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Les divisions se creusent sur la politique de la Banque centrale européenne (WSWS)

par Nick Beams 24 Avril 2016, 06:50 BCE Economie Crise UE Tensions

Mario Draghi, le président de la Banque centrale européenne (BCE), a réagi sans ménagement aux politiciens allemands qui ont critiqué le régime de taux d'intérêts négatifs de la banque comme étant responsable de la montée de la droite du parti populiste Alternative pour l' Allemagne (AfD).

Les attaques contre la BCE, qui proviennent de plusieurs secteurs de l'establishment politique allemand, ont été déclenchées par des remarques du ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, dans lesquelles il a dit que Draghi pourrait être responsable pour au moins 50 pour cent du fort soutien envers l'AfD en raison des politiques de la BCE qui portent atteintes aux retraités et épargnants allemands.

Lors d'une conférence de presse mercredi, à la suite d'une réunion du conseil des gouverneurs de la BCE qui n'a fait aucun changement sur les taux d'intérêt et les achats d'actifs, au moins la moitié des questions portaient sur les critiques allemandes du régime de taux d'intérêt de la BCE.

Draghi a insisté sur l'indépendance de la BCE, le fait qu'elle ne prend pas ses ordres des politiciens et que tout défis à son indépendance risquerait de retarder les investissements ainsi que de miner la confiance du monde des affaires et des consommateurs.

« Nous avons un mandat pour rechercher la stabilité des prix pour l'ensemble de la zone euro, non seulement pour l'Allemagne. Ce mandat est établi par le traité, par le droit européen. Nous obéissons à la loi, et non pas aux politiciens, parce que nous sommes indépendants, comme indiqué par la loi. Et d'ailleurs, cela vaut pour tous les pays, pour tous les hommes politiques dans la zone euro », a-t-il dit en réponse à une question sur sa façon de réagir à ses critiques allemands.

La réponse de Draghi à une autre question lui demandant s’il se sentait le moins du monde « coupable » de la montée de l'Afd, a souligné les divisions nationales croissantes au sein de la zone euro. Est-ce-qu’un président [de la BCE] non-italien mènerait des politiques différentes, a-t-il demandé de façon rhétorique. Oui, il le ferait, mais il a ensuite ajouté que son prédécesseur Jean-Claude Trichet, un Français, avait donné une interview deux jours avant dans laquelle il avait dit : «J’aurais fait les mêmes choses que Mario a fait. »

Interrogé pour savoir s'il était conscient que les citoyens allemands étaient inquiets au sujet de leurs régimes de retraites, car ils bénéficient de rendements nuls ou presque, Draghi a déclaré que la BCE surveillait ces développements de très près. Il a dit qu'il était nécessaire de résister à la tentation de blâmer les taux d'intérêt bas pour tout ce qui avait mal tourné.

Les faibles taux d'intérêts étaient pour lui un symptôme des faibles croissance et inflation ; les problèmes économiques ne sont pas une conséquence de la politique monétaire, et pour un retour à des taux d'intérêt plus élevés il doit y avoir une croissance plus élevée et une inflation plus élevée. Mais il y a peu de signes de cela, comme indiquées par les données économiques fourniees dans les remarques préliminaires de Draghi à la conférence de presse.

Il a indiqué que, dans les trois derniers mois de 2015, comparé au même trimestre de l'an dernier, la croissance réelle du PIB de la zone euro était de 0,3 pour cent, après avoir été freinée par « la demande d’exportation relativement faibles » - une indication de la stagnation croissante de l'économie mondiale dans son ensemble. Il prévoyait une croissance du premier trimestre de 2016 sensiblement identique. Draghi a dit que les risques restaient « orientés à la baisse » et subissaient les effets des perspectives de croissance modérées dans les marchés émergents ainsi que « des ajustements du bilan en cours » , une référence aux resserements sur les prêts en raison des niveaux encore élevés des prêts en défaut détenus par les banques dans un certain nombre de pays, en particulier en Italie. Draghi a réitéré son appel pour que le rythme des « réformes structurelles » - les atteintes aux conditions d’emploi - soient accélérées.

La raison officielle pour le régime de taux d'intérêt négatif et les achats d’actifs financiers par la BCE au rythme de 80 milliards d´euros par mois est que ces mesures sont nécessaires pour ramener les taux d'inflation à un niveau proche de, mais inférieure à, 2 pour cent. Toutefois, l’inflation reste obstinément faible.

L'inflation dans la zone euro était de zéro en mars, par rapport à 0,2 pour cent en février, et Draghi a averti que les taux d'inflation pourraient à nouveau devenir négatifs dans les prochains mois. Toutefois, il a affirmé qu'ils devraient remonter dans la seconde moitié de l'année et encore augmenter au cours des deux prochaines années, soutenus par des mesures de politique monétaire de la banque et une reprise économique attendue. Ces prévisions seront prises avec des grandes pincettes car la BCE a prédit en permanence une telle amélioration avec comme seul résultat le constat que la stagnation continue.

Quant à l'attaque spécifique contre lui faite par Schäuble, Draghi a dit qu'il avait eu une discussion « calme » et « très sympathique » avec le ministre allemand des Finances lors de la récente réunion de printemps du Fonds monétaire international, où Schäuble avait dit qu'« il ne croyait pas ce qu’il a dit, ou n’a pas dit ce qu’il croyait. »

Ce conflit a été mis sous le tapis pour l'instant, mais il continuera à pourrir car il ne résulte pas de différends entre deux individus, il est ancré dans l'économie politique du capitalisme allemand.

Comme l'a noté le chroniqueur du Financial Times Wolfgang Münchau dans un commentaire récent, alors qu'il peut sembler irrationnel pour le ministre allemand des Finances de mettre en cause l'indépendance de la BCE, il y avait une raison « puissante » pour expliquer cela.

La politique de la BCE est considérée comme une attaque contre « le modèle économique allemand, » qui est « fortement dépendante du système bancaire particulier du pays. » Si les banques et les compagnies d'assurance se trouvent en difficulté, « le modèle pourrait s'effondrer. »

Le différend ne portait pas sur la philosophie de la politique monétaire, mais sur l'argent « pur et simple. » Le groupe Sparkassen, composé de plus de 430 banques, ainsi que des banques d’épargnes et mutuelles locales – dépendantes de taux d’intérêts positifs – « en perdaient des tonnes » en conséquence du régime de taux d’intérêts négatifs.

De nombreuses entreprises allemandes, a-t-il noté, dépendent de leur banque locale pour leur fournir des facilités de crédit dans des conditions où les marchés obligataires étaient sous-développés, de même que le marché du capital-risque. Des modifications au système bancaire ont été bloquées par des pressions politiques parce que les conseils d’administration des Sparkassen constituent une « base de pouvoir pour les politiciens locaux ».

Si les taux d'intérêts bas persistaient pendant de nombreuses années, cela pourrait menacer « l’existence même de beaucoup de banques d'épargne ». Selon Münchau cela pourrait être une « bonne chose » parce que cela obligerait à une restructuration attendue de longue date du système bancaire du pays, mais il y aurait une résistance conduisant à un « équilibre de la terreur », avec la BCE craignant une réaction allemande violente contre ses politiques et les Allemands tentant de l'endurer.

Comme il a noté, ce n'est pas la façon dont « une union monétaire saine » est censée fonctionner et l'intervention de Schäuble était un « rappel » que l'« esprit collectif qui a été si fortement présent dans les premières années de la zone euro » avait disparu et que cela constituait « le plus grand danger pour la viabilité à long terme de l'union monétaire de l'Europe. »

(Article paru en anglais le 22 avril 2016)

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