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La réconciliation russo-turque peut-elle changer la donne en Syrie ? (OLJ)

par Anthony Samrani 4 Juillet 2016, 06:26 Syrie Russie Turquie Erdogan Poutine Reconciliation

Malgré l'attaque contre l'aéroport d'Istanbul, la position turque vis-à-vis du conflit syrien ne semble pas devoir évoluer.

C'est ce qu'on appelle une réconciliation surprise. Sept mois après qu'un avion russe a été abattu par Ankara à la frontière turco-syrienne, le président turc, Recep Tayyip Erdogan, a tendu la main, le 27 juin, à son ancien allié russe Vladimir Poutine en lui faisant part de ses regrets – le communiqué du Kremlin parle d'excuses – concernant « cet incident ». Les menaces de représailles de M. Poutine et les provocations, de part et d'autre, avaient fait craindre la possibilité d'une escalade militaire entre les deux États. Entre « le tsar » et le « sultan », la guerre d'ego et de testostérone battait alors son plein, au point de remettre en question les nombreux intérêts mutuels liant les deux pays.


Si elle répond avant tout au besoin de la Turquie de rompre son isolement diplomatique dans la région, la réconciliation avec Moscou est surtout motivée par des considérations commerciales. Rien ne laisse ainsi penser, pour l'instant, qu'elle pourrait avoir des répercussions sur la scène diplomatique, notamment en Syrie où les deux États se livrent une quasi-guerre par procuration. Leurs positions paraissent en effet toujours aussi antagonistes sur deux dossiers majeurs : l'avenir du président syrien, Bachar el-Assad, et le comportement à adopter vis-à-vis des milices kurdes du YPG (Unités de peuplement). Les forces russes combattent aux côtés des troupes loyalistes et soutiennent l'avancée des Kurdes au nord de la Syrie. La Turquie, au contraire, est l'un des principaux soutiens à l'opposition syrienne et bombarde les positions du YPG qu'elle considère comme la branche syrienne du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), son ennemi intime. « Sur le fond, la Russie et la Turquie ont toujours des divergences très importantes », résume Igor Delanoë, directeur adjoint de l'Observatoire franco-russe (CCI France-Russie).

La lutte contre les groupes terroristes pourrait toutefois constituer un point de convergence entre les deux pays. L'attentat qui a frappé l'aéroport d'Istanbul le 28 juin dernier, faisant au moins 45 morts, rappelle à quel point la Turquie est une cible privilégiée pour les groupes jihadistes, puisque, même si elle n'a pas été revendiquée, tout porte à croire que l'attaque a été perpétrée par l'État islamique (EI). Pointé du doigt pour avoir longtemps fermé les yeux sur les passages des jeunes jihadistes sur son territoire, Ankara a durci sa répression contre l'EI depuis plusieurs mois, tant sur la scène intérieure, où de nombreuses cellules dormantes ont été démantelées, que sur le terrain syrien, en permettant notamment aux avions de la coalition d'utiliser ses bases aériennes.

« Arrière-pensée »

Dans cette guerre d'usure, la Turquie pourrait se rapprocher de la Russie, qui se présente comme le nouveau fer de lance de la lutte contre le terrorisme depuis son intervention en Syrie en novembre 2015. Mais cette coopération se heurterait à une nouvelle divergence de fond concernant, cette fois, la définition des groupes terroristes. Moscou définit de la sorte tous les groupes armés opposés à Bachar-el Assad, alors qu'Ankara place les Kurdes, au même titre que l'EI, dans cette catégorie. « Pour l'un comme pour l'autre, le combat contre l'État islamique n'est pas une priorité », assure Jean Marcou, spécialiste de la Turquie et professeur à l'Institut d'études politiques de Grenoble. Ce dernier rappelle que les Turcs ont pilonné à l'artillerie les positions de l'EI et qu'un commando turc est même pénétré en territoire syrien pour attaquer l'organisation, mais que, malgré cela, « les Turcs combattent toujours l'EI avec une arrière-pensée », craignant de provoquer des déséquilibres qui avantageraient les Kurdes.

« La Turquie pourrait vraiment changer la donne si elle décidait de sceller sa frontière avec la Syrie », estime pour sa part M. Delanoë qui considère toutefois que la réconciliation entre les deux pays « ne va pas trop bouger les lignes en Syrie ».
Malgré l'attaque contre l'aéroport d'Istanbul, la position turque vis-à-vis du conflit syrien ne semble pas prête d'évoluer. Samedi, M. Erdogan a répété qu' « Assad était plus terroriste que l'EI, et même plus terroriste que les YPG ». Cela laisse peu de marge de manœuvre pour négocier avec la Russie. « Au mieux, les discussions sur la Syrie seront peut-être moins épidermiques », résume M. Marcou.
Fortement déstabilisés par le conflit syrien, les Turcs gagneraient probablement en sécurité et en visibilité à se rapprocher des Kurdes syriens, comme ils l'ont fait à partir de 2003 avec les Kurdes irakiens. « La logique stratégique le voudrait, mais l'agenda politique turc – qui répond à la volonté d'Erdogan de présidentialiser le régime – n'est pas sur cette ligne », analyse M. Marcou.

Du côté d'Ankara, comme de Moscou, il faudra retrouver la confiance mutuelle pour envisager un quelconque assouplissement de leur position en Syrie. Or leur positionnement stratégique diverge sur tellement de dossiers (Ukraine, Syrie, Otan, Caucase) qu'un nouvel incident diplomatique n'est pas complètement à exclure. « Concernant la Syrie, leurs relations devraient revenir à la situation de statu quo qui prévalait avant novembre », explique M. Delanoë. Ce qui ne peut pas vraiment être décrit comme une période de détente.

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