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Un tournant dangereux vers le nationalisme économique (WSWS)

par Mick Beam 13 Juillet 2016, 07:18 Brexit UE Crise Economie Nationalisme USA

Un commentaire de l'ancien secrétaire américain au Trésor Lawrence Summers, publié dans le Financial Times lundi, révèle deux développements nouveaux dans les cercles dirigeants: une perplexité croissante quant à l'état de l'économie mondiale et un tournant vers le protectionnisme et le nationalisme économique.

L'article intitulé « Les électeurs méritent un nationalisme responsable non pas un globalisme de réflexe » est significatif parce que quand il était dans le gouvernement Clinton, Summers avait été l'un des plus grands défenseurs du programme de "marché libre" et parmi ceux qui faisaient la promotion des avantages de la mondialisation capitaliste.

Dans la période récente, alors qu’échouaient tous les efforts visant à promouvoir une reprise économique après la crise financière de 2008, Summers a mis en garde contre les dangers de la « stagnation séculaire », une situation où la demande mondiale baisse continuellement, conduisant à une croissance faible permanente et à la récession, malgré des taux d'intérêt extrêmement bas.

Selon Summers, le vote en faveur du « Brexit » et la victoire de Donald Trump dans la primaire républicaine montrent que « les électeurs se révoltent contre les politiques économiques relativement ouvertes ayant été la norme aux États-Unis et en Grande-Bretagne depuis la Seconde Guerre mondiale ». Ceci allait de pair avec la montée de l'opposition populiste à l'intégration économique dans une grande partie de l'Europe, ainsi qu'en Amérique latine.

L’« approche générale », comme l’appelle Summers, consistait au cours de la période écoulée en « un discours exagéré sur les conséquences économiques de l'intégration internationale ». Mais à présent, « la disposition des gens à se laisser intimider par des experts à soutenir des réalisations cosmopolites semble pour le moment épuisée ».

Summers suggère qu’« une nouvelle approche doit partir de l'idée que la responsabilité fondamentale du gouvernement est de maximiser le bien-être des citoyens, et non pas de poursuivre un concept abstrait de bien global ».

Il y a une crise sous-jacente de la perspective tout entière de la bourgeoisie, qui proclamait que le « marché libre » et la mondialisation apporterait une croissance économique et une hausse du niveau de vie continues à la population dans le monde, doctrine promue comme une sorte de religion laïque dans les années 1990 et la première décennie du nouveau siècle. Cette crise est également mise en évidence dans un article récent paru dans le Wall Street Journal et faisant remarquer que l'élection présidentielle de 2016 était impulsée par « les promesses non tenues de l'économie américaine ».

Dans une franche admission que la perspective précédente était en ruines, l'article déclare: « La dernière décennie et demie a été si mouvementée et décevante qu'elle a bouleversé les hypothèses les plus fondamentales sur l'économie moderne et notre système politique. Cette chaîne de déceptions a donné lieu à l'une des saisons politiques les plus imprévisibles et les moins conventionnelles de l'histoire moderne avec la montée de Donald Trump et de Bernie Sanders ».

L'article cite une suite de statistiques américaines révélant l'impact de l’aggravation des conditions économiques comme: la baisse de 7 pour cent du revenu réel médian depuis 2000, la baisse de la part du travail dans le revenu national de 66 à 61 pour cent, la perte d'emplois dans l'industrie manufacturière, l'échec des nouvelles technologies à produire une hausse de l'emploi ou des revenus et le « déclin » des emplois professionnels, des bibliothécaires jusqu’aux ingénieurs.

Ces changements économiques avaient produit une aliénation croissante de masses de gens vis-à-vis de l'establishment politique et économique tout entier. Selon de récents sondages, sept Américains sur dix estimaient que le pays était sur la mauvaise voie; environ 61 pour cent des partisans de Trump et 91 pour cent des partisans de Sanders croyaient que le système économique était « biaisé en faveur d’ intérêts puissants ».

L'accent mis sur les phénomènes Trump et Sanders dans les deux articles souligne deux craintes primordiales de l'establishment politique. D'une part, l’inquiétude croissante face à la montée de l’opposition dans la classe ouvrière au programme économique et politique actuel, ce dont témoigne le vote de millions de personnes surtout des jeunes pour le « socialiste démocratique » auto-proclamé Sanders, et d' autre part la montée de tendances politiques nationalistes d’extrême droite et semi-fascistes, personnifiée par Trump.

A la fin de son commentaire, Summers souligne le risque d'une issue en faveur de l’extrême-droite: « l’internationalisme instinctif doit céder la place à un nationalisme responsable faute de quoi nous ne ferons que voir encore plus de référendums décourageants et de démagogues populistes candidats à de hautes fonctions ».

Mais le recours au nationalisme économique « rationnel » qu'il propose n’est pas une antidote à la montée du populisme de droite. Il fournit simplement une rationalisation théorique pour des politiques en grande partie identiques. Il faut noter à cet égard, que le démocrate « progressiste » Sanders soutient une politique commerciale protectionniste qui diffère peu de celle préconisée par Trump.

Toujours est-il que malgré toutes ses critiques des conséquences désastreuses de la politique économique des trois dernières décennies, que Summers a si assidûment promue, ni lui, ni personne d' autre dans l'establishment économique et politique au pouvoir ne possède un programme pour en inverser ses effets .

Le recours au nationalisme économique, « responsable » ou non, a un parallèle dans l’histoire. Dans son article Nationalisme et vie économique, écrit en 1934, au milieu de la Grande Dépression, Léon Trotsky écrivait qu’après des décennies où elle prêcha les vertus du commerce et de la division internationale du travail, la bourgeoisie avait appelé au « retour au foyer national ».

Il faut rappeler que cette perspective a été non seulement avancée ouvertement par les forces de l'extrême droite et fascistes, comme Adolf Hitler. Ce fut aussi la doctrine des « progressistes » comme John Maynard Keynes, considéré comme l'un des fondateurs de la doctrine économique bourgeoise « moderne », dont l'analyse a été invoquée par Summers dans ses avertissements sur la « stagnation séculaire. »

Le résultat du nationalisme économique des années 1930, qu'il se présente sous manteau fasciste ou « progressiste », a été le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en 1939 – l'événement le plus barbare de l’histoire – un peu plus de vingt ans après la Première Guerre mondiale. L’issue, dont les signes deviennent de plus en plus apparents, n’en sera pas différente aujourd’hui,.

Avertissant du danger de guerre, Christine Lagarde, la directrice générale du Fonds monétaire international, a déclaré récemment dans une interview au Financial Times que le monde faisait de plus en plus face à la perspective d'un « moment de type 1914 » dans le contexte d'une vague montante de mesures économiques nationalistes et protectionnistes.

La promotion déclarée du nationalisme économique par des personnalités de l'establishment tels que Summers soulève pour la classe ouvrière internationale des questions fondamentales de perspective politique.

Les attaques contre le niveau de vie, le développement de formes de pouvoir de plus en plus autoritaires et le danger croissant de guerre ne découlent pas de la mondialisation en tant que telle, mais du fait que cette évolution intrinsèquement progressiste ait lieu dans le système réactionnaire et dépassé des relations sociales capitalistes, fondées sur le profit privé et la division du monde en grandes puissances rivales et en États-nations.

Le problème essentiel posé à l'humanité est que, pour parler avec Trotsky, « le développement capitaliste dans son ensemble fait face à des obstacles et des contradictions insurmontables et se débat frénétiquement contre eux. »

La classe ouvrière internationale est la seule force sociale pouvant apporter une solution à cette crise historique. Les travailleurs doivent rejeter toute forme de nationalisme économique et politique et entreprendre la lutte pour le programme du socialisme international, afin de libérer des entraves réactionnaires du mode de production capitaliste les forces productives qu'ils ont eux-mêmes créées. C'est seulement alors que ces ressources pourront être utilisées pour subvenir aux besoins humains à travers le développement d'une économie socialiste mondiale planifiée.

(Article paru en anglais le 12 juillet 2016)

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