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Palestine : quel malaise français ? (OLJ)

par Linna Kennouche 13 Mars 2016, 08:28 France Palestine Israël Mitterrand François Hollande Diplomatie

Palestine : quel malaise français ? (OLJ)
Palestine : quel malaise français ?
Par Linna Kennouche
OLJ

Entretien

Par un travail d'enquête historique et de révélation des archives de l'Élysée et de la présidence du Parlement européen, Charles Onana, écrivain et journaliste franco-camerounais, examine les ressorts historiques, idéologiques et politiques de l'engagement de la France envers Israël.

Le 20 octobre 2015, la Cour de cassation en France a jugé illégal l'appel des mouvements associatifs (notamment l'association BDS) au boycott des produits israéliens. Les deux arrêts rendus par cette plus haute juridiction font de la France le seul pays démocratique où l'appel au boycott pour lutter contre la politique répressive d'un État a été interdit par décision judiciaire.
Comment expliquer qu'en France l'antisionisme est assimilé à une forme virulente d'antisémitisme ? Pourquoi chaque fois qu'il est question de l'État d'Israël, les clivages idéologiques et politiques entre la gauche et la droite française s'effacent pour laisser place à un consensus unanime en faveur du soutien plus ou moins inconditionnel à la politique israélienne ? L'efficacité de la pression des milieux pro-israéliens est-elle l'expression de la force des dénis de réalité historique ? C'est à ces questions que tente de répondre, pour L'Orient-Le Jour, Charles Onana, journaliste, chercheur et écrivain, dans un travail d'enquête qui reproduit des documents inédits, correspondances de dirigeants français et israéliens, témoignages et archives, dans son livre Palestine : le malaise français (éditions Duboiris, novembre 2015) – une enquête qui s'arrête à la fin du mandat Mitterrand.

(Lire aussi : Pour la France, trois priorités : la Syrie, le conflit israélo-palestinien et la crise libyenne)

Dans ce livre, vous expliquez qu'au moment de la montée de l'antisémitisme au sein de la société française, il y avait parallèlement un autre mouvement ascendant : l'extension de l'influence de l'idéologie sioniste au sein de l'appareil d'État. Pouvez-vous revenir sur cette dimension qui est souvent passée sous silence ?
Effectivement, il y a comme un tabou en France à parler sereinement du sionisme comme mouvement politique ou idéologique. J'ai consulté plusieurs archives coloniales, y compris israélites, pour comprendre l'ascension et l'enracinement du mouvement sioniste au cœur du pouvoir français. Généralement, des historiens français et des militants sionistes mettent en avant les périodes sombres de l'antisémitisme européen des années 30. Si l'hostilité envers les Juifs ne fait aucun doute, elle a surtout occulté l'expansion fulgurante et méthodique du sionisme politique au sein du pouvoir en France. Avant la fin de la Première Guerre mondiale, le mouvement sioniste s'est mis à la recherche d'alliés pour appuyer son projet de colonisation de la Palestine. La France ayant ouvert ses portes aux Juifs d'Afrique du Nord avec le décret Crémieux en 1870 et plusieurs membres de cette communauté ayant atteint un certain niveau de responsabilité et d'influence à l'instar d'Adolphe Crémieux lui-même, au sein du pouvoir politique français, ils vont inciter naturellement les dirigeants français à appuyer le projet colonial sioniste en Palestine. C'est dans cette logique que le président de l'Organisation sioniste mondiale, Nahum Sokolov, adresse une lettre au secrétaire général du Quai d'Orsay, Jules Cambon, pour lui demander de soutenir la colonisation sioniste de la Palestine. Ce dernier répond favorablement le 4 juin 1917 en lui accordant la sympathie du gouvernement français. C'est un peu le préambule à la déclaration Balfour. Contrairement donc à une opinion souvent répandue, la France n'a pas véritablement été hostile à la création d'un « foyer national juif » en Palestine.


(Lire aussi : Palestine : d'un blocage tragique à une fenêtre d'opportunité ?)

Alors que les Américains étaient opposés au programme nucléaire israélien, vous montrez de quelle manière la France s'est engagée dans la réalisation de ces ambitions nucléaires. Comment expliquez-vous que Charles de Gaulle, qui s'est farouchement opposé à la poursuite de cette coopération, n'ait pas été en mesure de mettre un coup d'arrêt définitif à ce programme ?
De Gaulle n'a jamais su qu'il agissait sur un terrain miné de longue date. Il n'avait pas pris toute la mesure de l'enracinement du mouvement sioniste dans l'appareil d'État et d'abord dans son propre mouvement, la France libre. Pendant la résistance, l'activisme sioniste est très important à Beyrouth et à Damas au sein même de la France libre. C'est la seule structure politico-militaire française sûre permettant de poursuivre le projet sioniste en Palestine. D'ailleurs elle va servir de structure de renseignement, d'entraînement ou de formation et d'aide à la Haganah (future armée israélienne). À la fin de la guerre, Paris devient quasiment la base arrière de l'action clandestine des sionistes et des agents du Mossad. Il n'y a pas une seule structure de pouvoir en France qui n'entretienne des rapports étroits avec les sionistes. Lorsque le général de Gaulle arrive au pouvoir en 1958, le mouvement sioniste est déjà bien enraciné et entretient des rapports intimes et profonds avec de très hauts dirigeants français de gauche comme de droite. Ses propres camarades résistants (juifs et non juifs) sont à la tête du Comité français pour l'Alliance France-Israël qui pèse lourdement dans la politique étrangère de la France au Proche-Orient. Des personnalités telles que le général Pierre Koenig ou Jacques Soustelle, tous militants sionistes et respectivement ministres de la Défense et de l'Énergie atomique, sont prêts à passer outre les ordres du chef de l'État français pour donner l'arme nucléaire à Israël ;
c'est d'ailleurs ce qu'ils feront, et l'ancien président israélien, Shimon Peres, s'est ouvertement félicité d'avoir obtenu un tel soutien au sein de l'appareil gouvernemental français.

(Lire aussi : Alain Gresh diagnostique la fin du rôle historique de la France au Moyen-Orient)

Vous revenez longuement sur le parcours de Mitterrand qui prenait fait et cause pour Israël avant de s'ouvrir lentement et progressivement aux revendications palestiniennes sous l'influence de Roland Dumas. Quelles sont les considérations qui l'ont poussé à accepter une entrevue avec Arafat ?
Comme le général de Gaulle, François Mitterrand a acquis, au fil du temps, l'intime conviction qu'il serait difficile à Israël de refuser éternellement aux Palestiniens le droit à l'autodétermination, le droit de vivre dans un État libre et indépendant. Il a cru que son amitié avec les dirigeants israéliens et sa grande proximité avec le sionisme seraient des atouts pour encourager Israël à conclure la paix avec les Palestiniens. Étant aussi apprécié de ces derniers, il considérait qu'il avait les moyens de les convaincre de dialoguer avec les dirigeants de Tel-Aviv. L'intifada et surtout le blocage du processus de paix lui ont donné l'opportunité d'agir. Il a donc décidé, sous l'impulsion de son ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, d'inviter le chef de l'OLP à Paris. Il faut dire qu'à ce moment-là, Mitterrand apparaît en théorie comme le « médiateur idéal ». Sa crédibilité et sa loyauté ne pouvaient être mises en doute, ni par les Israéliens ni par les Palestiniens : les premiers lui devaient la fin du boycott initié par le gouvernement français de Raymond Barre, et les seconds savaient qu'il avait sauvé la vie à Yasser Arafat lors du siège de Beyrouth en 1982 puis à Tripoli en 1983.

Comment décririez-vous depuis la fin de l'ère de Gaulle-Mitterrand l'évolution des relations entre la classe politique française et l'État d'Israël ?
Il faut dire que la France est progressivement revenue à la période des années 50 avec Guy Mollet, la discrétion et la dignité en moins. Les dirigeants français ne dissimulent même plus leur penchant pour Israël, au risque de choquer ou d'exaspérer une partie de l'opinion française qui ne comprend pas cette posture vis-à-vis de l'État hébreu. Ce positionnement met la France en porte-à-faux avec son héritage proche et moyen-oriental. C'est une rupture dangereuse avec la tradition de la politique étrangère française dans cette région. Il lui faut retrouver une politique du juste équilibre entre Israël et le monde arabo-musulman, sinon sa voix et sa crédibilité seront bien amoindries dans cette partie du monde.

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