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Accord Sykes-Picot : « Les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et les Arabes ont colorié la carte » (OLJ)

par OLJ 16 Mai 2016, 14:16 Accord Sykes-Picot Colonialisme France Grande-Bretagne Impérialisme Palestine Irak USA Russie

Accord Sykes-Picot : « Les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et les Arabes ont colorié la carte » (OLJ)

L'historien français Henry Laurens revient sur le contexte et l'enjeu de l'accord Sykes-Picot depuis cent ans jusqu'à aujourd'hui.

Qui mieux que Henry Laurens, professeur au Collège de France, titulaire de la chaire d'histoire contemporaine du monde arabe et auteur de nombreux ouvrages, pour expliquer l'accord historique Sykes-Picot qui a influencé la région du Proche-Orient depuis cent ans. Pour L'Orient-Le Jour, il commente le contexte et l'évolution des pays arabes nés des frontières dessinées par les Français et les Anglais, et qui se sont figées au fil des décennies.

Peut-on parler du contexte historique de l'accord Sykes-Picot ?

L'accord Sykes-Picot est intimement lié à la conjoncture de la Première Guerre mondiale. Au début, les Français et les Anglais voulaient maintenir l'Empire ottoman, parce que tout simplement cela paraissait la meilleure formule juridique pour protéger leur présence et leurs investissements économiques dans la région. Mais suite à la bataille des Dardanelles, la Russie a fait savoir qu'elle revendiquait Constantinople. Les Français et les Anglais ont dû accepter la demande russe. À partir de ce moment-là, cela signifiait la fin de l'Empire ottoman. Il fallait donc étudier le partage de cet empire.

Les négociations ont été confiées à deux diplomates qui n'étaient d'ailleurs pas à un haut niveau décisionnel, le Français François Georges Picot et le Britannique sir Mark Sykes. Au départ, on n'y attachait pas une grande importance, d'autant plus qu'on était en pleine guerre et qu'il y avait d'autres sujets beaucoup plus importants. Ils ont néanmoins négocié durant plusieurs mois pour arriver à un texte qu'ils ont présenté aux autorités. Le document n'est en fait qu'un échange de lettres entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et sir Edward Grey, secrétaire d'État au Foreign Office. Il n'y a donc pas un accord à proprement dit. Cet échange de lettres prévoit des zones directes et des zones indirectes de domination française et britannique. Le texte prévoit en outre la création d'un ou de plusieurs États arabes.
Une fois approuvé par les gouvernements français et anglais, l'accord a été transmis à la Russie qui l'approuve à son tour avant qu'il soit enfin validé par l'Italie. Cet ensemble de documents diplomatiques est centré sur l'idée de zones sous contrôle direct, relativement limité, pour la France sur le littoral est de la Méditerranée et de la région de Cilicie. Pour le Royaume-Uni, le contrôle direct se limitait à la région entre Bagdad et Bassora. Le reste des terres intérieures est sous contrôle indirect de ces deux pays, qui dans la pensée de Sykes et Picot est donné aux Hachémites qui seront dans une zone sous tutelle française et dans une autre zone sous tutelle britannique. À noter donc que dans cet accord, le mot Liban n'apparaît pas. Le mot sionisme aussi. La Palestine est internationalisée.

(Rétrospective : Sykes-Picot, la ténacité d'un mythe, l'article de Lina Kennouche)

Entre-temps, il y a eu deux changements essentiels. D'abord il y a eu en avril 1917 l'entrée en guerre des États-Unis qui ne se considéraient pas liés par cet accord, appelant ainsi à appliquer le principe du droit des peuples à décider d'eux-mêmes. À partir de ce moment-là, le vocabulaire et la grammaire des relations internationales changent. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles Sykes se tourne vers les sionistes pour remettre en cause l'accord franco-britannique. D'où la seconde partie des événements qui conduisent, entre autres, à la déclaration de Balfour du 2 novembre 1917.

De leur côté, les Français découvrent qu'il y a un problème dans l'accord : la wilayet de Mossoul est dans la zone de contrôle indirecte des Français, mais les Anglais contrôlent les concessions pétrolières de la ville.
Une fois la guerre terminée en 1918, les événements se précipitent. En décembre 1918, le président du Conseil français, Georges Clemenceau rencontre le Premier ministre britannique Lloyd George, sans témoin. Ce dernier exige la Palestine et Mossoul. À partir de là commencent des négociations qui finiront par la conférence de San Remo.

Ce qui est toutefois important, c'est la position du président américain Wilson. Quand il appelle au droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, il parle des peuples blancs. C'est quelqu'un de raciste. Un des pires présidents ségrégationnistes de l'histoire des États-Unis. Donc les Arabes poseront problème parce qu'il ne sait pas s'ils sont blancs ou pas.

C'est donc début 1919 qu'on se met d'accord sur la création de mandats, une forme de colonisation à durée déterminée. La question sera à qui donner des mandats. L'émir Fayçal ben Hussein ayant accepté l'idée voulait uniquement un mandat britannique pour consolider l'unité arabe. Or les Français n'étaient évidemment pas d'accord. Une commission a été formée et chargée de consulter la population. Or à la surprise des Français et des Britanniques, les Arabes sous contrôle anglais réclamaient les Français, et les Arabes sous contrôle français voulaient les Anglais.

(Analyse : Pourquoi un nouveau Sykes-Picot ne réglerait en rien les conflits du Proche-Orient, l'article d'Anthony Samrani)

Les Français étaient embêtés. Il fallait trouver des Arabes qui voulaient de la présence française. Ils ne trouvent que les Libanais chrétiens. En échange, ces derniers exigent un État libanais souverain. Or, au départ, les Français n'en voulaient pas.
On arrive à San Remo, en 1920, où on négocie les derniers points de l'accord qui a conduit à quelques remaniements dans la carte du Proche-Orient. À noter dans ce cadre qu'il s'agissait d'une conférence et non pas d'un accord. Il n'y a donc pas de parties signataires, mais un procès-verbal. Parallèlement, Français et Britanniques signèrent un accord sur le partage du pétrole de Mossoul qui passe désormais à l'Irak. La France obtient ainsi 25 % de l'exploitation du pétrole et crée donc à cette fin la Compagnie française du pétrole qui est l'ancêtre de Total.
À noter donc que la carte de San Remo n'a rien à voir avec la carte dite de Sykes-Picot. Et quand les gens parlent de Sykes-Picot, ils pensent en réalité à San Remo.

Pourquoi ces frontières dans l'ensemble ont résisté au temps ?

Parce que les habitants et les pouvoirs arabes se sont installés dedans. Beyrouth a pris le contrôle du territoire libanais, Damas celui de la Syrie, Bagdad du territoire irakien, etc. À noter toutefois qu'une bonne partie du tracé des frontières suit les limites administratives ottomanes. Ainsi, on peut dire que les Français et les Anglais ont dessiné les frontières, et que les Arabes ont colorié la carte.
La France et le Royaume-Uni ont créé des États, des administrations, ils ont défini des territoires, et très rapidement ceux-ci sont devenus rigides. Mais c'était le choix des Arabes. L'exemple absolument parfait est le cas des réfugiés palestiniens. En 1948, les États arabes sont solidement installés, ce qui fait que les réfugiés palestiniens se sentent palestiniens ; ils ne se sentent pas libanais, syriens, égyptiens, etc. Et de l'autre côté, ils sont considérés comme palestiniens.

(Regards croisés : L'accord Sykes-Picot vu par des Arabes..., l'article de Samia Medawar)

En outre, les définitions des populations arabes sont beaucoup plus rigides que les définitions eu Europe où l'on voit des Français devenir des Allemands ou des Anglais devenir des Français, tandis que la situation est beaucoup moins flexible dans les pays arabes.
Ces frontières sont devenues solides du fait même de la volonté des pays arabes qui se sont construits dans le cadre de ces frontières. Ce qui est curieux parce que les dirigeants arabes accusaient souvent l'impérialisme de vouloir supprimer les frontières de Sykes-Picot en voulant créer des mini-États. En fait, ils étaient attachés aux frontières de San Remo et les défendaient contre les complots des impérialistes. Par contre, ce qui inquiète les Turcs, c'est la remise en cause de la conférence de Lausanne parce qu'ils ont peur de l'émergence d'un État kurde.

Après 1920, l'énergie politique des Arabes s'est concentrée sur l'action politique et la construction de l'État dans les limites de leurs frontières. Mais à partir des années 30, il y a eu un mouvement d'unité arabe qui est réapparu. Ce mouvement remettait en cause la légitimité des États. Mais ce sont aussi les mêmes qui construisaient les États. En fait chaque pays voulait l'unité arabe, mais à son propre profit et pas au profit des autres. Qu'il s'agisse de l'Irak, de l'Égypte. Et ça n'a jamais marché.
Entre-temps, les sociétés arabes ont divergé à partir des années 20 avec les nouvelles organisations sociales, les lois différentes entre les pays et la construction de nouvelles cultures à l'intérieur de chaque espace. Voyez la difficulté que l'Allemagne a aujourd'hui pour intégrer l'ancienne Allemagne de l'Est alors que cette dernière n'a été séparée du reste de l'Allemagne que pendant 45 ans. Au Proche-Orient, cela va faire un siècle que les frontières ont pris forme.

Une autre raison est l'absence de démocratie. L'Union européenne a pu se construire parce qu'il s'agissait d'un mouvement démocratique avec des consultations régulières de la population à chaque étape.
L'Égyptien Gamal Abdel Nasser, le Syrien Hafez el-Assad ou l'Irakien Nouri Saïd étaient certes des hommes d'État jouissant d'une grande popularité, mais c'étaient des dirigeants autoritaires qui ne respectaient pas les oppositions et ne cherchaient l'unité arabe que pour leur propre profit.

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