pour qu’elles interviennent en vue d’obtenir le rapatriement des femmes retenues de force en Arabie saoudite. Une manifestation s’est récemment tenue devant l’ambassade saoudienne à Nouakchott, mais a suscité des réactions négatives, d’après Emlehdi Ould Lemrabott. « La manifestation a été violemment réprimée par la brigade anti-émeutes, et bon nombre d’activistes membres de l’Initiative ont été arrêtés », a-t-il déclaré. « Et les autorités n’ont donné suite à aucune des revendications. » « Le gouvernement ferme les yeux sur le problème », a-t-il ajouté, annonçant que de nouvelles manifestations étaient prévues prochainement.

Les syndicats locaux – dont la Confédération générale des travailleurs de Mauritanie – et l’organisation Najda contre l’esclavage tentent eux aussi de faire pression sur les autorités pour les convaincre de mettre un terme à ce trafic clandestin. Les syndicats ont également appelé à la mise en place d’une procédure officielle qui protégerait les personnes souhaitant travailler en Arabie saoudite. La Confédération syndicale internationale, qui reçoit quotidiennement des rapports sur ce trafic de la part de ses homologues mauritaniens, a appelé Nouakchott à s’attaquer immédiatement au problème. « Il faut que la Mauritanie agisse immédiatement pour libérer les femmes qui ont été emmenées clandestinement en Arabie saoudite puis prises au piège de l’esclavage domestique une fois sur place, et pour arrêter les trafiquants puis les traîner en justice », a affirmé dans une déclaration officielle Sharan Burrow, secrétaire générale de la Csi.

Les ambassades d’Arabie saoudite et de Mauritanie à Londres n’ont pas donné suite à nos demandes de commentaires lors de la publication de cet article.

Rori Donaghy est Rédacteur à Middle East Eye. Il est le fondateur de la première organisation de défense des droits humains dans les Émirats arabes unis, l’Emirates Centre for Human Rights.

Linah Alsaafin est une réfugiée palestinienne de la troisième génération, dont la famille est originaire du village d’Al Falujah, entre Al Majdal et Al Khalil (Hébron). Diplôméee en littérature anglaise de l’Université de Birzeit en 2011, elle a commencé une carrière de journaliste. Actuellement (2015) elle travaille à Middle East Eye à Londres.

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