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L’UE renforce ses relations avec la Chine malgré la crise en mer de Chine méridionale (WSWS)

par Alex Lantier 30 Juillet 2016, 12:43 Chine Mer de Chine UE Alliance

Mardi, la Cour permanente d’arbitrage de l’ONU (CPA) rendait à La Haye une décision explosive déclarant illégales les revendications territoriales de la Chine et ses récupérations de terres en mer de Chine méridionale, au moment où se terminait à Beijing le 18e sommet UE-Chine. Le contraste était frappant entre la sentence prononcée suite à une plainte des Philippines soutenue par les États-Unis et les pourparlers entre l’UE et les autorités chinoises.

La décision de mardi a créé un face-à-face militaire dangereux en mer de Chine du Sud, les États-Unis y ayant déployé des navires de guerre et la Chine menacé de déclarer une zone d’identification de défense aérienne au-dessus des îles contestées.

Représentée par le président du Conseil européen Donald Tusk, et celui de la Commission européenne Jean-Claude Juncker, l’UE a poursuivi des objectifs très différents lors de pourparlers avec le premier ministre chinois Li Keqiang. Elle a posé des exigences sévères, comme une réduction des capacités industrielles de la Chine, qui entraînerait le licenciement de millions de travailleurs chinois, notamment dans la sidérurgie. Mais si les responsables de l’UE on suivi les États-Unis dans l’exigence que Beijing adhère à un « ordre international fondé sur des règles, » ils ont ostensiblement refusé d’approuver les revendications anti-chinoises des USA et des Philippines en mer de Chine du Sud.

Pendant qu’ils renforçaient l’intégration de l’UE dans des projets chinois d’infrastructure auxquels Washington est opposé, comme la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) et le Projet « une route, une région » (OBOR) d’infrastructure de transport et d’énergie pan-eurasienne, les responsables de l’UE décrivaient la Chine comme un partenaire géostratégique clé dans certains des points chauds les plus controversés et les plus instables du monde.

« La réunion d’aujourd’hui nous donne l’occasion de démontrer la force de notre partenariat stratégique, » a déclaré Tusk lors d’une conférence de presse à Beijing. « L’Union européenne attend avec intérêt de collaborer étroitement avec la Chine afin de résoudre les conflits internationaux et de répondre aux priorités de la politique étrangère... Nous appuyant sur l’expérience positive des négociations sur le nucléaire iranien, nous sommes convaincus que nous pouvons contribuer fortement à la paix et à la prospérité dans le monde, en particulier en Syrie, en Irak, en Afghanistan ou en Afrique. »

Les responsables de l’UE font en même temps clairement comprendre qu’ils ont l’intention de rester neutres dans l’escalade du conflit entre la Chine et les États-Unis en mer de Chine méridionale.

Après avoir rappelé la décision de la CPA, Tusk a conclu par une approbation sans équivoque des liens entre l'UE et la Chine : « Le sommet d'aujourd'hui devrait envoyer le message, à notre peuple et au reste du monde, de notre engagement commun pour notre partenariat stratégique. »

Li a dit que la Chine, en ignorant la décision de la CPA et en réglant les différends conformément à la Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale, défendait le droit international.

L’ambassadrice de Chine auprès de l’UE, Yang Yanyi, a dit à Euractiv.com que la Chine avait demandé la « neutralité » de l’UE dans la dispute : « Nous avons nos préoccupations quant à la vraie cause de la tension continue en mer de Chine méridionale [qui est une] provocation grave des États-Unis... [ils] continuent d’affirmer qu’ils sont contre les actions qui militarisent la mer de Chine méridionale. Pourtant, ils envoient de plus en plus de vaisseaux et d’avions militaires à proximité des eaux côtières de la Chine, une menace grave pour la sécurité de la Chine sur terre et sur mer, qui menace de faire escalader des tensions en Asie. »

La semaine dernière, Federica Mogherini a présenté en tant que chef de la politique étrangère de l’UE un document de stratégie clé au Parlement européen, intitulé « Eléments pour une nouvelle stratégie de l’UE par rapport à la Chine.» Elle a déclaré, « notre Union ne prend pas parti sur les revendications territoriales spécifiques en mer de Chine méridionale. »

Jan Gaspers, de l’Institut Mercator pour les études sur la Chine, de Berlin, a averti qu’« Une augmentation des tensions dans [la mer de Chine méridionale] va encore accroître la pression sur les États membres de l’UE pour qu’ils se positionnent clairement par rapport aux disputes. Prendre une position ferme implique cependant, soit d’endommager les relations avec les États-Unis et ses partenaires dans la région soit — ce qui est beaucoup plus probable — de causer des tensions avec la Chine. »

« Le pivot vers l’Asie » de l’administration Obama et les conflits auxquels elle excite avec la Chine ont enfermé l’UE dans d’insolubles contradictions. Alors que cette dernière compte sur l’impérialisme américain comme allié militaire clé dans l’OTAN, Washington fait pression sur elle pour qu’elle se montre hostile à la Russie et à la Chine, ce à quoi de nombreuses capitales européennes s’opposent. De larges sections de la bourgeoisie européenne, Berlin à leur tête, reconsidèrent leur relation stratégique avec les Etats-Unis.

Le mois dernier, le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier a vivement attaqué et de façon très explicite la politique étrangère américaine, notamment en Irak et au Moyen-Orient. Il a dit : « Non seulement, l’Administration Bush n’est pas parvenue à réorganiser la région par la force, mais les coûts politiques, économiques et de prestige de cette aventure ont sapé la position globale des États-Unis. » Il a également dénoncé les manœuvres militaires menées par les États-Unis en Europe de l’Est comme « des rodomontades et des cris de guerre bruyants » visant la Russie.

Une force majeure poussant la politique étrangère de l’UE à devenir plus indépendante est la crise économique et politique profonde du capitalisme européen, surtout suite au vote de sortie de l’UE en Grande-Bretagne. Alors que l’Europe va au devant d’un effondrement économique en raison des actuelles attaques d’austérité sur le niveau de vie des travailleurs et qu’elle a la perspective d’une baisse du commerce entre la Grande-Bretagne et l’UE, des voix puissantes dans l’UE appellent à une réorientation commerciale et à une politique étrangère allant vers une alliance bien plus étroite avec la Chine. Ceci entraînerait inévitablement l’Europe dans un conflit insoluble avec Washington.

Le site web « EUobserver » a noté : « Les pressions du Brexit ont le potentiel d’amplifier les tendances décourageantes dans le commerce et les investissements mondiaux... La sortie réelle du Royaume-Uni de l’UE pourrait limiter pour la Chine les avantages stratégiques découlant de l’approfondissement des liens économiques entre Londres et Beijing, mais il élèverait les enjeux et les opportunités dans la coopération entre la Chine et l’UE. »

Les responsables chinois ont pour leur part exprimé un vif intérêt pour un projet d’infrastructure prévu par l’UE et mené par Juncker, à hauteur de 300 milliards d’euros. Le diplomate Wang Yiwei a dit au South China Morning Post : « Le potentiel est énorme d’une jonction du plan Juncker avec le projet “Une route, une région.” »

Le récent document de Mogherini sur les liens stratégiques entre l’UE et la Chine appelait à soutenir l’AIIB et d’autres projets d’investissement chinois, déclarant : « L’objectif devrait être d’aider à construire des réseaux d’infrastructures transfrontaliers durables et interopérables dans les pays et régions situées entre l’UE et la Chine. » elle a ajouté, énigmatique : « Derrière l’initiative majeure, ‘Une route, une région’ se trouvent des considérations essentiellement économiques et domestiques, mais il y aura des conséquences géostratégiques. »

Mogherini n’a pas précisé ce que seraient ces « conséquences géostratégiques. » Mais c’est un secret de polichinelle que Washington considère l’intégration du continent eurasien comme une menace mortelle pour l’établissement de son hégémonie mondiale suite à la dissolution de l’URSS. La considération principale derrière deux décennies et demie de guerres américaines en Afghanistan, en Irak, et au-delà a été l’affirmation d’un contrôle américain incontestable sur l’Eurasie.

En 1997, l’ancien conseiller à la sécurité nationale des États-Unis Zbigniew Brzezinski avertissait dans son livre, Le Grand Échiquier, qu’il était nécessaire d’empêcher une unification de l’Eurasie contre Washington: « ... la question est de savoir comment l’Amérique, engagée mondialement, fait face aux relations complexes des puissances eurasiennes – en particulier si elle empêche l’émergence d’une puissance eurasienne dominante et antagoniste – et reste au cœur de la capacité de l’Amérique à exercer sa primauté mondiale... L’Eurasie est ainsi l’échiquier sur lequel la lutte pour la suprématie mondiale continue de se jouer. »

Ces conflits montrent les calculs géostratégiques mondiaux sous-tendant la militarisation de la politique européenne – avant tout, la décision de Berlin d’abandonner la politique de retenue militaire adoptée après la défaite du régime nazi en 1945 et de lancer une grande campagne de réarmement. Alors que les conflits entre grandes puissances atteignent une intensité sans précédent, et que le danger de guerre est posé de tous côtés, les impérialistes européens sont déterminés à faire valoir leurs intérêts indépendants.

Pour la première fois cette année, l’Allemagne rejoint les exercices navals RIMPAC menés par les États-Unis dans l’océan Pacifique. Elle y rejoint non seulement des navires américains, mais aussi chinois, français et italiens.

Expliquant dans un discours le mois dernier pourquoi les navires de guerre européens devaient retourner en Asie, le ministre français de la Défense Jean-Yves Le Drian a déclaré: « La question de la stabilité en Asie-Pacifique, n’est donc pas... un sujet théorique. C’est un sujet concret qui mobilise toute une partie de mon ministère dans les domaines de la réflexion stratégique, du suivi des évolutions régionales, du dialogue avec nos partenaires, des activités de renseignement, de la planification et de la conduite opérationnelle. »

(Article paru d’abord en anglais le 14 juillet 2016)

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