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France : le rapport parlementaire sur les attentats demande de nouveaux pouvoirs pour la police (WSWS)

par Alex Lantier 9 Juillet 2016, 12:02 France Etat d'urgence Etat policier

Le 5 juillet, l’Assemblée nationale a approuvé le rapport de la commission d’enquête bipartisane sur les attentats terroristes de l’an dernier à Paris.

A la mise en ligne de cet article, le rapport n’avait pas encore été publié par l’Assemblée. Cependant, les analyses de la presse et les commentaires publics de ceux qui ont dirigé le travail de la commission, Sébastien Pietrasanta du PS (Parti socialiste) et Georges Fenech du parti de droite LR (Les Républicains), montrent que ce rapport est truffé de contradictions et d’absurdes dérobades.

Les 40 propositions faites par la commission et publiées sur le site Web de l’Assemblée proposent un renforcement massif des pouvoirs de police. Elles comprennent: l’intégration des services de renseignement et des unités des forces spéciales intérieures, qui sont concurrents; la centralisation des bases de données de sécurité et des opérations d’espionnage électronique en France et dans toute l’Europe; le recrutement d’au moins 2000 personnes supplémentaires dans les forces de sécurité; et un armement plus lourd des soldats déployés sur le territoire français.

La conclusion inévitable du rapport est cependant que les mesures d’État policier feront peu, voire rien pour se prémunir contre de futures attaques terroristes. Alors qu’elles permettront à la police d’intensifier l’espionnage et la répression de la population – comme la répression sanglante en cours des protestations sociales contre les mesures d’austérité du gouvernement PS – elles n’empêcheront pas les attaques terroristes. Ces attentats sont possibles dans une large mesure en raison du refus des agences de sécurité d’arrêter les combattants islamistes bien connus servant d’« actifs » clés dans les guerres de changement de régime de la France et de l’OTAN au Moyen-Orient.

L’État français a adopté une loi draconienne d’espionnage policier après les attentats contre Charlie Hebdo le 7 janvier 2015, autorisant l’espionnage de masse par la police de l’ensemble de la population française. Malgré tout, des hommes connus comme associés importants ou comme dirigeants de groupes islamistes terroristes en Syrie et au Yémen – les frères Kouachi par exemple qui ont dirigé l’attaque contre Charlie Hebdo et Abdelhamid Abaaoud, ayant joué un rôle central dans les attentats du 13 novembre 2015 à Paris – se déplaçaient librement à travers l’Europe, préparant leurs attaques sans être inquiétés

Georges Fenech a lui-même déclaré que le but de l’enquête était de « Comprendre comment les auteurs des pires attaques terroristes que l'Hexagone ait connues depuis l'après-guerre ont pu se déplacer à leur guise, alors qu'ils étaient, dans leur quasi-totalité, fichés, surveillés, condamnés ou sous le coup d'un mandat d'arrêt. »

Parlant au journal Le Monde, il a ajouté : « Il y a eu des failles de nos services de renseignement, les trois assaillants du Bataclan [le 13 novembre] étaient tous archiconnus, tout comme les frères Kouachi [auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo]. »

Pietrasanta a dit, « le contrôle judiciaire de Samy Amimour [un des terroristes du Bataclan] aurait dû être beaucoup plus strict, et nous ne comprenons pas pourquoi sa surveillance a cessé à partir du moment où il a été mis en examen en 2012, dans le cadre d’un projet de départ au Yémen. De la même manière, Abdelhamid Abaaoud [du commando des terrasses] aurait dû être interpellé en Grèce en janvier 2015. »

On ne peut pas comprendre comment, au milieu d’une prétendue guerre contre le terrorisme on permet à des terroristes islamistes connus de préparer des attentats en Europe, sans placer ces événements dans leur contexte international. Au milieu d’une guerre de changement de régime qui dure depuis cinq ans en Syrie, un réseau de groupes terroristes islamistes a été formé pour recruter et transporter des combattants étrangers au Moyen-Orient et faire la guerre en Syrie. L’an dernier, un rapport du Groupe Soufan a estimé leur nombre total à environ 30.000, dont 5000 venus d’Europe et 1700 à partir de la seule France.

Ce flux important de combattants n’a pu échapper aux services de renseignement des puissances de l’OTAN, surtout dans la mesure où ces organismes – avant tout la CIA – ont été étroitement impliqués dans leur financement, leur armement et leur formation sur le terrain au Moyen-Orient. Ce réseau de combattants a apparemment commencé à dépasser la capacité des services de renseignement à surveiller de près les personnes concernées, particulièrement dans des conditions où celles-ci faisaient partie d’opérations secrètes protégées comme éléments essentiels de la politique étrangère française ou de l’OTAN.

Le vaste développement des organismes policiers de surveillance s’est avérée impuissante face aux attaques contre Charlie Hebdo et celles du 13 novembre à Paris, les attaques du 22 mars à Bruxelles, ou une quelconque autre attaque étant préparée par ces réseaux en Europe. Même Pietrasanta et Fenech admettent que les déploiements militaires imposés en vertu de l’état d’urgence après les attaques du 13 novembre, ne jouent aucun rôle réel dans le fait d’apporter plus de sûreté au pays .

« Et dix-huit mois après le début de l'opération Sentinelle, alors que cette contribution qui a été jusqu'à 10.000 hommes est encore aujourd'hui de 6.000 à 7.000 soldats, je m'interroge sur la valeur ajoutée réelle dans la sécurisation du territoire national, » a déclaré Pietrasanta.

L'état d'urgence et l'escalade des pouvoirs de police et de surveillance visaient plutôt surtout l'opposition politique dans la classe ouvrière et la jeunesse. Ils ont créé la base pour la surveillance de masse et l’agression violente des manifestations, la détention préventive et l'assignation à résidence de centaines de manifestants.

Dans la mesure où Pietrasanta et Fenech ont essayé de maintenir dans leurs présentations la fiction que les attaques terroristes étaient le résultat de simples lacunes et du manque de coordination entre les agences d’espionnage, ils tombèrent dans l’absurdité.

Ils ont ainsi essayé d’expliquer pourquoi il était impossible d’arrêter les attaques du 13 novembre, même si – comme cela avait été le cas dans les attentats du 22 mars à Bruxelles – les cibles, comme le théâtre du Bataclan, avaient été identifiées par des détenus islamistes aux services de renseignement. Ils ont insisté pour dire que, même si les objectifs avaient été identifiés, cela ne les rendait pas plus faciles à protéger. « Contrecarrer les attaques aurait supposé que les magistrats instructeurs et les agents des services de renseignement aient gardé, personnellement, en mémoire toutes les cibles mentionnées par les terroristes lors de leurs auditions », a déclaré Pietrasanta.

Sommes nous censés prendre de telles affirmations au sérieux? Si le seul problème était que la police ne pouvait pas mémoriser la liste des cibles qu’elle devait protéger, elle aurait peut-être pu essayer d’en faire une liste écrite.

Particulièrement stupéfiante, étant donné que bon nombre des réseaux islamistes impliqués dans les attentats terroristes se sont développés alors que leurs membres étaient en prison, est leur description des agences de renseignement spécialisées travaillant dans le système pénitentiaire français.

Pietrasanta et Fenech ont déclaré: « En mai 2016, nous avons auditionné Jean-Jacques Urvoas qui nous a précisé que, depuis sa nomination comme ministre de la Justice, il n’avait été destinataire d’aucun élément sur le renseignement pénitentiaire, et ce malgré un effectif de 380 personnes. Il a même déploré que ce système fût toujours “en panne, inopérant, et ne faisait pas remonter les informations concernant les radicalisations en prison.” »

Vu que la France est censée être en état d’alerte extrême dans une guerre contre le djihadisme islamiste, il faut se demander ce que ces 380 personnes font si elles ne produisent pas des rapports sur ces détenus? Si elles n’aident pas à fournir cette information aux plus hautes autorités, est-ce que c’est peut-être parce qu’elles ont conclu qu’il était préférable de regarder ailleurs quand des prisonniers « à problème » sont envoyés à l’étranger pour combattre et se faire tuer dans des guerres qui ont le soutien des agences de renseignement?

(Article paru d’abord en anglais le 8 juillet 2016)

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