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GRANDE INTERVIEW : Maitre Robert Bourgi, le dernier vestige de la Françafrique s’engage à tourner la page Bongo (Echos du Nord)

par Désiré Ename 30 Mars 2016, 10:13 Gabon Françafrique Ali Bongo Robert Bourgi France Interview

''Je voudrais que vous reteniez cette phrase : « La clé qui ouvre, c'est aussi celle qui ferme ».'' Propos recueillis par : Désiré Ename

''Je voudrais que vous reteniez cette phrase : « La clé qui ouvre, c'est aussi celle qui ferme ».''

Propos recueillis par : Désiré Ename

 Mes impressions. Après cet entretien auquel je ne m'attendais pas, quittant Me Robert Bourgi après environ 3 heures d'entretien, j'ai le sentiment, voire la certitude, qu'il y aura de sa part d'autres engagements et d'autres révélations.

ECHOS DU NORD : Bonjour Maître Bourgi

ROBERT BOURGI : Bonjour cher ami !

E.D.N : Vous avez été vu au mois de novembre au Gabon, notamment à Libreville et à Franceville. Du coup les commentaires sur votre ralliement à Ali Bongo Ondimba sont allés bon train. Qu'êtes-vous venu faire au Gabon où on ne vous avait pas revu depuis 2010 ?

R.B : Je tiens d'abord à remercier le journal Echos du Nord pour la qualité de votre travail. Pour revenir à votre question, ma présence au Gabon avait un seul but : celui de faire le deuil d'Omar Bongo Ondimba dont on sait la proximité que j'avais avec ce grand Africain, qui était un père pour moi. Depuis sa mort, je ne m'étais pas encore recueilli sur sa tombe. Et ainsi faire mon deuil. Non pas que je ne le voulais pas, mais parce que cela ne m'avait pas été permis malgré mes demandes incessantes. Durant toutes ces dernières années qui m'ont séparé de ces moments passés à Franceville, ma peine était inimaginable. C'est ainsi qu'en novembre dernier, j'ai obtenu du président de la République Ali Bongo de faire ce pèlerinage à Franceville.

Dans votre question vous rapportez ce qui a été au cœur des commentaires des Gabonais suite à ce séjour dans ce pays que je considère comme ma terre adoptive. Je voudrais rassurer les uns et les autres que je n'étais pas venu au Gabon pour rallier le régime d'Ali Bongo Ondimba. Je me suis toujours mis à l'écoute des uns et des autres. Tant les dignitaires de l'opposition, que je connais tous, du moins les plus anciens pour avoir côtoyé certains au temps d'Omar Bongo ; tout comme depuis l'avènement d'Ali Bongo en 2009 à qui j'ai également manifesté ma disponibilité. Pour que les Gabonais se lancent dans des déductions, il faut que Maitre Bourgi ait fait une déclaration. Or, depuis mon retour du Gabon je n'ai pas fait de déclaration allant dans le sens de soutenir exclusivement le régime d'Ali Bongo Ondimba. Je ne vous cache pas que j'aurais tant souhaité être présent aux côtés d'Ali Bongo Ondimba pendant ce septennat car vu mon passé aux côtés de son père, j'aurais pu l'orienter dans la bonne direction. Hélas, ce ne fut pas le cas.

E.D.N : Vous dites tout de même que vous avez « manifesté votre disponibilité » à Ali Bongo Ondimba. Puis dans votre interview à la Chaîne de feu André Mba Obame, TV+, vous avez dit avoir eu deux entretiens privilégiés, en l'absence de Maixent Accrombessi. Cela peut déchainer des commentaires…

R.B : Je connais la culture du pays. Je connais les Gabonais et je connais le Gabon profond. Le Gabon est un pays où le mystérieux occupe une place importante. Dans les circonstances des conversations que j'ai eues avec le président de la République, je comprends que le Gabon du décryptage des choses cachées se soit activé. Je voudrais aussi que les Gabonais se souviennent d'abord de mes déclarations en décembre 2014, alors que la crise politique prenait une tournure dangereuse. J'ai alors interpellé et Ali Bongo Ondimba et l'opposition, dont la plupart avait été des collaborateurs d'Omar Bongo, à se remettre à son école. Je rappelais les vertus du dialogue. Et j'appelais les uns et les autres au bon sens et à la raison. Je ne crois pas qu'en le faisant je marquais une préférence pour tel ou tel. Le feu couvait et c'était mon devoir d'interpeller les uns et les autres en leur rappelant la sagesse de nos villages africains. Lorsque ça ne va pas, on s'assoit tous au corps de garde. Je ne crois pas que je me sois écarté de cette voie. Je pense que l'accalmie actuelle ressemble à un calme avant l'orage. Je crois que ma mission dans ce sens auprès des Gabonais de tout bord, ceux de l'opposition comme ceux de la majorité, n'est pas terminé. Cela aussi les Gabonais doivent le comprendre.

E.D.N : Vous dites que la situation d'accalmie actuelle ressemble à un calme avant l'orage. Pouvez-vous être plus clair ?

R.B : L'actualité gabonaise n'échappe pas à ceux qui s'intéressent de près à votre pays. Parce qu'ils y ont vécu où bien qu'ils l'ont connu à diverses occasions. Des tempêtes ont soufflé dans ce pays du temps d'Omar Bongo. Mais ici en France, dans le réseau des Gabonophiles, permettez-moi l'expression, nous savions qu'à tout moment le président Omar Bongo allait reprendre la main. Non pas par la force ou la violence, mais par un instrument qui lui était cher : le dialogue. Nos sentiments étaient partagés entre inquiétude et sérénité, car nous savions que cet homme qui était imprégné de ses traditions allait suivre la voie de la sagesse. Aujourd'hui, je ne ressens pas cette même ambiance.

E.D.N : Avez-vous le sentiment d'être enfin écouté par Ali Bongo Ondimba. Pensez-vous qu'il s'ouvrirait à un dialogue véritable avec son opposition ?

R.B : Après mes propos à France24 et dans le Figaro en avril 2014, je me suis mis à l'école de la patience. Mais la réponse définitive à votre question a été donnée par des articles injurieux dans des outils de communication contiguë, sinon inféodés, au Palais du Bord de mer. Quant au dialogue avec son opposition je voudrais y répondre par une question : a-t-il le choix ?

E.D.N : Pourquoi le dites-vous ?

R.B : L'instabilité du régime est palpable. Les grèves à répétitions dans les secteurs névralgiques de l'Education et de la Santé qui bloquent le tissu social ; les données du chômage sont alarmantes. Nous sommes biens informés de ce qui se passe par exemple à Port-Gentil où de nombreuses sociétés pétrolières continuent de licencier. Au plan politique, je ne crois pas qu'avec ce qui se passe au PDG, avec les départs des anciens qui ont accompagné Omar Bongo pendant des décennies, cela augure encore de la stabilité de cette formation politique qui était la construction d'Omar Bongo. La sérénité n'y est plus. Dans ce contexte, il est plus sage de s'ouvrir. Je rappelle toutefois ce que j'ai dit en décembre 2014 à la majorité au pouvoir : « vos villages africains et leurs traditions ont traversé les âges par l'écoute et l'accueil du chemin tracé par les anciens. Il faut aujourd'hui une ouverture d'esprit exceptionnelle, nécessaire à des temps exceptionnels ». C'est à prendre ou à laisser.

E.D.N : Les Gabonais se souviennent de vous comme ayant été la personne qui a indiqué l'issue finale du scrutin  présidentiel de 2009 avant l'heure. Vous avez à cette occasion indiqué que « Au Gabon, la France n'a pas de candidat mais le candidat de Robert Bourgi c'est Ali Bongo, or, je suis un ami très écouté de Nicolas Sarkozy ». Ali Bongo avait finalement été déclaré élu. A moins de 6 mois d'un nouveau scrutin, le « mage » Bourgi a-t-il un candidat ?

R.B : Sans avoir la prétention d'être doté de pouvoirs exceptionnels, je voudrais que vous reteniez cette phrase : « La clé qui ouvre, c'est aussi celle qui ferme ». Sur votre question, autant en 2009, j'étais convaincu que mon petit-frère Ali Bongo Ondimba pouvait préserver au mieux les intérêts du Gabon et de la France, je dois avouer qu'aujourd'hui sa pratique du pouvoir durant les 6 dernières années m'a déçu. Tout ce qu'il a réussi à la différence de son père qui avait l'unité comme livre de chevet, c'est de diviser les Gabonais et de diviser son camp. Au point qu'aujourd'hui, l'unité des filles et fils de ce pays n'est plus qu'un lointain souvenir. Les Gabonais ne se parlent plus. La société est clivée entre ceux que vous désignez dans vos colonnes « les émergents » d'un côté, et les autres. Cette fragmentation se retrouve dans tous les corps sociaux du Gabon. Le Parti démocratique gabonais qui l'a porté au pouvoir n'est pas épargné par cette recomposition à rebours de la société gabonaise. Ali Bongo Ondimba et les « jeunes loups qui l'entourent » sont parvenus à fragmenter durablement l'outil sans lequel il n'aurait jamais été élu à la tête du Gabon. C'est tout de même extraordinaire et hors de tout entendement que les premières initiatives du successeur d'Omar Bongo ont été de casser le parti laissé par son père. Il a maladroitement écarté tous ceux qui avaient construit le Gabon pendant 40 ans aux côtés de son père jusqu'à éloigner sa sœur Pascaline du Palais du Bord de mer alors que son père m'avait dit son souhait de voir Ali et Pascaline fonctionner en tandem. Et c'est ce message-là que j'avais transmis en novembre 2008 au président de la République française Nicolas Sarkozy. Il s'est enfermé dans un dogme ridicule qui consiste à « ne pas faire du neuf avec le vieux ». Pour l'Africain que je suis, cela dépasse tout entendement. Car dans nos sociétés africaines, on voue un culte aux anciens. Il nous est recommandé sans cesse, d'aller auprès d'eux pour avoir la meilleure inspiration pour conduire toutes nos actions du moment. Ali Bongo Ondimba et son directeur de cabinet Maixent Accrombessi ont visiblement devisé sur la question en choisissant de faire autrement. J'avais tenté au début de son mandat de l'en avertir par les canaux habituels que j'utilisais du vivant d'Omar Bongo, sans succès. Je me suis résolu de le faire publiquement à travers un grand média international français. Malheureusement il a persisté dans son erreur. Il est difficile dans ce contexte de pouvoir croire que cet homme peut symboliser l'avenir du Gabon qu'il a contribué à diviser à ce point.

E.D.N : Nous revenons sur cette rencontre au mois de novembre à Libreville avec Ali Bongo Ondimba 2015. Avez-vous abordé cette question avec lui, qu'en pense-t-il ?

 R.B : Mon séjour à Libreville en novembre dernier était avant tout un pèlerinage je vous le redis. Je n'avais pas pu aller me recueillir sur la tombe de celui que je considérais comme un père Omar Bongo Ondimba. Il était important pour moi d'aller à cet endroit au moment où l'unité nationale du Gabon et la paix sociale étaient plus que jamais menacées dans ce pays. En tous cas les signes indicateurs sont tous les jours renvoyés aux vues de tout observateur. Il fallait demander à ce père fondateur de la République aux côtés de l'illustre président Léon Mba, d'aider son successeur « à ne pas faire du Gabon ce qu'il était en train d'en faire ». Notre sagesse africaine nous enseigne que « les morts ne sont pas morts ». Ce qui veut dire qu'Omar Bongo est toujours présent par l'esprit à nos côtés et peut agir pour épargner ce pays du chaos qui se présente devant lui si la gouvernance actuelle se poursuit. Je vais être plus clair. Naturellement dans les entretiens privés que j'ai eus avec mon petit-frère à cette occasion, je lui ai réitéré la nécessité d'instaurer un dialogue inclusif et sans tabou avec toutes les forces vives du Gabon. Surtout que l'opposition avait acté le principe. Toute la communauté internationale, la France en tête, avait fait un plaidoyer dans ce sens. Je m'aperçois comme je l'ai dit que sa réponse m'a été donnée via les médias dits proches du palais. Et un mois après, lors de son discours à la nation et à l'occasion de traditionnel exercice républicain de présentation des vœux, il a fermé la porte à tout dialogue. C'est dire à quel point l'amoureux du Gabon que je suis reste totalement très incertain sur l'avenir de ce pays.

E.D.N : Ce jugement très sévère suppose qu'à vos yeux Ali Bongo Ondimba est disqualifié pour diriger le Gabon à l'avenir.

 R.B : Je ne vous le fait pas dire. A moins qu'il change à 180° sa manière de faire. Ce qui ne convaincra personne car chacun y verra plutôt une manœuvre politicienne à 6 mois de l'élection présidentielle. Je crois que les frondeurs du Parti démocratique gabonais, regroupés au sein du courant Héritage et Modernité sont convaincus de cela. Sinon, monsieur Michel Menga n'aurait pas refusé le poste important de SGA du PDG qui lui a été proposé.

E.D.N : Qui alors pour diriger le Gabon dans les 7 ans à venir ?

 R.B : Je ne suis pas électeur au Gabon pour en décider et je ne veux pas avoir la prétention d'indiquer « la voie » au peuple gabonais, mon expérience m'amène à croire qu'il existe aussi bien dans le PDG, celui qui est resté fidèle aux idéaux d'Omar Bongo et qui est en froid avec Ali Bongo, des hommes et des femmes de talents pour réunir les filles et fils du Gabon. Ces talents existent aussi dans l'opposition voire dans la société civile du Gabon. J'ai eu un plaisir à rencontrer certains d'entre eux, qui pourraient faire à mon sens de très bon chef pour le Gabon.

E.D.N : Vous dites dans l'opposition, mais celle-ci vient d'imploser en deux blocs 

 R.B : Vous avez raison. Le Front de l'opposition tel qu'il avait été mis en place le 19 juillet 2014 a suscité beaucoup d'espoir pour tous les Gabonais et les amoureux du Gabon. J'en faisais partie. Il est triste de voir comment tout cela se termine presqu'en queue de poisson. Je crois profondément que ceux qui ont cru dans cette coalition qu'il était possible d'aller aux élections sans que les Gabonais ne se soient assis autour d'une table pour s'entendre sur le minimum se trompent. Ils préparent plutôt les conditions d'une implosion de ce pays. Avouez que c'est une curieuse manière de vouloir mettre le Gabon « à l'abri du besoin et de la peur » comme je l'entends beaucoup en ce moment. Je suis étonné qu'un homme aussi responsable que Jean Ping ait pu adopter une attitude qui affaiblit aussi manifestement l'union de l'opposition. Il y a quelques temps de cela,  un FRONT Uni de l'opposition était la voie royale pour une alternance. Il fallait que cette opposition choisisse de manière démocratique en son sein celui qui allait affronter le candidat sortant. Il n'est pas trop tard pour que ce schéma soit sauvé. J'ai passé de longs moments avec Jean Ping à évoquer la situation au Gabon et à envisager l'alternance. J'en appelle solennellement et personnellement à son sens des responsabilités et de l'intérêt supérieur du pays. Je lui lance cet appel solennel et personnel : « Jean, ressaisis-toi, il est encore temps : reviens aux fondamentaux qui ont guidé ton engagement le 19 juillet 2014 en signant publiquement la charte constitutive de la naissance du FRONT ; Jean, attention c'est une élection à un tour. » Malheur à l'homme seul et les Peuples ont de la mémoire.

 E.D.N : Votre mot de fin !

R.B : Je voudrais, pour terminer, dire que je suis terriblement inquiet pour le Gabon. J'oserai même dire que le Gabon est assis sur une poudrière : économie moribonde, situation sociale explosive, chômage galopant, enchaînement de grèves multiples, jeunesse sans espoir. Tout cela sous la coupe d'un pouvoir totalement autiste.

Il est manifeste que les grandes puissances, comme les Gabonais eux-aussi, n'attendent et n'espèrent qu'une chose, c'est que le dialogue total s'installe vite. Personne ne souhaite que le Gabon sombre.

Article publié le 29 Mars 2016

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