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Impeachment contre Dilma Rousseff : un coup contre les BRICS (InvestigAction)

par Juan Manuel Karg 15 Mai 2016, 17:19 BRICS Rousseff Coup d'Etat Impérialisme

Le coup d’État institutionnel est finalement en marche au Brésil après que 367 députés aient voté pour que s’ouvre le processus de destitution de la présidente Dilma Rousseff. C’est une mauvaise nouvelle pour l’Amérique Latine et les Caraïbes: il met à mal la stabilité politique du pays le plus important du continent qui souffrait déjà de sérieux problèmes économiques. Mais ce coup d’État va bien au-delà du simple contexte régional: si les «coups d’États institutionnels» respectivement au Honduras en 2009 et au Paraguay en 2012 ont été menés contre l’Alternative Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique (ALBA) et le Mercosur, l’attaque contre le Brésil vise cette fois-ci les BRICS et les pays émergents à un moment de grande convulsion pour l’économie internationale, au moment où un bloc de pays se démène face aux États-Unis et à l’Union Européenne pour le contrôle du commerce mondial.

Désormais, la marche sera la suivante: le Sénat devra approuver par une majorité simple le déclenchement de l’impeachment à la suite duquel Dilma sera écartée du pouvoir au maximum 180 jours, jusqu’à ce que deux tiers des sénateurs votent pour sa destitution finale. Ainsi, Michel Temer, un politicien qui recueille seulement 1% des voix pour les élections de 2018 et dont l’image négative atteint plus de 61% au sein de la population brésilienne selon l’institut Vox Populi, prendra possession du Planalto (siège de l’exécutif brésilien) et ce grâce à une combinaison de facteurs froidement planifiés à l’avance: érosion médiatique, opposition dans les rues, pression du patronat et coup de griffe institutionnel. Finalement, les «nouvelles droites», tellement embellies dans certains espaces académiques et journalistiques ont fini par agir de la manière la plus ancienne qui soit, dévoilant ainsi leur véritable intention, celle de destituer les gouvernements en place.

Une analyse du vote nous permet de comprendre la situation : sur les 38 députés présents au Parlement pour voter, 35 sont poursuivis pour des faits de corruption. De là ressort une certitude: avec Temer comme président, ces faits de corruption seront tout simplement balayés. Dilma qui paradoxalement n’est pas impliquée dans le scandale «Lava Jato» sera accusée et on essayera ainsi de tourner la page sur ce scandale qui éclabousse les partis traditionnels du système brésilien. Ainsi, la surenchère de certains députés, sous les cris de «Dehors le PT, Dehors Dilma, Dehors Lula» cachaient leurs vrais intentions: fermer le chapitre «Lava Jato» et essayer de maximiser les profits des grands groupes économiques rassemblés autour de la puissante Fiesp (patronat), qui a d’ailleurs salué avec enthousiasme le coup d’État en cours.

Mais il y a un autre facteur à analyser: le Parti des Travailleurs (PT), la Centrale Unique des Travailleurs (CUT) et le Mouvement des Travailleurs sans Terre (MST) comme trident qui a organisé les mobilisations contre l’Impeachment possède une force sociale qui n’est pas sans importance dans un moment comme celui-ci.

De plus, ils réunissent autour d’eux le dirigeant qui a les intentions de vote les plus importantes pour les élections de 2018 et qui n’est autre que l’ex-président Luiz Inácio Lula da Silva. Que tentera de faire un gouvernement dirigé par Temer face à Lula? Essayeront-ils, enhardi par la victoire temporaire, de faire pression sur le législatif pour qu’il déclare l’inhabilitation de Lula voire sa détention provisoire? Il ne faut écarter aucun scénario, même si la droite devrait savoir qu’une telle situation pourrait renforcer le lancement de la candidature de l’ex-syndicaliste en vue des élections présidentielles.

Reste à savoir, enfin, ce que feront les instances d’intégration régionale face au nouveau cas de figure. Le vice-président du Parlasur (Parlement du Merosur), Daniel Caggiani, du MPP-Frente Amplio d’Uruguay a déjà déclaré qu’il considère que son pays doit plaider pour la mise en place de la Carte Démocratique du Mercosur et de l’Unasur dans le cas où le Senat irait dans le sens du coup d’État institutionnel. Que cela signifie- t-il concrètement? Demander l’écartement temporaire du Brésil des deux institutions, chose qui a déjà eu lieu avec le Paraguay de Franco après le «coup d’État institutionnel» contre Fernando Lugo.

Temer doit maintenant jouer sa carte externe: dissimuler le coup d’État sous l’apparence d’un jugement politique traditionnel, aidé par quelques médias de la région et du monde. Le revanchisme explicite exprimé dans certains votes en faveur de l’impeachment- particulièrement de la part des députés d’extrême droite Eduardo et Jair Bolsonaro qui ont dédié leur vote au tortionnaire de Rousseff lui rendra cette tâche franchement difficile.

* Politologue Université de Buenos Aires- Analyste International

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