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Pourquoi les Kurdes n’ont pas soutenu le putsch ? (OLJ)

par Caroline Jayek 19 Juillet 2016, 09:02 Turquie Kurdes Coup d'Etat PKK Opposition Armée turque

Un drapeau turc sur un château à Sur dans la région de Diyarbakir (à majorité kurde). Sertac Kayar/Reuters

Décryptage

Bayram Balci, spécialiste de la Turquie, et Dlawer Ala'Aldeen, président du Middle East Research Institute (Meri), décryptent pour « L'Orient-Le Jour » l'attitude des Kurdes lors du putsch en Turquie.

 

 
 

Nombreux sont ceux qui haïssent profondément Recep Tayyip Erdogan. Mais plus nombreux encore sont ceux qui craignent bien davantage l'arrivée au pouvoir de l'armée turque. Le soir où la Turquie a vécu des scènes dignes des plus grands polars, tous les ennemis du chef de l'AKP, dont les Kurdes, à travers le HDP (parti prokurde) et, plus étonnant encore, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), ont unanimement condamné le coup d'État. Le 15 juillet en fin de soirée, une partie de l'armée turque a tenté de perpétrer un putsch, mais après de longues heures d'incertitude, marquées par une froideur de la sphère diplomatique d'abord, suivie d'un soutien unanime, le gouvernement au pouvoir a finalement repris la situation en main.

Un premier temps silencieux, le HDP a publié un communiqué, juste après la déclaration d'un autre parti d'opposition, le MHP (Parti du mouvement national, ultranationaliste), condamnant les putschistes et affirmant son opposition totale « à toutes sortes de coups d'État, quelles que soient les circonstances ».

Pourquoi les Kurdes ont-ils décidé de soutenir le président turc alors même que celui-ci leur mène une véritable guerre devenue plus intense en 2015, pendant et après les élections législatives de juin ? Si le HDP a dénoncé le coup d'État, c'est qu'il « a souhaité soutenir la démocratie, aussi imparfaite soit-elle », confie Dlawer Ala'Aldeen, président du Middle East Research Institute (Meri) et ancien ministre de l'Éducation et de la Recherche scientifique du Kurdistan irakien (2009-2012). « En aucun cas, les Kurdes n'auraient souhaité revivre les périodes passées (où l'armée était au pouvoir) », poursuit-il.

L'armée turque n'a en effet jamais été encline à négocier en faveur de la cause kurde, menant une politique ultrarépressive dans les années 70 et après le coup d'État militaire de 1980. « La bête noire du mouvement national kurde a toujours été l'armée », confirme Bayram Balci, chercheur à Sciences Po (Paris) et spécialiste de la Turquie. Selon lui, il était inacceptable pour les Kurdes de soutenir le coup d'État, car cela aurait été leur pire cauchemar que de voir l'armée arriver au pouvoir, leur préférant même M. Erdogan.

 

(Lire aussi : La rechute de « l'homme malade », le commentaire de Christian Merville)

 

Locaux attaqués
Le HDP n'a cependant pas appelé ses partisans à descendre dans la rue, la nuit du putsch, après que le président turc a exhorté ses partisans à le soutenir physiquement, place Taksim, à Istanbul, ou sur la place Kizilay, à Ankara, via la chaîne CNN Türk. Cette décision lui a valu d'être sous le feu de nombreuses critiques et de voir ses locaux attaqués durant la nuit et au lendemain du coup d'État échoué. « Il y a une réaction exagérée de certains partisans de l'AKP, qui s'en sont pris non pas aux militaires putschistes mais aux quartiers généraux du HDP. Le parti a une raison évidente de ne pas soutenir le coup d'État mais également de condamner ce genre d'agissements », estime M. Ala'Aldeen. Les autres partis d'opposition n'ont pas non plus appelé leurs supporters à manifester. « Si le HDP l'avait fait, il y aurait eu des affrontements entre les deux partis, ce qui les aurait détournés de leur but, c'est-à-dire empêcher les putschistes. »

Des Kurdes, de tous partis confondus, ont toutefois répondu à l'appel du président. « Le PKK a également dénoncé le coup d'État qu'il considère comme mauvais, mais a estimé que la politique du parti au pouvoir était tout aussi mauvaise et non démocratique », rappelle M. Ala Al'deen. Selon le Haaretz, les militaires maintenus en détention « n'ont – entre autres – pas digéré la politique de répression systématique contre les Kurdes ». Or pour l'expert kurde, cette affirmation est discutable. L'armée aurait effectivement dit cela au moment du coup d'État car elle « voulait neutraliser les Kurdes en général et apporter un terrain politique éthique. Cependant, ils ont également mis en avant le retour au kémalisme, aux valeurs turques et à la suprématie de la Turquie », précise-t-il. Les Kurdes n'ont pas cru en la sincérité des généraux car « tout l'intérêt des militaires était de neutraliser des ennemis potentiels et augmenter leurs soutiens », ajoute-t-il.

 

(Lire aussi : Après le coup d'État manqué, tentatives iraniennes et occidentales de prévenir un retour en force d'Erdogan)

 

Satisfaits
Pour Bayram Balci, le HDP et le PKK doivent être assez satisfaits de l'échec du coup d'État car cela « aurait été plus compliqué pour eux » en cas d'arrivée au pouvoir des militaires. « Cependant, pour le PKK, on peut imaginer qu'une situation de chaos aurait été profitable à leur stratégie, car plus il y a de chaos au Moyen-Orient, plus il en sort renforcé », précise toutefois M. Balci.
« Une démocratie défectueuse peut évoluer en une démocratie entière avec le temps, alors qu'une loi militaire peut uniquement évoluer vers ce qu'on a déjà vu dans le passé, c'est à dire une dictature et un ethno-nationalisme. C'est pourquoi une mauvaise démocratie est préférable à la loi militaire », estime M. Ala'Aldeen.

Même s'ils ont condamné le putsch militaire, le HDP et le PKK ne vont pas pour autant enterrer la hache de guerre avec le président Erdogan. « Le fait qu'il ait échoué n'est pas une bonne chose non plus, car le contrecoup va être une forme de passage en force d'Erdogan. Il est désormais lancé dans une telle politique de vengeance que, malheureusement, cela ne va pas aller en s'arrangeant », conclut M. Balci.

 

Repère

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