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« Bolloré voulait nous faire taire » (BdA)

par Billets d'Afrique 9 Avril 2016, 17:37 Bollore Medias Bastamag Proces Liberté de la presse

Vincent Bolloré avait déposé plainte contre un article publié en 2012 par Bastamag sur l’implication des multinationales françaises dans le processus d’accaparement des terres. Entretien avec deux des personnes poursuivies, Julien Lusson (JL) et Ivan du Roy (IDR).

Cet article de synthèse, s’appuyant sur plusieurs rapports et différentes sources d’informations afin de faire le point sur les acteurs français impliqués dans ce processus, avait été rédigé par la journaliste Nadia Djabali et repris par Ivan du Roy et Agnès Rousseau. Tous trois sont poursuivis, ainsi que Julien Lusson, alors directeur de publication de Bastamag, mais également les médias et personnes qui avaient relayé des liens hypertextes vers l’article dans une revue de presse : Pierre Haski en tant que directeur de publication de Rue89, la journaliste Dominique Martin-Ferrari sur son blog, et deux blogueurs amateurs, Thierry Lamireau et Laurent Ménard.

Bolloré est-elle la seule des entreprises mentionnées dans l’article à avoir réagi ?

JL : Oui, le groupe Bolloré est le seul à nous avoir poursuivis. Aucune autre des multinationales citées dans l’article n’a émis le moindre commentaire, ni entamé la moindre poursuite. A l’évidence, Bolloré poursuit là sa stratégie, désormais très claire, consistant à tenter de faire taire tous les journalistes qui parlent de ses investissements en Afrique.

Comment l’avocat de Bolloré a-t-il justifié cette plainte ?

JL : L’audience a permis de revenir sur le processus d’accaparement des terres d’un point de vue général, puisque dans l’article en question 9 paragraphes (dont le titre) étaient poursuivis, dont 5 qui ne traitent pas directement du groupe Bolloré. Cette dimension même « d’accaparement » était en cause, puisque Bolloré estime diffamatoire d’utiliser ce terme, donc il a fallu aborder ce sujet ; puis il a fallu traiter de la responsabilité du groupe Bolloré dans ce processus via les importantes participations qu’il possède dans la Socfin, une entreprise basée au Luxembourg qui gère de nombreuses plantations en Afrique et en Asie. Au cours de l’audience, les témoignages des ONG comme le ReAct, GRAIN, la FIDH et AGTER, ont permis d’évoquer les pratiques de la Socfin à l’égard des riverains et des travailleurs, les conditions d’acquisition des terres ou d’octroi des concessions foncières, etc.

Mais face à ces récits accablants, la défense de l’avocat de Bolloré, Me Olivier Baratelli, a été en gros de dire « c’est pas nous ». Selon lui, il s’agit de la Socfin et non de Bolloré, qui en est un actionnaire certes important mais minoritaire, et qui ne peut par conséquent pas assumer la responsabilité pleine et entière de ce qui se fait dans les plantations – et prétendre le contraire serait diffamatoire. Me Baratelli a en effet pris soin de rappeler que Bolloré ne contrôle pas directement de terres en Afrique, hormis celles de la SACAFAM au Cameroun, qu’il a présentée comme une plantation limitée, où les conditions d’emploi seraient formidables et où tout se passerait bien.

Au final, l’avocat a demandé 1 euro symbolique de dommages et intérêts, en disant que c’était la preuve que le groupe Bolloré ne cherchait pas à étouffer les médias. Il a évidemment omis de dire que ce type de poursuites a un coût considérable, en frais de justice et d’avocats. Il a aussi demandé 5000 euros au titre de l’indemnité de frais d’avocats et, si condamnation il doit y avoir, qu’elle soit publiée dans plusieurs journaux. Le tribunal rendra sa décision le 7 avril.

L’article s’appuyait notamment sur des rapports qui n’avaient pas été attaqués...

JL : Pour ce qui concerne les participations du groupe Bolloré, l’article citait notamment des rapports de la Mission des Nations Unies au Libéria (MINUL), de l’ONG étatsunienne Oakland Institute et de la Fédération internationale des droits de l’Homme (FIDH). Ces rapports avaient tous fait l’objet de réponses, souvent menaçantes, de la part du groupe Bolloré ; mais pas de poursuites.

Dans le cas de la FIDH, il y a eu par exemple une réponse de la SOCFIN contenant une menace de poursuites. La FIDH y a répondu dans un courrier précis signé de sa présidente de l’époque, la défenseur des droits de l’homme de nationalité tunisienne, Souhayr Belhassen, en maintenant toutes ses conclusions ! A l’audience, l’avocat de Bolloré a fourni une argumentation étrange et ambiguë, il a expliqué que le dossier n’avait pas pu se régler parce que la FIDH avait envoyé une avocate tunisienne, pour traiter avec un avocat français, au sujet du Cambodge… Par ailleurs, il ne s’est pas expliqué concernant la MINUL. Il a par contre justifié que son client n’avait pas poursuivi Oakland Institute car il s’agissait d’une ONG états-unienne (NDLR : aux USA, le Premier amendement de la Constitution rend impossible toute poursuite en diffamation).

L’audience a toutefois permis de rappeler que toutes ces menaces de poursuites n’avaient justement pas été suivies d’effets. D’une certaine manière, on peut aussi penser que la procédure engagée contre Bastamag est un substitut de poursuites que le groupe Bolloré n’a pas eu le courage de mener… Il sait, comme tout le monde, que toutes ces organisations sont connues pour le sérieux et la qualité de leurs travaux, c’est ce qui en fait la crédibilité.

Le traitement médiatique de ce procès était-il à la hauteur des enjeux ?

De fait oui, parce que les enjeux pour la presse n’étaient pas minces. Il y avait en fait plusieurs enjeux dans ce procès.

Il y avait d’abord le fait de savoir s’il est encore permis de parler des activités du groupe Bolloré et de ses participations, en particulier en Afrique ! Il faut se rendre compte que sa stratégie d’intimidation systématique de la presse est en passe de réussir. Bolloré multiplie les procès contre la presse qui ne lui est pas acquise et prône la censure dans les médias qu’il contrôle directement. Comme l’a souligné au cours de l’audience Pierre Haski, de Rue89, les journalistes n’osent plus parler des affaires de Bolloré, de peur de devoir affronter un procès ! C’est un danger réel pour la démocratie, si les tribunaux n’y mettent pas un coup d’arrêt !

Il y avait ensuite un autre enjeu important, celui de la responsabilité lorsqu’un site renvoie par des liens hypertexte vers des articles dont le fond est contesté. Cela renvoie directement au fonctionnement d’internet.

Il y avait, enfin, un enjeu plus large concernant le processus d’accaparement des terres et l’audience était de ce point de vue-là extrêmement importante parce qu’elle a permis de mettre en lumière ce processus et ses impacts absolument dramatiques, sur lesquels le traitement médiatique n’est pas du tout à la hauteur aujourd’hui. Plusieurs journalistes qui étaient présents ont découvert le sujet et sa gravité.

Du coup, avec ce procès, Bolloré voulait nous faire taire, mais il a contribué par lui-même à faire davantage parler de lui, des pratiques des filiales de la Socfin, et de l’accaparement des terres. Cela a aussi permis de renforcer les réseaux qui luttent contre ce processus. L’enjeu est désormais d’accentuer encore davantage les campagnes internatio-nales et mobilisations contre l’accaparement des terres, d’insister sur la « responsabilité sociale » des grands groupes… Il faut continuer à exercer un rôle de contre-pouvoir par rapport à ces groupes, très puissants, qui disposent de moyens démesurés et se jouent souvent du droit, voire peuvent contribuer à façonner le droit à leur avantage.

IDR : Au-delà du groupe Bolloré, ce procès s’est déroulé dans un contexte de débat autour du « secret des affaires », dont la définition européenne est quand même assez large et suffisamment floue pour intégrer beaucoup d’aspects. Même si pour l’instant le travail des journalistes reste protégé en tant que tel dans le cadre d’une éventuelle loi ou directive européenne sur le secret des affaires, cela pose problème pour les sources : si demain un syndicaliste, un paysan, ou n’importe qui d’autre qui fournit des informations ou un témoignage critique sur un grand groupe, qu’il s’appelle Bolloré ou pas, peut être poursuivi suite à l’adoption d’une telle réglementation, cela risque d’assécher totalement les sources des journalistes et donc de couper l’accès à toute information remontant d’autres acteurs que le service communication de ces grands groupes.

Bolloré multiplie les plaintes en diffamation. Les juges peuvent-il y voir des « poursuites baillons » ?

JL : Notre avocat, Me Antoine Comte, a insisté au cours de sa plaidoirie sur l’instrumentalisation des juridictions par le groupe Bolloré, dans le but effectivement de faire taire les journalistes. Les juridictions ont la possibilité d’y mettre un terme. Un des problèmes rencontrés aujourd’hui par les tribunaux, c’est l’engorgement. Donner raison à des groupes comme Bolloré, de poursuivre les journalistes, ça contribue à l’engorgement, ça menace la presse libre et le débat démocratique sur des enjeux importants. On a bien vu à travers cette audience que les questions de l’accaparement des terres et de l’implication des entreprises doivent faire l’objet d’un débat jusqu’au plus haut niveau. Et là-dessus, les juges et les tribunaux ont un rôle à jouer : la décision, qui sera rendue le 7 avril, permettra d’apprécier si les juges entendent bien permettre que l’on puisse parler de ce sujet de manière critique, à partir d’un point de vue éditorial affirmé qui n’est pas de soutenir par principe les activités des grands groupes.

IDR : Il s’agit tout simplement de la possibilité de faire valoir d’autres points de vue. Aujourd’hui, nous sommes abreuvés du point de vue des dirigeants des grands groupes sur les questions économiques, sociales et environnementales : beaux engagements en matière de « développement durable », indignation permanente sur le coût des « charges » sociales, nécessité de s’implanter et d’exporter sur d’autres marchés (notamment en Afrique et en Asie) présentée comme impérieuse, etc. Ce point de vue là est massivement diffusé, il est visible partout : est-ce que d’autres points de vue qui ne vont pas forcément dans ce sens peuvent s’exprimer ? Le travail des journalistes, c’est aussi de les relayer. Donc ce n’est pas aller chercher de l’information critique « parce qu’ »elle est critique, c’est simplement de demander aux personnes concernées par un processus ou une activité ce qu’elles en pensent – et peut-être qu’elles n’en penseront pas la même chose que le service communication de l’entreprise en question. Donc c’est ça qui est en danger, aujourd’hui : est-ce que d’autres points de vue que ceux des directions peuvent s’exprimer ou pas ?

Propos recueillis par Thomas Noirot.

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