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L’impensé de la question coloniale (Afriques en Lutte)

par Gisèle Felhendler 13 Avril 2016, 06:58 Colonialisme Impérialisme Histoire

Le livre d’Amel Chaouati[1], auteure algérienne, part d’une donnée historique : décembre 1847, après quinze ans de combat, l’émir Abd el-Kader se rend aux autorités françaises et, en violation des promesses qui lui ont été faites, se retrouve transféré en France et emprisonné avec sa nombreuse suite (femmes, enfants et serviteurs) à Toulon puis à Pau et enfin à Amboise, d’où il sera libéré par Napoléon III en 1852.

Interpellée par l’occultation, des deux côtés de la Méditerranée, de la vérité concernant cet épisode de la vie de l’émir, elle décide de rétablir la vérité sur cette captivité, souvent présentée comme une simple « assignation à résidence ».

Amel Chaouati ira finalement au-delà du simple exposé des faits ; elle transcendera le projet initial en écoutant ces voix qui la hantent au sens propre, les voix de ces femmes qui lui parlent à travers le temps, ces femmes contraintes de suivre Abdel Kader dans son exil. Par delà la mort, elle rendra enfin la parole et leur nom à ces vingt-cinq anonymes oubliées dans le cimetière du parc d’Amboise.

Le livre dérive doucement vers une méditation sur la transmission et les silences de l’histoire, devenant la narration sensible de son parcours intime pour ressusciter et faire entendre ces invisibles de l’histoire. S’appuyant sur un long et minutieux travail de documentation, de rencontres, de visites, pour inscrire son récit dans le présent, elle part de 2007 à 2013 pour un voyage tant réel qu’intérieur.

Transmission historique, féminine autant que familiale, Amel Chaouati mène cette quête en compagnie de sa jeune fille, qui grandit avec les fantômes de toutes ces femmes à qui sa mère veut redonner une identité. Elle sera aidée en cela par d’autres femmes, célèbres ou anonymes, bien vivantes, qui ont aidé l’auteure à avancer, dont l’écrivaine Assia Djebar, à qui Amel Chaouati voue une touchante admiration.

Les hommes ne sont cependant pas absents de cette aventure, et servent de relais ; ainsi, la correspondance d’Abdel Kader, les médecins. On imagine la violence ressentie pas ces femmes qui ne se montraient jamais aux hommes, et qui, diminuées par la maladie, transgressaient à leur corps défendant un interdit.

Leur peur, leur désespoir, le confinement, le froid, la douleur, la perte d’enfants en bas âge, c’est cette souffrance que dit Amel Chaouati, avec une incursion du côté de la fiction.

A travers ce livre, l’auteur démontre avec certitude qu’il n’est pas de transmission de l’histoire si la voix des femmes est tue, et il leur revient de se réapproprier cette narration : « J’écrirai le passé en souffrance. Et le présent en résonance. »

Dans un registre objectif autant qu’émotionnel, il est ici question de l’impensé de la question coloniale et de l’importance des silences et des mots quant aux traumatismes intergénérationnels.

Gisèle Felhendler

[1] Amel Chaouati, les Algériennes du château d’Amboise, la suite de l’émir Abd el-Kader, Éd. La Cheminante

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