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Georges Goma: «Sassou Nguesso protège les intérêts pétroliers de la France» (Mamafrika TV)

par Jean-Marc Soboth 19 Mars 2016, 04:20 Sassou Nguesso Congo-Brazzaville France Françafrique Dictature Pétrole Articles de Sam La Touch

Georges Goma, 53 ans, est Docteur en sociologie de l’Université Paris VI René Descartes en Sorbonne. Il a enseigné à l’Université d’Evry Val d’Essonne en France, à la California State University East Bay aux Etats-Unis et à l’Université du Québec à Montréal au Canada. Cet Universitaire et homme de médias congolais résidant à Québec qui poursuit des recherches dans le champ des Politiques publiques et de la crise des Etats providence épilogue ici, au vitriol, sur l’actualité brûlante dans le pays pétrolier du golfe de Guinée le moins connu sur la scène internationale…

Jean-Marc Soboth: Tout se déroule très rapidement au Congo-Brazzaville, voisin de l’autre Congo: l’annonce d’une présidentielle anticipée par le président Denis Sassou Nguesso dès octobre 2015 au milieu d’un tumulte sans précédent… Prétexte avancé? «Renouvellement des institutions»… Puis fixation de la date du 20 mars 2016 pour les opérations de vote. Qu’est-ce qui peut expliquer cet enchaînement subit au Congo, ce scrutin tout aussi cavalier? Pourquoi, à votre avis, M. Sassou Nguesso tient-il à prendre de court les Congolais et les autres ?

Georges Goma: L’actualité subite et le scrutin cavalier auxquels vous faites allusion sont le reflet et la conséquence de la vision politique spécieuse de M. Denis Sassou Nguesso dans la perspective aboutie de sa reconquête du pouvoir par les armes en 1997 en ayant non seulement détruit les fondamentaux de notre démocratie naissante mais aussi une quantité incommensurable de vies humaines. Il l’avait lui-même reconnu en répondant à Vincent Hervouët sur la chaîne de télévision française LCI au lendemain de guerre civile.

  1. Sassou Nguesso est pris dans ses propres pièges et veut s’en débarrasser très vite. Il a ainsi bousculé un calendrier électoral qui était pourtant correct. Le pays ne vivait aucune crise de quelque nature qu’elle eût été. Les institutions de la République fonctionnaient normalement. Donc rien, absolument rien, ne pouvait justifier qu’on déclenchât un tel désordre institutionnel et constitutionnel.

Il pensait prendre les Congolais et la communauté internationale de court. Il pensait pouvoir se mettre à l’abri des conséquences fâcheuses de son incapacité à instrumentaliser les hommes et les institutions pour protéger sa seule petite personne. Dans leur sérail, ils ont des principes lourds qui, dans leur majorité, échappent même au bon sens. Parmi ces principes, il y a celui-ci : le ridicule ne tue pas. Donc, tuons d’abord les hommes et les institutions qui ne nous conviennent pas ou plus et le reste on verra. La précipitation que nous observons aujourd’hui dans ce qui est convenu d’appeler un coup d’état constitutionnel perpétré par le président Sassou Nguesso et ses thuriféraires obéit à cette logique: vite en finir avec le calvaire engendré par sa propre incohérence interne et se réinstaller par la force au pouvoir.

Jean-Marc Soboth: Qu’est-ce qui pousse le président Sassou Nguesso à briguer un énième quinquennat en proposant une «marche vers le développement», lui qui a été au pouvoir à Brazzaville deux fois pour 32 ans cumulés, qui a pris le pouvoir par les armes deux fois, avec à la clé une vraie guerre civile dans le sud, et qui, aujourd’hui, est âgé de 72 ans ?

Georges Goma: Je pense sincèrement que le calendrier intrinsèque de M. Sassou Nguesso est bien plus que la perspective d’un troisième mandat. Ce qu’il vise, en réalité, c’est un pouvoir à vie. Mourir au pouvoir, si toutefois il pense aussi être mortel, c’est, me semble-t-il, la belle affaire pour lui. Et il y a de bonnes raisons à cela.

Si j’essaie de mettre bout-à-bout les points saillants de votre question, j’y relève : le énième mandat indu, la rhétorique du développement, la longévité au pouvoir, les armes dans la prise et la conservation du pouvoir, le spectre de la guerre civile brandi à tout bout de champ en particulier aux Congolais des régions déjà martyres du sud du pays.

Sur ce dernier point, je vous tiens cette anecdote très illustrative, la toute dernière menace qui a été brandie par M. Thierry Moungalla, ministre porte-parole de son gouvernement, alors en campagne à Sibiti, chef-lieu de la région de la Lékoumou, contrée de ses propres origines. Le ministre enjoint ses compatriotes à voter massivement pour le président sortant sans quoi la région pourrait être rayée de la carte du Congo: « Si vous faites le mauvais choix et que Sassou décide d’effacer Sibiti sur la carte, où irez-vous? »

On pourra apprécier à travers ces éléments l’acharnement du président à rester coûte que coûte au pouvoir et l’enfumage de la promesse d’un développement. Subitement, cela devient la préoccupation majeure après 32 ans de pouvoir sans partage par la force des armes, des intimidations, des menaces et des pressions tous azimuts.

La motivation essentielle d’une telle politique nuisible, corruptive et pernicieuse se trouve dans la carrière politique du président Sassou Nguesso. Le commun des mortels a de la misère à bien comprendre pourquoi, malgré les pressions de la communauté internationale, malgré l’activisme des diasporas congolaises en Europe et en Amérique, malgré la conviction que les Congolais dans leur écrasante majorité au nord comme au sud souhaitent son départ du pouvoir, il persiste à vouloir rester au trône jusqu’à opter pour une militarisation excessive de son régime. Je pense qu’une telle attitude ne peut s’expliquer que par la peur qu’il ressent en se rapprochant du crépuscule de la vie.

Il a tellement distribué aux Congolais la mort physique, la mort spirituelle et d’ailleurs la mort sociale que la perspective d’une finitude du pouvoir absolu lui donne des insomnies. M. Sassou Nguesso ne se sent nulle part en sécurité hors du pouvoir partout dans le monde.

Jean-Marc Soboth: Les médias français si prolixes sur le cas du Burundi avec le «dictateur» Pierre Nkurunziza – pour lequel la France a initié un projet de résolution aux Nations Unies proposant une nouvelle intervention militaire de sa «communauté internationale» –, ces médias français, disais-je, ne diffusent presque rien des mouvements de protestations qui ont eu lieu au Congo-Brazzaville. Il y a pourtant eu des morts par dizaines. Quel état des lieux en faites-vous aujourd’hui ? Combien de morts y a-t-il eu et où ?

Georges Goma: Cette observation est très pertinente. Je vais être direct. Dans les zones d’influence de la France, les pays sont traités de différente manière en fonction des enjeux géopolitiques et géostratégiques qui y sont rattachés. Les pays du golfe de Guinée en particulier ont toujours fait l’objet d’une attention très particulière qui relègue au tout dernier plan les principes qui relèvent de l’État de droit.

Nous savons tous que les médias constituent le quatrième pouvoir. Qui détient l’information détient le pouvoir, pourrait-on dire. Mais tout se passe comme si là où les intérêts de la France ne sont pas essentiels, il faut nécessairement veiller sur les principes de la démocratie. Et là, on peut voir s’ériger dans toute sa splendeur la grande France des droits de l’homme et du citoyen.

Le Burundi, à la différence du Congo, ne comporte pas des enjeux de la même nature. Le Congo reste un champ de prédilection pour la France. Tout ce qui s’y passe ne doit pas être su par la presse internationale. Et cette situation ne date pas d’hier. Depuis très longtemps, les informations sur le Congo-Brazzaville font l’objet d’un black-out total surtout quand il y a une situation de crise politique. Il n’y a qu’à faire une radioscopie du traitement de la guerre civile de 1997 jusqu’en 2000 et, avec elle, son corollaire le plus en vue: les tueries à grande échelle qui s’en sont suivies. En dehors du quotidien catholique La Croix qui faisait quelques manchettes sur la guerre, aucun autre organe de presse français n’a couvert de façon objective cette guerre.

Le pays regorge d’énormes potentialités du sous-sol très utiles à l’économie française classique. Et il n’est un secret pour personne aujourd’hui que la France a une influence de coulisses très déterminante dans le jeu politique au Congo-Brazzaville.

Denis Sassou Nguesso est l’unique président parmi les six qui ont dirigé le pays à se positionner comme le défenseur acharné des intérêts stratégiques de la France. Les plus hautes autorités de la finance, de l’économie, de la politique et de la diplomatie l’ont bien souvent martelé. L’éviction d’un président démocratiquement élu au Congo en la personne de Pascal Lissouba est l’illustration la plus achevée du choix porté par la France, qu’importe le martyre qu’il a fait vivre à ses concitoyens à travers une guerre civile pour reconquérir un fauteuil perdu dans les urnes.

Jean-Marc Soboth: Il n’y a pas que les médias français qui ne couvrent pas ce Congo en crise. Il y a les autres médias mainstream. Qu’est-ce qui explique l’omerta de ces médias occidentaux en général à l’égard de ce pays francophone en particulier ?

Le silence des médias occidentaux s’explique par une volonté de ne pas faire de bruit susceptible de déranger le train de leurs affaires en Afrique.

Dès le début, l’Afrique a été perçue et conçue par les Occidentaux comme un continent à part, exclu de toute perspective de progrès. C’est un continent que les Occidentaux aiment énormément, mais certainement sans les Africains. La terre et tout son potentiel ont toujours été les seuls motifs d’attraction pour cette partie du monde.

Représentez-vous un peu l’Amérique d’avant les conquêtes européennes des XIVème et XVème siècles. Voyez le visage des Amériques aujourd’hui au 21ème siècle. C’est carrément un continent européen bis. Les Occidentaux ont aimé le Nouveau Monde qu’ils avaient trouvé mais sans les Autochtones qu’ils ont systématiquement éradiqués à travers un génocide de très grande ampleur révélé par des penseurs et intellectuels de renom. J’en citerai un seul: Robert Jaulin qui, en 1970, écrit un livre révélateur intitulé « La paix blanche: introduction à l’ethnocide ». Ceux qu’on appelle donc improprement les Indiens d’Amérique représentent aujourd’hui une portion incongrue de la population américaine.

L’Afrique a été perçue et conçue de la même manière car l’Afrique et l’Amérique sont «découvertes» presqu’au même moment entre 1482 et 1492.

Et d’ailleurs cette entrepris en a été mise en route et dans certaines régions du continent. En Afrique du Sud, l’expérience a été consommée avec les Boers devenus les Afrikaners. Les Portugais en Angola étaient venus pour s’implanter, tout comme les Belges au Congo…

Tout ce détour historique pour revenir sur le fond de la question des médias occidentaux et français en particulier restés atones sur le cas du Congo-Brazzaville.

Cela procède donc d’une vision plus générale. C’est presqu’un paradigme de l’Omerta sur les régions stratégiquement sensibles.

Le Congo-Brazzaville est une grosse aubaine pour la France. Alors pas de bruit ou de mauvaise publicité autour de tout ce qui pourrait bousculer cette quiétude par rapport à l’exploitation des richesses brutes dont la France ne pourrait absolument pas se passer. Ce qui veut dire qu’on peut appauvrir, on peut oppresser, on peut emprisonner et on peut tuer à huis clos. Cependant, cela ne doit être su d’aucune manière de peur de susciter l’indignation du monde libre et civilisé, et porter un coup à l’exploitation des denrées précieuses.

Heureusement, la révolution cybernétique et de l’Internet est venue contrecarrer une telle vision des choses. Les choses sont désormais sues en temps réel. Il est loin le temps où l’on brûlait tout le stock d’un journal qui rapportait une information dérangeante pour un régime. Nous sommes tous devenus des journalistes en herbe avec le pouvoir d’informer le monde entier par Facebook, Twitter, Instagram et autres médias sociaux. Je suis à peu près certain que si le Burkina Faso et le Burundi regorgeaient des ressources hautement stratégiques comme le Congo-Brazzaville, l’empressement de la France à en faire la manchette de ses journaux aurait été différent.

Jean-Marc Soboth: Lors de la prise du pouvoir à Brazzaville par le président Sassou Nguesso en octobre 1997 au détriment du Professeur Pascal Lissouba, on a beaucoup parlé, effectivement, du rôle stratégique de la multinationale française Elf dans la guerre civile. Mais il n’y avait rien de vraiment précis. Quelques années plus tôt, les médias avaient révélé un clash mettant en scène l’ancien Premier ministre congolais André Milongo? Pouvez-vous nous éclairer sur ces deux cas de figures pétrostratégiques ?

Georges Goma: Dans l’effort que j’ai mis à rassembler des éléments de réponse à votre précédente question, j’ai pointé du doigt quelques détails utiles. Nous parlons bien du Congo-Brazzaville, ancien comptoir d’esclaves sous la férule des Français et des Portugais. C’est une ancienne colonie française aujourd’hui composante essentielle de l’entité définie comme pré carré de la France, notamment dans l’exploitation du pétrole.

En d’autres termes, depuis le plan quinquennal de 1982 – date à laquelle les royalties du pétrole sont devenues le principal pourvoyeur des fonds publics -, le Congo-Brazzaville est devenu un facteur très important dans la circularité de l’économie française. Mais on ne le présente jamais de cette manière-là. Ça serait indécent pour le peuple français que les choses soient dites de cette manière-là.

Le Congo est plutôt à reléguer dans la constellation des pays pauvres très endettés qui ne doivent devoir leur survie que grâce l’élan philanthropique de la France.

Cette dernière est finalement auto-représentée comme l’éternelle mère-patrie. Voilà le discours convenu. Ça serait une aberration d’oser postuler le Congo-Brazzaville comme maillon essentiel de la chaîne de la survie économique de la France.

Pour entretenir cette vision paternaliste, il faut des hommes sûrs en politique. C’est vous dire que la France reste toujours à l’œuvre pour perpétuer, sous d’autres formes, la politique gaullienne du rapport à l’Afrique noire telle que mise en musique autrefois par Jacques Foccart…

Jean-Marc Soboth: Une France finalement omniprésente dans cette région pétrolière du golfe de Guinée après les indépendances… Elle se défend pourtant de l’être…

Georges Goma: Quand on acquiert la vérité selon laquelle la France ne produit que 1% du pétrole dont elle a besoin pour le fonctionnement de sa grosse machine industrielle et économique, on peut du coup mesurer la fébrilité qui touche le pays chaque fois qu’on touche à la question pétrolière au Congo.

Vous évoquiez tout à l’heure la prise du pouvoir par le président Sassou Nguesso en 1997, cela mérite d’emblée un correctif. En 1997, c’est sa reprise du pouvoir puisque sa prise du pouvoir remonte à 1979 pour ne pas dire 1977. Il est celui qui scelle l’enracinement de la France par le truchement de la multinationale Elf comme principal partenaire économique du pays.

Au temps de Marien Ngouabi (1968-1977), le pétrole était déjà bien exploité par la même compagnie. Mais la France se méfiait du caractère opiniâtre et un peu trop patriotique du président Ngouabi. Ce dernier s’instruisait à vouloir minorer l’importance du pétrole au profit de l’énergie solaire – bien que président en plein exercice de ses fonctions, Ngouabi préparait en effet un doctorat en énergie après avoir au préalable obtenu son diplôme d’études approfondies; M. Ngouabi fut un précurseur des énergies propres que l’on s’efforce aujourd’hui d’établir comme nouveaux paradigmes de l’économie mondiale; chez les Congolais, cela devrait être un motif de fierté…

Cela dit, revenons à Sassou Nguesso pour mieux cerner la situation présente.

Il ne fait aucun doute que pour Elf à l’origine, Total-Fina-Elf entre-temps et Total aujourd’hui, Sassou Nguesso est l’architecte par excellence de la prospérité économique de la France. C’est l’ami de la France. Tant pis s’il est l’ennemi numéro un de son propre peuple qu’il détruit par la mort chaque fois qu’il estime son pouvoir menacé par la faiblesse même de l’Indice du développement humain du pays.

De 1982 à 1991, c’est une décennie d’un tango endiablé entre Elf et le président Sassou Nguesso. Des liens forts sont établis.

Le président François Mitterrand a eu droit à un accueil très chaleureux en 1982. Du côté de la direction de la compagnie Elf, Pierre Guillaumat termine son mandat – en 1977, date à laquelle Marien Ngouabi est assassiné au Congo – en se faisant une idée de l’élément Sassou Nguesso.

Au cours des années qui ont suivi, Albin Chalandon parraine l’installation de Sassou Nguesso comme ressource humaine sûre pour Elf dans cette partie du continent. Sassou Nguesso est adoubé d’autant qu’il est d’une générosité incommensurable vis-à-vis de la France.

Michel Pecqueur remplace Albin Chalandon en 1983. Il n’est presque pas connu des Congolais et ne fait pas grand bruit. Simplement, il a préféré donner carte blanche à un personnage sulfureux dans l’équation pétroleuse du golfe de Guinée: André Tarallo. Lui c’est le « Tonton Corse » des chefs d’État africains. Les Congolais le découvriront dans toute sa bonhomie pendant la transition et les cinq années impossibles de la législature Pascal Lissouba, le seul président jamais élu démocratiquement dans toute l’histoire du Congo.

Michel Pecqueur s’en va en 1989, année de la chute du mur de Berlin et de la conférence de La Baule. C’est le chambardement. Sassou Nguesso, «l’ami de la France éternelle» est sérieusement secoué. Loïc Le Floch-Prigent arrive à la présidence de la compagnie Elf au moment où, tranquillement, les esprits commencent à se surchauffer, boostés par les recommandations de La Baule.

Sassou Nguesso, ébranlé, n’est pas pour autant lâché par la firme pétroleuse. Mais Le Floch-Prigent fait les frais de tous les scandales estampillés Elf. Même à sa sortie de prison, il conservera de bons rapports avec Sassou Nguesso qu’il a appuyé pour renverser Lissouba et la démocratie congolaise.

Arrive Philippe Jaffré en 1993. La particularité de Jaffré c’est l’impossible accommodation au marigot françafricain. Les réseaux pourtant vitaux de la France et des dictateurs en place n’auront pas raison de lui. C’est pourquoi les relations avec Sassou Nguesso resteront assez désintéressées.

Tous les bouleversements engendrés par la conférence nationale souveraine de 1991 rendue possible par Jean-Marie Michel Mokoko alors chef d’état-major de l’armée – qu’il cantonne dans les casernes pour éviter un bain de sang inutile -, et le syndicaliste Jean-Michel Bokamba Yangouma – qui jette travailleurs et étudiants dans la rue – n’ont pas entamé l’amour de Elf pour son champion Sassou Nguesso. Malgré les scandales de la compagnie pétroleuse et la guerre civile désastreuse en vies humaines et matérielles, Denis Sassou Nguesso, fortement aidé par la compagnie, retrouve en 1997 son fauteuil présidentiel perdu par mégarde en 1992…

Jean-Marc Soboth: Et en 2001, rebelote… Revoilà la France et l’omniprésente multinationale pétrolière française manoeuvrant dans les couloirs du palais à Brazza-la-verte…

Georges Goma: Oui. En 2001, Thierry Desmarest, nouveau patron de Total est chez Sassou Nguesso. Les positions sont confortées avec, cependant, quelques innovations assez remarquées. Avant d’être chassé du pouvoir en 1997, Lissouba avait réussi un coup de maître: mettre en œuvre des accords de partage de la production pétrolière. Plus question de bonus. Pour monter des préfinancements, le Congo commercialise désormais sa part de pétrole. À son arrivée, le président Sassou Nguesso nomme à cette place stratégique son propre fils: Denis-Christel Sassou Nguesso. Desmarest travaille dans cette ambiance-là.

Mais celui qui, plus tard, deviendra le chouchou de Sassou Nguesso est déjà dans les meubles en 1999. C’est Christophe de Margerie, «le moustachu», comme aime à l’appeler affectueusement le président du Congo. Jusqu’en 2007, De Margerie est le directeur général de la compagnie pour l’exploration et la production. C’est donc en 2007 qu’il prend la présidence de Total jusqu’à sa disparition tragique à Moscou en 2014. À ce jour, on ne sait encore rien de l’orientation que se donne le tout nouveau PDG de la compagnie, Patrick Pouyanné, face à la question énigmatique du pétrole congolais sous Denis Sassou Nguesso.

Jean-Marc Soboth: Plus concrètement. On s’interroge encore et toujours sur le rôle effectif des multinationales dans la guerre civile au Congo et dans les difficultés qu’avait rencontrées l’ancien Premier ministre de la transition congolaise André Milongo…

Le rôle de la France et de Elf dans la guerre civile transparaît déjà avec assez de clarté. Vue la place éminemment stratégique du pétrole congolais dans l’économie de la France, vus les accords secrets qui lient Denis Sassou Nguesso, «l’ami éternel» de la France et de Elf, vu que le président du Congo semble donner des gages quant à sa capacité à être encore utile à la multinationale, il serait assez difficile à n’importe quel intrus de faire facilement ses classes. André Milongo et Pascal Lissouba l’ont appris à leurs dépens. La guerre que Sassou Nguesso a menée contre Pascal Lissouba qui n’était pourtant pas l’ennemi de la France et d’Elf, fut aussi la guerre de la France d’Elf contre le même Lissouba. On ne peut pas penser révolutionner la question pétroleuse au Congo-Brazzaville en des termes disjoints de la vision franco-Elf.

Pour le Premier ministre André Milongo, le principe est le même. Poussé par l’euphorie de la Conférence nationale souveraine, Milongo a persisté à exiger un audit des compagnies pétrolières au Congo. L’opposition de la compagnie Elf fut systématique puisqu’elle a même catégoriquement refusé de transmettre au cabinet Andersen des documents pertinents.

Les Congolais savent très bien les fameuses peaux de banane lancées sur le chemin de la transition congolaise vers la démocratie sur la base des recommandations de la Conférence nationale souveraine.

Le gouvernement de transition de M. Milongo a été asphyxié financièrement. C’est donc contraint et étant désormais conscient de la capacité de nuisance d’Elf, grand ami de Denis Sassou Nguesso depuis le début des années 1980, que Milongo se résout à accepter les conditions lui ayant permis de signer un prêt gagé sur la production future du pétrole. Les Congolais connaissent les tenants et les aboutissants du coup d’État manqué contre la personne du Premier ministre Milongo le 15 janvier 1992.

Vous comprenez donc pourquoi aucun média français ne peut être autorisé à révéler de tels trafics d’influence. Le peuple français aurait vraiment du mal à comprendre que ses hommes d’État s’y soient livrés en leur nom.

Jean-Marc Soboth: Y a-t-il eu de vraies poursuites judiciaires au nom des victimes de la guerre civile de 1997 au Congo ?

Georges Goma: Il faut se mettre dans le contexte précis de la réalité sociopolitique au Congo-Brazzaville. Cette réalité est faite d’un régime politique gangrené par des relents tribalistes et ethnicistes. Les observateurs attentionnés relèveront assez facilement que les clivages nord-sud n’ont jamais été aussi forts que depuis que le président Sassou Nguesso est au pouvoir. Je ne dis pas qu’ils ont été absents avant lui ni pendant l’intermède démocratique de 1992 à 1997. Simplement, nous semblons être dans la configuration d’une minorité ethnique qui s’accapare le pouvoir total au détriment de la majorité réduite au silence par la force et la menace des armes de guerre. Il est dès lors assez facile de comprendre les termes d’un deal possible entre M. Sassou Nguesso qui a pris pour outil de travail l’instrumentalisation du fait ethnique et certaines puissances extérieures ainsi que les multinationales qui se sont accommodées de sa vision politico-ethnique du pouvoir.

Voici comment ça se passe: vous nous laissez les mains libres dans l’exploitation des matières premières dont nous avons besoin pour nos économies complexes et nous vous aidons! Compte tenu de votre faiblesse démographique handicapante en démocratie, nous appuyons la conservation du pouvoir aussi longtemps que durera notre belle entente cordiale.

Au temps de la colonisation, ce modèle de distribution du pouvoir entre différents groupes ethniques était omniprésent.

Jean-Marc Soboth: Un fait juridique directement lié à la guerre civile : l’affaire dite des «Disparus du Beach». Le procès subséquent a commencé en France d’une certaine manière; l’affaire a été jugée au Congo de façon très discutable. Qu’en est-il ?

Georges Goma: L’affaire des «Disparus du Beach» concerne en effet le prélèvement puis le massacre en mai 1999 de près de 350 jeunes Congolais réfugiés en RDC (République démocratique du Congo voisin, Ndlr) suites à la guerre civile de 1997 au Congo-Brazzaville. Ils avaient répondu à l’appel du président Sassou Nguesso les enjoignant à regagner sans peur le pays, la guerre étant terminée. Quelques rares rescapés des tueries du Beach ont pu se mettre à l’abri en exil. Ceux qui se sont retrouvés en France ont pu, avec des associations de parents de victimes, se constituer partie civile dans une plainte déposée à Paris contre des membres éminents du régime du président Sassou Nguesso ayant des propriétés en France. C’est le cas, entre autres, des généraux Norbert Dabira et Jean-François Ndénguet qui ont, chacun, eu à se frotter à la justice française dans le cadre d’une ouverture d’information.

Cette affaire a été aussi révélatrice des rapports incestueux entre Sassou Nguesso et les autorités françaises. Cela venait donner du crédit aux assertions sur la complicité supposée réelle entre eux.

Le cas Jean-François Ndenguet fut burlesque dans le plein sens du terme. Sur la base d’une information judiciaire en France, le suspect Ndénguet est arrêté le 2 avril 2004. Il est incarcéré à la prison de la Santé à Paris. Dans la nuit qui suit cette incarcération, des réseaux hauts placés se mettent en branle. Entre Denis Sassou Nguesso, Jacques Chirac alors président de la France et Dominique de Villepin, le Premier ministre, décision est prise de tirer du lit, nuitamment, le président de la Chambre d’Instruction de la Cour d’Appel de Paris pour que ledit suspect soit immédiatement mis en liberté. À 2 heures du matin au 3 avril, Jean-François Ndénguet est conduit à l’aéroport où l’attendait un jet privé en direction de Brazzaville. Voilà un cas d’école pour qui veut s’instruire sur la nature des rapports entre Sassou Nguesso et la France.

L’affaire des «Disparus du Beach» n’a donc jamais été instruite en France. Par le jeu de ces liens incestueux et complexes, l’affaire a été jugée avec mille complaisances à Brazzaville avec des coupables reconnus mais jamais condamnés. Le régime autocratique de Brazzaville se drape désormais derrière la clause de l’affaire «déjà jugée» qui annule toute possibilité de nouveau procès.

Jean-Marc Soboth: La découverte puis l’exploitation par la multinationale française Total du gisement de pétrole offshore de Nkossa au large de Pointe-Noire qui s’avère être l’un des plus importants d’Afrique, justifierait-elle aujourd’hui l’adoubement supplémentaire en demie teinte du président Sassou Nguesso par l’Élysée, ceci expliquant la complaisance silencieuse du président François Hollande à l’égard de son homologue congolais? Qu’apporte Nkossa au débat ?

Georges Goma: Cette question est intimement liée à une précédente question. Oui Nkossa représente un enjeu capital aussi bien pour le Congo que pour la France. Nkossa représente les grands espoirs du projet de société de la législature Lissouba. Le pétrole de Nkossa, nous disait-on, était de très bonne qualité : le Brent, un pétrole assez léger dont le sens commun spéculait qu’il ne nécessite aucun effort de raffinage. Ce pétrole est prêt à l’usage. Les mêmes spéculations rapportaient que Denis Sassou Nguesso crevait de jalousie de voir de telles affaires être gérées par Pascal Lissouba d’où son dévolu à entraîner ses amis Français à mettre en œuvre sans tarder un plan de coup d’État militaire qui s’est soldé par la guerre civile de 1997 à leur avantage. On peut signaler aussi que Nkossa fut la plus grosse barge pétrolière jamais construit au monde.

Conçue et montée dans un chantier naval en France, la barge a vogué jusqu’au large de Pointe-Noire pour une exploitation offshore qui, bien entendu, continue de faire le bonheur des complices de la décapitation de la démocratie au Congo-Brazzaville. Pourtant, sans aller jusqu’aux extrémités où ils sont arrivés, les intérêts de la France auraient pu être sauvegardés.

On pense que les seuls intérêts de la France ne suffiraient pas; il faut un bon président congolais, vrai ami de la France, ayant une forte propension à la dilapidation des deniers publics et devant les mettre à l’abri dans des banques françaises et occidentales. Ainsi, l’argent épargné dans une banque et simplement dans un compte courant produit plus de profit à la banque que ne pourrait penser le titulaire d’un compte.

Vous parliez aussi de ce que vous avez appelé « la complaisance silencieuse du président François Hollande à l’égard de son homologue congolais ». L’expression que vous employez est très belle. J’y souscris complètement. Je pense que la présidence Hollande restera à jamais marquée dans l’histoire comme une législature terriblement lâche et sans conviction dans les décisions d’État.

En ce qui concernait la politique africaine de la France, le discours de François Hollande n’avait peut-être pas quelque chose d’aussi innovant que celui de Sarkozy lors de sa toute première campagne voire même celui de Mitterrand à La Baule tant chacun promettait de changer cette politique un peu trop anachronique pour notre temps.

Jean-Marc Soboth: À votre avis, François Hollande n’a finalement donc assuré qu’une sorte de continuité à la politique africaine mafieuse habituelle de la France que l’on qualifie de Françafrique… Du pareil au même, dirait-on…

Georges Goma: Ce qui, à mes yeux, représentait une vraie valeur ajoutée chez François Hollande en comparaison à ses prédécesseurs, ce fut sa volonté fermement affichée de continuer à marteler un discours de campagne. Pour les autres, une fois la campagne terminée et remportée, ils déléguaient la besogne à une autorité subalterne qu’elle soit ministre ou secrétaire d’État. Hollande l’a porté lui-même avec pour point d’orgue les discours de Cotonou et, davantage, celui de Dakar, donnant ainsi une belle réplique à celui éminemment provocateur et polémique de Sarkozy en 2007 à l’Université Cheik Anta Diop.

Le discours de Dakar au XVe Sommet de la Francophonie fut un discours solennel, volontariste, progressiste et humaniste. Ce qui a certainement fait vibrer les cœurs des Africains progressistes ce fut l’avertissement sans équivoque lancé aux chefs d’État prévoyant changer les textes constitutionnels pour s’éterniser au pouvoir.

Au Congo-Brazzaville, en particulier, nous espérions que Denis Sassou Nguesso se préparait à quitter le pouvoir sous cette pression française qui se conjuguait à la pression américaine et des Nations Unies. L’attitude inflexible de François Hollande qui, à des moments donnés, se traduisait par de belles pièces sémiotiques (des signes pendant les réceptions de Sassou Nguesso à l’Élysée ou ailleurs: salut en tournant le dos, réception nocturne, absence de tapis rouge, entrevue vite évacuée à Kinshasa, etc.) renforçait cette volonté affichée de rompre avec cette tare qui n’avait que trop fait mal au continent noir.

Hollande était en train d’opérer une révolution. Malheureusement, c’était sans compter avec la force encore intacte des réseaux françafricains que Jean-Marie Bockel n’avait, hélas, pas eu l’opportunité de signer l’acte de décès. François Hollande a finalement apporté un soutien appuyé à Sassou Nguesso dans son projet de changer la constitution, lui donnant ainsi et le droit de rester au pouvoir éternellement et le droit de tuer les Congolais qui n’acceptent pas cette forfaiture.

Sassou Nguesso n’a pas hésité à tuer des dizaines de Congolais à Pointe-Noire, à Brazzaville et à Dolisie. Les Congolais ont voulu manifester pacifiquement leur opposition au viol des institutions de la République.

Le rétropédalage de François Hollande qui s’en est suivi ne fut que l’expression d’un président qui a perdu tout honneur et qui est allé rejoindre tous les autres avant lui.

Il est de plus en plus vrai que la libération de l’Afrique noire ne viendra que du courage des Africains eux-mêmes à confronter les dictatures qui les accablent. Le cas du Burkina Faso est là pour dire que tout est possible quand le peuple veut le changement.

Jean-Marc Soboth: À Brazzaville comme dans beaucoup de capitales francophones africaines, on parle de plus en plus de l’influence des réseaux maçonniques dans la réélection des chefs d’État et dans la conservation du pouvoir par les régimes en place. Quelle est la part de vérité dans cette influence ?

Georges Goma: Je suis au regret de botter en touche. Mes connaissances sur les dynamiques maçonniques sont lamentables. Il me semble cependant que la Franc-maçonnerie fut une belle idée à l’origine ou du moins dans les contrées où elle naquit. De fait, les maçons, fidèles à leur éthique de grands bâtisseurs, auraient érigé des monuments mémorables. Mais quelle tournure cette réalité a pris en s’articulant à l’éthos africain ? Je ne sais pas vraiment.

Jean-Marc Soboth: La rumeur persistante a fait état du financement ou plutôt de la contribution du président congolais Sassou Nguesso (entre autres) au financement de la très médiatisée Conférence planétaire de Paris sur l’Environnement, cette fameuse COP21 qui a amené dans la capitale française les leaders de la planète, fin 2015… En avez-vous entendu parler ?

Georges Goma: Vous parlez bien de la rumeur. Il ne vous a pas échappé que je suis sociologue. Tout postulat dans le domaine scientifique devrait être assujetti à l’administration de la preuve. Une rumeur restera une rumeur qui n’autorise pas un scientifique à la donner comme un fait établi.

Pourtant, il est tout aussi vrai que les conditions permettant d’administrer la preuve de ce que l’on peut avancer – c’est-à-dire avoir la légitimité d’affirmer que le président congolais Sassou Nguesso a bel et bien financé la COP21 -, ces conditions, disais-je, sont très difficiles à réaliser. Nous avons affaire à des phénomènes aussi complexes que des liens ténébreux au sein de la Françafrique.

Mais puisque nous ne pouvons accéder à ce qui est secret, il nous reste à observer un faisceau de faits nous permettant de déduire, d’analyser et d’établir un certain nombre jugements de bon sens qui pourraient approcher la vérité.

Nous avons un président français confronté à des défis durant une législature qui est tout sauf facile aux plans sociopolitique, diplomatique et économique. La COP21 apparaît comme un enjeu essentiel. Le succès d’un tel événement est assujetti à un tour de table dans la pure tradition occulte des financements d’États africains du rayon d’influence françafricain destinés généralement aux campagnes présidentielles en Hexagone.

Les États-Unis ont aussi leurs modes de financement des événements.

L’équation peut donc être posée en ces termes: François Hollande qui a une attitude réfractaire vis-à-vis de Denis Sassou Nguesso est préoccupé par un événement planétaire où il joue sa crédibilité et certainement la suite de sa carrière politique au-delà de son premier mandat. Mais Sassou Nguesso, dans le jeu depuis le début des années 1980, connaît mieux le sérail françafricain que ne le pourrait Hollande malgré son pouvoir fraîchement acquis. Il ne l’aura possiblement pas pour longtemps. Sassou Nguesso, détenteur d’un pouvoir réel de corruption, le tient en embuscade sur les meilleures conditions de réalisation de l’événement.

Avec les réseaux et les lobbies français opérant en Afrique et assidus des palais présidentiels qui, eux aussi, ont un pouvoir réel à l’Élysée, on peut sans peur de se tromper constater que la position du président français à l’égard du potentat congolais, bel ami de la «France éternelle», a été largement infléchie. Il y a ce changement subit d’attitude de François Hollande à l’égard de Sassou Nguesso avec qui la bise est désormais de rigueur à chaque fois qu’ils se rencontrent… Oui, la bise de Hollande n’est pas accordée à tout le monde. Et d’ailleurs, Sassou ne l’avait jamais méritée auparavant. C’est la preuve qu’un bon travail a été effectué avec des résultats probants. Une image photographique me revient souvent à l’esprit: les aises que prend, ces derniers temps, Sassou Nguesso sur le perron de l’Élysée comme si c’est lui qui était devenu le vrai patron.

Comment en serait-il autrement puisqu’il maîtrise à la perfection les liens occultes de la Françafrique! Avec cette analyse déductive, il me vient une conviction intime: oui, la rumeur sur le financement par Denis Sassou Nguesso de la COP21 n’est pas une bizarrerie !

Jean-Marc Soboth: Que vous suggère l’idée et le budget de 14 milliards de francs Cfa que le régime du président Sassou Nguesso a investi pour réhabiliter la mémoire de l’explorateur italien naturalisé français Pierre Savorgnan de Brazza dont la capitale de l’ancien Congo français porte toujours le nom, lui qui a, pour ainsi dire, ouvert la voie de l’Afrique centrale à la très brutale colonisation française? Je rappelle qu’un imposant et coûteux mausolée de marbre et de verre a été construit pour installer au bord du fleuve Congo à Brazzaville la dépouille de l’ancien officier de la marine française ramené d’Alger en 2006. En 2013, la justice française a sommé le Congo de restituer cette dépouille à ses descendants en France. En vain. Des historiens ont pourtant rapporté à quel point des colonialistes européens de son acabit ont usé et abusé de l’hospitalité africaine dont ils furent les bénéficiaires dans cette région, allant même jusqu’à des allégations de viols d’Africaines…

Georges Goma: Vous posez là une question très essentielle que les philosophes accorderaient volontiers le statut ontologique dans la mesure où elle évoque, au fond, une certaine conception de l’être étendu à sa dimension, disons-le, métaphysique. Mais cette métaphysique-là, quand elle est versée dans l’ordre de la pratique politique stricto sensu, le désormais caractère incontournable des appartenances à la franc-maçonnerie en l’occurrence, peut se révéler particulièrement néfaste pour le devenir de la société congolaise.

À votre question donc, je réponds tout de suite que le budget de 14 milliards de francs dévolus à ce mausolée est l’expression la plus achevée de l’absurdité mais aussi la démonstration blessante du mépris de M. Denis Sassou Nguesso vis-à-vis de la population congolaise qui croule dans une misère indescriptible.

Je ne rentrerai pas dans le jugement de valeur ni sur la franc-maçonnerie, ni sur la personne de Pierre Savorgnan de Brazza, ni même sur celle de M. Sassou Nguesso dans l’incarnation de ses appartenances occultes. Ce qui retient mon attention c’est simplement l’impact négatif que peuvent avoir les appartenances occultes des autorités politiques sur les circonstances de vie des populations.

Vous voyez bien qu’aux 14 milliards de budget investis pour toutes les opérations qui ont servi à la construction du mausolée De Brazza, il faut ajouter les 4 milliards de son budget de fonctionnement annuel, en comparaison, par exemple, à l’unique milliard de budget de fonctionnement du plus grand hôpital général de tout le pays! C’est dans ce sens que je parlais d’absurdité et partant d’illogisme.

Quant au contentieux entre le promoteur de cette opération insensée pour les Congolais et la famille de l’ancien colon explorateur, je ne saurais vous dire.

Jean-Marc Soboth: On vous a personnellement vu très en flèche dans les médias occidentaux, dans les réseaux sociaux et au Département d’État américain contre le régime du président Sassou Nguesso, militant pour l’alternance dans ce pays. Le 09 mars, une coalition de l’opposition regroupant cinq candidats au sein de l’IDC-FROCAD a lancé une commission électorale bis, s’insurgeant ainsi contre la commission nationale mise sur pied par le président Sassou Nguesso. Ce faisant, d’autres candidats dont Claudine Munari ou encore Jean-Marie Michel Mokoko prennent part à la course. Quelle est, en fait, l’efficacité des mouvements d’opposition contre le régime Sassou Nguesso ?

Georges Goma: Nous confrontons le dictateur Denis Sassou Nguesso depuis son acte irresponsable posé en 1997 avec notamment un coup d’État sanglant maquillé en guerre civile. Notre activisme est allé sans discontinuer malgré le fait que notre adversaire se soit solidement ré-enraciné au pouvoir avec le soutien des réseaux étrangers comme nous l’avons longuement présenté plus haut.

Beaucoup de nos compagnons de lutte d’autrefois se sont essoufflés et ont rejoint le camp de l’irresponsabilité historique. Ils sont, depuis, devenus les défenseurs les plus acharnés du système qu’ils vilipendaient hier. On peut ainsi constater l’extrême fragilité ou tout simplement l’absence de conviction politique solide en eux.

Pour notre part, le fait d’avoir en nous une conviction intime que nous sommes du bon côté de l’histoire nous donne beaucoup de courage à persévérer dans le combat. Nous ne pourrons jamais nous départir de notre but ultime qui est de voir partir du pouvoir ce dictateur d’un autre âge. C’est pourquoi la diaspora congolaise en Europe et en Amérique du Nord s’est constituée comme une véritable rampe de lancement de la contestation.

Par ailleurs, la réalité de l’opposition interne, bien que polémique à ses heures, ne laisse pas de retenir notre attention. Nous sommes bien conscients qu’il n’y a que le peuple souverain pour donner l’estocade finale au dictateur effronté. Pour cela, nous pensons que les partis politiques de l’opposition républicaine débarrassés de tous les félons en leur sein et par l’adoption d’un modus operandi conséquent peut être le flambeau qui orientera le peuple dans son désir effréné de liberté.

L’irruption de la candidature du Général Jean-Marie Michel Mokoko au même titre que celles des autres membres de cette opposition républicaine est une bonne chose. Ces candidatures ont le potentiel de mettre en échec la stratégie du tyran qui tablait sur le boycott des opposants du fait de leur exclusion des instances d’organisation et de supervision des opérations électorales.

L’engouement extraordinaire des populations pour la campagne menée par les candidats de l’opposition républicaine solidement enracinées dans leur fief est la preuve incontestable que personne dans cette élection ne peut l’emporter dès le premier tour. La seule problématique reste donc la forte propension à la fraude électorale du gouvernement en place qui refuse catégoriquement la bonne gouvernance électorale: listes électorales escamotées et non affichées à moins d’une semaine de l’élection, commission électorale non indépendante, cartes d’électeurs distribuées de manière discriminatoire, etc. Telle est la situation réelle au Congo-Brazzaville. Ayant exclu la stratégie consistant à boycotter une élection dont les dés sont pipés pour les raisons mentionnées plus haut, il appartiendra à cette opposition républicaine de sécuriser, par tous les moyens, leur victoire potentielle. Toutes les options possibles et inimaginables doivent être considérées pour riposter au hold-up. L’option de la désobéissance civile ou du soulèvement populaire est sérieuse tout comme l’est la création logique et raisonnée d’une commission électorale parallèle.

Propos recueillis par Jean-Marc Soboth

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