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Semaine 15 : bilan de l'intervention russe en Syrie

par Unz Review 23 Janvier 2016, 20:54 Syrie Russie Intervention EI Terrorisme Lutte Articles de Sam La Touch

Nous pourrions dire que l’intervention russe en Syrie s’est installée dans une sorte de routine : les Russes bombardent, beaucoup, et les Syriens avancent sur presque tous les fronts, mais lentement. Alors que ceux qui s’attendaient à une défaite rapide de Daech suivie par une série de victoires gouvernementales majeures pourraient être déçus, je suis personnellement plutôt encouragé par ces résultats. Voici pourquoi.

Si les Syriens n’ont pas remporté un Blitzkrieg rapide, c’est d’abord et surtout parce qu’un tel Blitzkrieg n’a jamais été une réelle possibilité. Les Syriens n’ont jamais eu des effectifs suffisants pour concentrer assez de forces sur un axe d’attaque et opérer ensuite une percée. Ils manquent aussi de la puissance de feu nécessaire pour ramollir les défenses de Daech avant de tenter une telle offensive. En fait, le rôle secondaire de l’aviation russe a été de fournir la puissance de feu dont les Syriens manquaient au sol. Toutefois, alors qu’un Blitzkrieg est toujours impressionnant, bien que risqué, il y a une autre forme de gestion militaire du temps, la guerre d’usure, qui peut aussi produire des résultats. Je ne parle pas d’une guerre d’usure du genre de celle de la Première Guerre mondiale, évidemment, mais d’une forme spécifique au conflit syrien.

Les Russes sont en train de ruiner Daech à de nombreux niveaux : ils frappent leurs postes de commandement, leurs dépôts de munition, leurs voies logistiques et d’approvisionnement, leurs camps d’entraînement, etc. Depuis que beaucoup de ces cibles ont été détruites, les Russes pratiquent de plus en plus le soutien aérien rapproché, c’est-à-dire qu’ils effectuent maintenant des sorties en soutien direct aux opérations de l’armée syrienne. Il y a donc des preuves croissantes que les officiers russes travaillent aujourd’hui étroitement avec les unités syriennes au front. Cette coopération et cette coordination plus étroite entre les Russes et les Syriens a donné lieu à beaucoup de petites victoires, dont au moins une grande : la ville stratégique de Salma, au nord-est de la province de Lattaquié, a été totalement libérée. Regardez cette vidéo pour les images de la libération de la ville, elle est en russe mais une traduction n’est pas nécessaire.

Et regardez, pour les progrès récents, le rapport de l’état-major général russe, la vidéo est sous-titrée en anglais.

Du côté négatif, les Syriens et les Russes n’ont pas encore trouvé la bonne manière de priver Daech de son principal atout : sa capacité à faire venir de plus en plus de combattants en Syrie, à travers la Turquie et d’autres pays. En ce moment, on ne sait pas qui a l’avantage dans cette compétition : les Syriens peuvent-ils tuer des Takfiris plus rapidement que Daech peut en importer, ou non ? Peu importe, ce qui est certain, c’est que les Syriens avancent et cela me dit que tandis que l’afflux de nouveaux combattants est certainement un problème pour les Syriens, il n’a quand même pas permis à Daech d’empêcher les Syriens d’avancer.

J’ai déjà dit dans le passé que les Russes fournissent aussi aux Syriens des systèmes d’artillerie avancés qui restaureront graduellement la puissance de feu organique et l’efficacité de leurs unités terrestres.

Un article d’information très intéressant est paru récemment : il y a des rapports selon lesquels la Russie fournit aujourd’hui directement des armes au Hezbollah. Si ces informations sont confirmées (plus ou moins, personne ne le reconnaîtra jamais officiellement, bien sûr), ce serait une réponse très élégante aux bombardements israéliens sur les dépôts d’armement du Hezbollah. Quant à l’Iran, nous pouvons être quasiment sûrs qu’il peut obtenir presque tout ce dont il aurait besoin de la part des Russes, de toute façon. Autrement dit, la Russie va reconstruire lentement mais sûrement les capacités syriennes.

Pourtant, le grand événement des deux dernières semaines est un non-événement, vraiment. C’est le fait que la coalition alternative dirigée par les États-Unis ne fait rigoureusement rien. Non seulement la grande conférence en Arabie saoudite a été un échec complet après que Ahrar al-Sham en est sorti, mais la récente tentative saoudienne qui est en train de provoquer une crise avec l’Iran a aussi tourné court sans parvenir à un quelconque résultat tangible. Idem pour l’intervention française en réponse aux massacres de Paris : le Charles de Gaulle a vogué vers la Syrie, et puis rien. Littéralement rien d’important n’est arrivé. Quant à l’hégémon mondial, il semble que l’Oncle Sam ne sait tout simplement pas quoi faire : tout ce que nous avons vu de Washington est une série de déclarations insignifiantes sans suite. Quant aux Turcs, ils font face à une situation intérieure qui empire de jour en jour et ils paraissent aussi n’avoir aucune idée de ce qu’il faut faire à propos de la Syrie.

C’est pourquoi je pense que «pas de nouvelles, bonnes nouvelles» : parce que pas de nouvelles signifie que la Russie est la seule solution : quel que soit le rythme de l’avance russo-syrienne contre Daech, ils sont les seuls à parvenir à quelque chose de concret alors que tous les autres sont en plein désarroi.

Pendant un certain temps, le Pentagone a lancé l’idée d’une offensive kurde soutenue par les États-Unis contre la ville de al-Raqqah, présentée comme la capitale de Daech, et quelques forces spéciales étasuniennes ont été envoyées pour aider les Kurdes, mais il s’est rapidement avéré que les Turcs y étaient catégoriquement opposés. Pire, les Kurdes ont aussi refusé de servir de chair à canon pour une opération contre Daech dirigée par les États-Unis. Voilà pour ce grand plan.

En d’autres termes, et en ce moment, il semble ne pas y avoir de plan viable de la part des États-Unis, de l’Otan, de l’Union européenne, des Turcs, des Saoudiens, etc. Les seuls acteurs qui non seulement ont un plan, mais qui ont poursuivi leur objectif à long terme, sont la Russie et l’Iran. Il est également intéressant de souligner que le plan russo-iranien est d’une grande souplesse : si possible, les Russes et les Iraniens veulent parvenir à la meilleure situation sur le terrain avant d’engager des négociations sur l’avenir de la Syrie. Si ce n’est pas possible et si l’Empire insiste pour doubler encore la mise, alors le plan de rechange est simple : vaincre militairement Daech.

La meilleure preuve que la partie russe est prête à soutenir une campagne longue est la récente entente sur le statut des forces [Status of forces agreement, SOFA] signée entre la Russie et la Syrie qui réglemente principalement la présence russe en Syrie et qui ne comporte pas de limite dans le temps. En fait, si une partie veut se retirer de cet accord, elle doit en avertir l’autre une année à l’avance. Il est probable que les Iraniens et les Syriens aient aussi un accord similaire, mais il n’a pas été rendu public.

Il y a beaucoup de spéculations sur une possible opération terrestre russe en Syrie. Je ne crois pas du tout à cette idée. Non seulement les dirigeants et les experts militaires russes ont rejeté cette option, mais l’armée russe n’est tout simplement pas conçue pour ce genre de projection de puissance à longue distance. Oui, la Russie pourrait, en théorie y envoyer des forces aéroportées soutenues par une force navale, mais cela irait à l’encontre de la doctrine militaire russe et comporterait des risques potentiels très graves. Sauf circonstances vraiment extraordinaires, je ne vois pas le Kremlin s’engager dans une manœuvre aussi hasardeuse.

Par conséquent, le plan semble être le suivant:

  1. Stabiliser le gouvernement syrien (fait)
  2. Guerre d’usure contre Daech (en cours)
  3. Reconstruire les forces armées syriennes (en cours)
  4. Établir une présence militaire russe permanente (fait)
  5. Empêcher l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne par les États-Unis/l’Otan (fait)
  6. Contraindre l’Empire à négocier avec Assad (en cours)
  7. Perturber le soutien turc, saoudien et qatari à Daech (en cours)
  8. Coopter autant d’éléments possibles de l’opposition armée à Assad dans un front commun anti-Daech (en cours)
  9. Fournir de l’aide militaire à l’Iran et au Hezbollah (en cours)
  10. Maintenir les combattants de Daech éloignés de la Russie et de ses alliés dans le Caucase et l’Asie centrale (en cours)
  11. Essayer de convaincre les Européens que leur position au Moyen-Orient (et ailleurs) est contre-productive et qu’ils doivent travailler avec la Russie pour restaurer la stabilité (pas de résultats jusqu’à présent)
  12. Tenter d’enfoncer un coin entre les États-Unis et l’Europe (pas de résultats jusqu’à présent).

Je pense que ce plan combine avec succès les objectifs à court et à long terme et qu’il a de bonnes chances de réussir, au moins s’agissant des dix premiers objectifs. Hélas, je ne vois aucun signe que l’emprise des États-Unis sur l’Europe (via les serviles élites compradores au pouvoir) soit en train de céder. S’il y avait encore un doute, l’échec total du voyage de Hollande à Washington a prouvé que même la France n’a plus de souveraineté réelle.

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