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Les exécutions de masse en Arabie saoudite sont une question de survie politique (Middle East Eye)

par Dania Akkad et Linah Alsaafin 5 Janvier 2016, 10:05 Arabie Saoudite Executions Politique Iran Chiites Sunnites

L’exécution de 47 personnes en Arabie saoudite a des conséquences étendues, mais au fond, il s’agit d’opportunisme politique

Plutôt qu’un message à Téhéran ou qu’un mépris pour l’opinion occidentale, la décision prise par l’Arabie saoudite de procéder à une exécution de masse samedi, y compris la mise à mort d’un haut dignitaire religieux chiite, est le geste de survie d’un royaume encore secoué par les soulèvements arabes de 2011 et d’un leadership aux prises à une lutte de pouvoir, selon certains analystes.

Cette action a déjà d’importantes conséquences. À l’avenir, l’Arabie pourrait perdre le soutien de pays qui combattent actuellement au sein de sa coalition au Yémen. En outre, une détente entre l’Iran et le royaume, dont beaucoup espéraient qu’elle pourrait mettre fin à la guerre civile syrienne, a moins de chances de se concrétiser. Selon les spécialistes, cette décision ne fait qu’aggraver les tensions entre chiites et sunnites.

Alors qu’un retour de flammes semble inévitable, les exécutions montrent que les dirigeants saoudiens qui ont soutenu les mises à mort sont persuadés que la menace posée par des manifestations dans la province orientale du pays, ainsi que les électeurs dont ils se sont attirés les bonnes grâces suite à l’exécution de personnalités liées à al-Qaïda, l’emportent sur les inconvénients des conséquences régionales qui pourraient s’ensuivre, estiment les analystes.

Depuis 2011, des manifestations sporadiques inspirées du Printemps arabe se sont produites dans la province orientale d’Arabie saoudite, le foyer de la minorité chiite du pays – laquelle représente 10 à 15 % des 29 millions d’habitants du royaume.

Les habitants de la région prétendent être discriminés par le gouvernement entre autres dans les domaines de l’emploi et de l’éducation, des problèmes contre lesquels ils ont protesté au cours de manifestations brutalement réprimées par les forces de sécurité, provoquant la mort de dizaines de personnes.

Les autorités ont nié à maintes reprises les accusations de discrimination et ont affirmé lutter contre un soulèvement armé contre le gouvernement.

Le cheikh Nimr al-Nimr (56 ans) avait joué un rôle moteur dans le début des manifestations et son exécution montre que la dissidence dans la région ne sera pas tolérée.

« Le peuple manifestait dans la province orientale et ils ne veulent tolérer aucune protestation », a déclaré à Middle East Eye Andrew Hammond, chargé de recherche au Conseil européen des relations internationales.

Beaucoup de manifestants dans la province orientale, a expliqué Hammond, sont chiites et les dirigeants sunnites utilisent des thèmes sectaires à des fins diverses. « Mais sont-ils motivés par la haine des chiites eux-mêmes ? En partie, mais en définitive, ils ont vu une menace posée par une communauté et ils ont agi contre elle », a-t-il déclaré.

« C’est un message clair adressé à tous ceux qui veulent renverser le gouvernement », a déclaré Jamal Khashoggi, chroniqueur saoudien et directeur général de la chaîne de télévision par satellite Alarab, à MEE samedi. « Nimr a ouvertement appelé à renverser le système et à prêter allégeance au Wilayat al-Faqih [tutelle, ou direction, exercée par un islamiste juriste] [et au] chef suprême de l’Iran. »

« Cela équivaut à une trahison pour tout pays démocratique », a déclaré Khashoggi. « Il n’a pas été exécuté pour ses opinions en tant que chiite ; c’est en raison de son appel à renverser le gouvernement et à jurer allégeance à un chef d’État étranger. »

Bien que Nimr ait reçu la majeure partie de l’attention des médias, Khashoggi a fait remarquer que la majorité des personnes exécutées samedi ont été condamnées pour leur implication dans les attaques d’al-Qaïda qui ont tué des Saoudiens et des étrangers dans le royaume entre 2003 et 2006.

« Nous, les Saoudiens, nous demandions depuis un certain temps pourquoi la condamnation de terroristes d’al-Qaïda prenait tant de temps », a-t-il ajouté.

« Ces criminels ont agi brutalement contre des civils innocents [et] il fallait s’en occuper, donc ce qui est arrivé est, j’en suis sûr, très bien accueilli par la plupart des Saoudiens. »

Hammond, cependant, a demandé si les personnes reconnues coupables de liens avec al-Qaïda, que l’Arabie saoudite a récemment essayé de réhabiliter, avaient été exécutées le même jour pour s’assurer que l’acte n’avait pas l’air sectaire.

Au lieu de cela, dit-il, il s’agit probablement d’une tentative par certains dirigeants saoudiens d’apaiser l’establishment religieux du pays « dont ils ont décidé qu’il est absolument essentiel à leur survie et à la stabilité à court terme dans cette circonstance difficile du soulèvement arabe », a-t-il précisé.

Lorsque Nimr a été condamné à mort en octobre 2014, les experts ont suggéré à MEE que les dirigeants saoudiens avaient estimé qu’ils avaient perdu le soutien de l’establishment religieux, ainsi que des sunnites dans le pays, en raison de la participation du royaume dans la coalition menée par les États-Unis contre l’État islamique, lequel bénéficierait d’un soutien substantiel dans le royaume, et de ce qui apparaissait comme les signes d’un rapprochement avec l’Iran à cette époque.

« La majorité [des sunnites] se méfient quelque peu des intentions du régime saoudien suite à ces développements régionaux », avait déclaré Madawi Rashid, professeur invité à la London School of Economics Middle East Centre, à MEE à ce moment-là.

Par ailleurs, les exécutions sont survenues quelques jours seulement après que les autorités saoudiennes ont annoncé un déficit budgétaire record et ont augmenté les prix du pétrole domestique de 50 % du jour au lendemain, s’ajoutant à la possible augmentation à venir des prix de l’électricité, de l’eau, du diesel et du kérosène. Le ministère des Finances a également laissé entendre qu’il pourrait taxer les citoyens pour la première fois, ce qui mettrait la pression sur un leadership déjà en proie à des combats internes.

Comme l’a souligné dans The Guardian Hassan Hassan, chercheur associé à Chatham House et co-auteur de ISIS: Inside the Army of Terror (« Daech : au cœur de l’armée de la terreur »), exécuter Nimr est le message de l’Arabie saoudite « aux étrangers et aux habitants que, peu importe ce que pense le monde, les autorités condamneront et exécuteront ceux qui franchissent les limites ».

La question, demande Hammond, est de savoir si la tentative des dirigeants visant à stabiliser leur position la rendra plus sûre à long ou même court terme – ou au contraire créera davantage d’instabilité.

Photo : des Saoudiens manifestent dans la ville côtière orientale de Qatif samedi (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.

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