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Pourquoi la Russie et la Chine achètent-elles autant d’or, des tonnes ? (NEO)

par F. William Engdahl 18 Avril 2016, 18:54 Russie Chine Or Moscou Dollar USA Economie

L’or est le plus fascinant de tous les métaux rares. Tout au long de l’histoire, il lui a été reconnu une valeur spéciale, parfois sacrée ou spirituelle, depuis six mille ans, quand les tombes des pharaons égyptiens en ont été remplies pour accompagner les morts dans leur voyage.

En temps de crise financière mondiale comme dans les années 1930, l’or est préféré par les banques centrales et les citoyens ordinaires comme réserve de valeur lorsque la monnaie de papier perd la sienne. Nous approchons un autre de ces moments lorsque la dette fiduciaire accumulée par le système monétaire dévalorise le dollar papier. Ce qui est très significatif dans ce contexte, est de voir quelles sont les banques centrales qui achètent tout l’or qu’elles peuvent obtenir.

Le dollar aujourd’hui n’est plus soutenu par l’or. C’est ainsi depuis que Nixon a abrogé, unilatéralement, le Traité de Bretton Woods élaboré en 1944 et a détaché le dollar de son support légal en or en août 1971, pour le laisser flotter librement. Il l’a fait suite à l’insistance du sous-secrétaire au Trésor de l’époque, Paul Volcker, et du patron de Volcker, David Rockefeller, à la Chase Manhattan Bank. Pour faire simple, Nixon a pris cette mesure désespérée parce que les réserves d’or disparaissaient des coffres-forts de la Réserve fédérale suite à la demande de pays comme la France, l’Allemagne et d’autres partenaires commerciaux des États-Unis, d’échanger contre de l’or leurs dollars commerciaux accumulés, comme cela avait été autorisé par les règles de Bretton Woods.

Depuis 1971, sans or pour le soutenir, autre que la fiction soigneusement entretenue que la Fed a encore le plus grand stock au monde de réserves d’or dans ses voûtes profondes – soi-disant plus de 8 000 tonnes – les dollars en circulation dans le monde se sont élargis sans limite. C’est la source de la grande inflation que l’économie mondiale a connue au cours des quarante-cinq dernières années, alors que les dollars en circulation ont augmenté de façon exponentielle de quelque 2 500% depuis 1970. La confiance dans le dollar, qui reste la monnaie de réserve du monde, a été maintenue par Washington à travers divers artifices et tromperies.

Après le choc pétrolier d’octobre 1973, le Secrétaire d’État Henry Kissinger a inventé le pétrodollar. La valeur du dollar n’était plus soutenue par l’or, mais par le pétrole, le pétrole de n’importe où. Le prix du pétrole avait été manipulé par Kissinger et d’autres en 1973, comme je le détaille dans mon livre Gods of Money, pour quadrupler le prix en quelques mois, forçant l’Allemagne, la France, l’Amérique latine et une grande partie du monde à acheter des dollars. Washington s’est aussi assuré en 1975, lorsque l’Allemagne, le Japon et d’autres pays ont essayé d’acheter du pétrole à l’OPEP dans leurs propres monnaies nationales, que les pays de l’OPEP et l’Arabie saoudite accepteraient seulement des dollars pour leur or noir, le pétrole.

Depuis septembre 2014, le prix mondial du pétrole en dollars s’est effondré. Il a chuté de $103 le baril à près de $30 aujourd’hui [40$ à ce jour, NdT]. C’est un effondrement de 70% de la demande de dollars pour la plus importante matière première du monde évaluée en dollars.

Dans ce contexte politique et financier, les banques centrales de la Russie et de la Chine achètent de l’or pour les réserves de leurs banques centrales à un rythme effréné. Non seulement cela, la Banque populaire de Chine a récemment annoncé qu’elle a abandonné son arrimage au dollar américain pour se diversifier dans un panier de monnaies dirigées par l’euro. Cependant, le mouvement des banques centrales russe et chinoise vers l’or est beaucoup plus stratégique.

La Russie achète de l’or, beaucoup

Alors que tous les yeux sont rivés sur le prix du pétrole et le taux de change du rouble en dollar, la Banque centrale de Russie a tranquillement acheté d’énormes volumes d’or au cours de l’année écoulée. En janvier 2016, selon les dernières données disponibles, la Banque centrale de Russie a de nouveau acheté 22 tonnes d’or, environ $800 millions au taux de change courant, cela dans le contexte des sanctions financières des États-Unis et de l’UE et du bas prix du pétrole. C’était le onzième mois d’affilée qu’elle avait acheté de grandes quantités d’or. Pour 2015, la Russie a ajouté un record de 208 tonnes d’or à ses réserves par rapport aux 172 tonnes de 2014. La Russie a maintenant 1 437 tonnes d’or en réserve, au sixième rang des nations selon le World Gold Council à Londres. Seules les banques centrales des États-Unis, de l’Allemagne, de l’Italie, de la France et de la Chine détiennent un plus grand tonnage de réserves d’or.

Il faut aussi noter que la banque centrale russe a vendu son portefeuille de dette du Trésor américain pour acheter de l’or, une dé-dollarisation de fait, un mouvement logique alors que le dollar mène une guerre des devises contre le rouble. En décembre 2015, la Russie ne détenait plus que $92 milliards en obligations du Trésor des États-Unis contre $132 milliards en janvier 2014.

De manière plus significative, après que la gouverneure de la Banque centrale russe, Elvira Nabiullina, a déclaré en mai 2015 qu’elle ne voyait aucun besoin d’acheter toute la production nationale d’or alors que les besoins en or de la banque pourraient facilement être satisfaits sur le marché libre à l’échelle internationale, ce qui drainerait les réserves en roubles, il s’agit apparemment d’une volte-face. La Banque centrale de Russie achète maintenant toute la production d’or russe domestique. C’est seulement après cela qu’elle en importe, si l’objectif mensuel n’est pas atteint. Nabiullina a récemment déclaré : «Nous pensons qu’il est nécessaire de disposer d’un coussin financier supplémentaire pour l’État, face à de telles incertitudes externes.»

Il est très important que la Russie, dont les réserves d’or de la Banque centrale ont été pillées par Eltsine au début des années 1990, se soit développée pour devenir le deuxième pays extracteur d’or du monde après la Chine. Il s’agit d’un soutien important à son industrie minière de l’or et au rouble.

La Chine et le Kazakhstan aussi

Des volumes d’or à peine plus faibles ont été achetés au cours des derniers mois par la Chine. Et une addition mensuelle significative à sa réserve d’or est faite aussi par le Kazakhstan. Durant les quarante derniers mois, le pays a augmenté les réserves d’or de sa Banque centrale. Le Kazakhstan, avec la Russie, est un membre de l’Union économique eurasienne, comme le Belarus, l’Arménie et le Kirghizistan. Le Belarus a également augmenté ses réserves de lingots.

La Chine a encore acheté 17 tonnes d’or en janvier et va en acheter un total de 215 tonnes cette année, à peu près autant que la Russie. De août 2015 à janvier 2016, la Chine a ajouté 101 tonnes d’or à ses réserves. Les achats annuels de plus de 200 tonnes par la PBOC [Banque populaire de Chine, NdT] dépasseraient le total des avoirs en or de presque 20 pays, selon le World Gold Council. Les réserves en or de la Banque centrale chinoise ont augmenté de 57% depuis 2009, selon les données de la Banque populaire de Chine révélées en juillet 2015. Les observateurs du marché pensent même que la quantité d’or dans les coffres de la Banque centrale de la Chine est politiquement largement sous-estimée, afin de ne pas faire sonner trop fort l’alarme à Washington et à Londres.

Le Kirghizstan, la Russie et la Chine sont également membres de l’Organisation de coopération de Shanghai. Ces pays d’Eurasie font tous partie du projet mammouth chinois Une Ceinture, une Route, parfois appelé la Nouvelle route de la soie, qui sillonnera toute l’Eurasie avec des réseaux de trains à grande vitesse et le développement de nouveaux grands ports de la région pour changer la carte économique de l’Eurasie. L’année dernière, la Chine a annoncé qu’elle étudiait les lignes de chemin de fer de la Route de la Soie pour permettre aux gisements d’or de l’Asie centrale et de la Russie, qui manquent encore d’infrastructures, de se développer pour devenir économiquement intéressants pour ces pays.

La Russie, la Chine et d’autres pays d’Eurasie agissent pour que leurs monnaies deviennent «bonnes comme de l’or», un terme appliqué au dollar américain il y a six décennies. Que la Russie ait aussi un ratio extrêmement faible de quelque 18% de dette par rapport au PIB, contre 103% pour les États-Unis, 94% pour les pays de la zone euro, et plus de 200% pour le Japon est un fait que les agences de notation occidentales, engagées dans la guerre financière du Trésor américain contre la Fédération de Russie, ignorent commodément. La Russie a une économie beaucoup plus saine que la plupart des pays occidentaux qui la déclarent en faillite.

F.William Engdhal

 

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