Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Fidel et ce qu’il représente (4ème partie) - sur l’Apartheid et la discrimination raciale (LGS)

par Jacques-François BONALDI 16 Août 2016, 12:38 Fidel Castro Cuba Afrique Apartheid Discrimination Racisme Lutte Afrique du sud

J’ai envoyé au Temps des Cerises voilà une vingtaine de jours un ouvrage intitulé « Quand Obama s’adresse aux Cubains. Remarques à ses « remarks », qui commente, paragraphe par paragraphe, l’allocution qu’Obama a prononcée le 22 mars dernier à La Havane. J’espère que l’éditeur le publiera. En attendant, comme le monde entier (progressiste et révolutionnaire) fête les quatre-vingt-dix ans de Fidel, mon idée est de vous envoyer, sous forme de « bonnes feuilles », certains passages ayant directement trait à Fidel. Ce quatrième extrait concerne l’apartheid et la discrimination raciale. La lutte contre les racistes sud-africains fut conduite directement par Fidel en personne depuis le ministère des Forces armées révolutionnaires où il se rendait tous les jours pour faire le point, analyser la situation militaire et prendre les décisions pertinentes. Le début de l’extrait, bien entendu, est le texte même des remarks d’Obama.

JFB

Nous avons pris des voies différentes pour aider le peuple sud-africain à mettre fin à l’apartheid. Mais le président Castro et moi-même avons pu être à Johannesburg pour rendre hommage à l’héritage du grand Nelson Mandela (applaudissements). Et, examinant sa vie et ses paroles, je suis sûr que nous avons pris conscience tous les deux que nous avons encore à faire pour promouvoir l’égalité dans nos propres pays, pour réduire la discrimination raciale dans nos propres pays. Et à Cuba nous souhaitons que notre engagement aide les Cubains d’ascendance africaine à se relever (applaudissements), car ils ont prouvé qu’il n’y a rien qu’ils ne puissent faire quand on leur en donne l’occasion. (B. Obama)

Avoir le front d’affirmer à La Havane, devant le peuple cubain, que les États-Unis ont aidé « le peuple sud-africain à mettre fin à l’apartheid », cela passe véritablement les bornes de l’impudence ! Obama ne veut rien savoir de l’Histoire et fronce les sourcils quand on la lui mentionne, mais, on le voit, il n’a aucun scrupule à s’en emparer quand elle lui semble utile pour tirer la couverture à soi. Il ne cesse de nous dire qu’il est né en 1961, qu’il n’a donc rien à voir avec toutes ces histoires politiques du passé, qu’on arrête de l’embêter avec tout ça, mais s’y replonger ne lui ferait pas de mal pour ne pas réécrire les événements et les faits d’une manière aussi biaisée !

J’aurais aimé qu’il expliquât dans le Grand Théâtre de La Havane comment les États-Unis ont lutté contre l’apartheid et surtout comment « ils ont aidé le peuple sud-africain à y mettre fin ». Il aurait précisé « le peuple noir sud-africain », et ça n’aurait pas été plus mal, car la minorité blanche, grande bénéficiaire du système de citoyenneté séparée, n’a jamais poussé à la roue pour le faire disparaître. Mais, passons… Bref, son auditoire se serait esclaffé en dépit de son devoir de politesse, si cette question ne réveillait pas dans les consciences et les cœurs cubains des sentiments mêlés de douleur et de tristesse, pour les morts laissés durant cette bataille contre les Blancs sud-africains, et de fierté, pour la prouesse accomplie. Car Obama ment sans le moindre scrupule à ses auditeurs cubains : jamais, à aucun moment, les États-Unis, j’entends les différentes administrations, n’ont cessé d’appuyer les racistes sud-africains.

Sous Nixon, l’administration ne critiqua jamais l’apartheid en Afrique du Sud et ne vota pas contre lui à l’ONU. Les investissements étasuniens passèrent de 692 millions de dollars en 1968 à 1,2 milliard en 1973, soit une croissance de 73 p. 100. Leurs exportations passèrent de 450 millions de dollars en 1968 à 746 millions en 1973, et les importations de 250 millions à 377 millions. L’embargo sur les armes fut tourné par l’autorisation d’exporter des équipements à double usage civil et militaire ; tandis que la Commission de l’énergie atomique continua de coopérer avec le programme nucléaire sud-africain. Tout en ne reconnaissant pas le pouvoir blanc d’Ian Smith en Rhodésie, l’administration Nixon ne lui imposa aucune sanction et alla jusqu’à approuver l’amendement Byrd qui autorisait, en violation de l’embargo, l’importation aux USA de chrome rhodésien. Sous Ford, qui avait retenu Kissinger à son poste de secrétaire d’État, rien ne changea. Après l’échec de la politique occidentale en Afrique australe à cause de la défaite militaire des troupes sud-africaines devant les forces combinées cubaines et angolaises, Kissinger dut tracer une nouvelle ère dans la politique étasunienne envers l’Afrique, dans son fameux discours de Lusaka le 27 avril 1976 : le problème le plus urgent à régler était la Rhodésie ; le cas de la Namibie était « critique » : l’Afrique du Sud devait permettre aux groupes namibiens de se prononcer sur leur avenir ; en Afrique du Sud même, la ségrégation raciale devait prendre fin et la population sud-africaine devait se réconcilier. Les États-Unis tentaient de redorer leur blason face aux États noirs.

Carter y parvint dans les premières années de son mandat, en mettant l’accent sur l’aide économique aux pays africains et en cherchant à résoudre les trois points chauds : Rhodésie, Afrique du Sud-Ouest, apartheid en Afrique du Sud, et en étant le premier président étasunien à visiter l’Afrique (le Liberia et le Nigeria). Sur la fin de son mandat, Carter introduisit la question soviétique dans sa politique africaine et finit par la modifier sensiblement, en particulier en faisant des démarches auprès du FMI, entre autres institutions financières internationales, pour qu’il offre des crédits à l’Afrique du Sud, poursuivit la coopération nucléaire avec Pretoria, ne vota aucune résolution contre les racistes sud-africains à l’ONU. Les investissements étasuniens augmentèrent. En Afrique du Sud-Ouest, Carter refusa toujours de reconnaître la SWAPO comme mouvement légitime.

Sous Reagan, s’imposa la nouvelle conception de l’ « engagement constructif » au nom duquel les États-Unis, qui avaient des intérêts croissants en Afrique noire, en avaient aussi d’importants en Afrique du Sud » et n’avaient donc pas à choisir entre eux : ils devaient donner la preuve, par leurs actions, qu’ils étaient des « partenaires fiables de chaque côté des frontières ». Manger à tous les râteliers, donc. À l’ONU, les USA refusèrent de voter toute résolution contraire à l’Afrique du Sud, même pas pour condamner une nouvelle invasion des racistes sud-africains en Angola en août 1981. L’administration Reagan finit par abroger l’Amendement Clark, qui interdisait d’apporter une aide aux mouvements contre-révolutionnaires en Angola, notamment en armes. En décembre 1981, Jonas Savimbi, chef de l’UNITA, se rendit même en visite aux États-Unis, alors qu’il s’agissait d’un mouvement qui constituait un fer de lance des racistes sud-africains en Angola. En novembre 1982, le FMI, dont on sait qu’il ne fait rien sans l’accord des USA, octroya à Pretoria un crédit de 1,1 milliard de dollars.

L’administration Reagan se joignit toutefois aux sanctions économiques imposées par l’ONU à Pretoria en 1986. Mais les économistes sérieux s’accordent à dire que ces sanctions n’eurent que des effets très limités sur les racistes sud-africains dans la mesure où elles étaient facilement tournées. D’ailleurs, elles furent levées en partie dès 1991, puis totalement en 1992 par la Communauté économique européenne et les États-Unis, et définitivement par l’ONU en 1993, après que Mandela eut lancé un appel dans ce sens.

Qu’on se rappelle aussi le fameux linkaje mis en avant par l’administration Reagan pour lier le retrait de Pretoria de la Namibie (alors Afrique du Sud-Ouest), inscrit dès 1978 dans la résolution 435 du Conseil de sécurité (donc obligatoire, contrairement aux celles de l’Assemblée générale des Nations Unies), au départ des combattants cubains, mettant donc sur le même plan deux situations absolument différentes : une occupation coloniale considérée illégale par la communauté internationale et l’aide internationaliste de la Révolution cubaine à l’Angola envahi par le Zaïre et l’Afrique du Sud, cette manigance diplomatique ayant permis à Washington et à Pretoria d’empêcher tout déblocage de la situation et donc tout règlement en Afrique australe. Ce n’est là qu’un exemple, mais il y en a d’autres. J’ai rappelé que les USA avaient incité les racistes à envahir l’Angola pour interdire l’accès au pouvoir du MPLA derrière lequel ils voyaient la main de Moscou. Et cette manigance de la Maison-Blanche fonctionna si bien que Pik Botha, le ministre sud-africain des Affaires étrangères, avouait tout tranquillement devant son Parlement, en mai 1988 : « Pendant les sept années de l’administration Reagan, le linkaje a été le bouclier qui nous a protégés des sanctions, et il n’y en a eu aucune contre notre pays à cause de l’Afrique du Sud-Ouest. »

À la fin des années 80, Pretoria se vit toutefois contraint, après avoir été étrillé sur le plan militaire par les forces combinées cubaines, angolaises et namibiennes (SWAPO) à Cuito Cuanavale et obligé de se retirer de l’Angola, d’accepter des négociations sur l’indépendance de la Namibie, qui démarrèrent à Londres en mai 1988 dans le cadre de conversations quadripartites – qui furent très longtemps tripartites, Washington refusant la présence des Cubains – et conclurent en décembre sur des accords de paix qui marquèrent le début de la fin de système de ségrégation raciale instauré par les Blancs, la libération et l’indépendance de la Namibie et la consolidation définitive de l’indépendance de l’Angola (qui devra toutefois, de longues années durant, faire face aux épouvantables exactions et massacres de Savimbi, toujours soutenu par l’Occident), et un virage radical dans l’histoire de l’Afrique toute entière. Bref, la défaite militaire des racistes sud-africains, jusqu’alors auréolés du mythe de leur invincibilité, avait créé des conditions encore plus favorables à la lutte de l’ANC et de la population noire contre l’apartheid, si bien que Pretoria se décida à entamer aussi des négociations secrètes avec Nelson Mandela, toujours en prison. Les racistes sud-africains battirent en retraite sur tous les fronts, et libérèrent le 11 février 1990 Mandela qui fut élu président de l’ANC en juillet 1991 puis, dans le cadre d’une marche irréversible vers le démantèlement du régime d’apartheid que je ne vais pas retracer ici, président d’Afrique du Sud en avril 1994. Faut-il rappeler que, comme on vient de l’apprendre récemment, c’est grâce à la CIA que le régime sud-africain put arrêter Nelson Mandela ? C’est là tout un symbole !

Certains connaisseurs affirment que c’est la question de l’apartheid qui a motivé la prise de conscience d’Obama en politique. Je veux bien le croire, mais il serait bon alors que le locataire de la Maison-Blanche relise l’histoire telle qu’elle s’est déroulée, et non à travers des interprétations biaisées ou, pis encore, mensongères.

Nelson Mandela, lui, avait une autre vision de l’histoire quand, recevant Fidel le 4 septembre 1998 à Pretoria, il affirmait :

Si tous les Sud-Africains jouissent aujourd’hui des droits démocratiques, s’ils sont capables d’aborder au moins la misère écrasante d’un système qui leur refusait jusqu’aux agréments les plus essentiels de la vie, c’est aussi parce que Cuba a appuyé d’une manière désintéressée la lutte pour libérer l’ensemble du peuple sud-africain et les pays de notre région du système d’apartheid inhumain et destructeur. Aussi remercions-nous le peuple cubain du fond du cœur.

Mais il avait déjà exprimé les mêmes sentiments, le 26 juillet 1991, à Cuba, où il s’était rendu dès son premier voyage à l’étranger :

Le peuple cubain occupe une place spéciale dans le cœur des peuples africains. Les internationalistes cubains ont fait une contribution sans pareille à l’indépendance de l’Afrique, à la liberté et à la justice par leurs principes et leur désintéressement. En Afrique, nous avons été normalement victimes de pays qui voulaient démembrer notre territoire ou miner notre souveraineté. Il n’existe pas de précédent dans l’histoire africaine qu’un autre peuple se soit levé pour défendre l’un de nous. La défaite de l’armée d’apartheid a été une inspiration pour le peuple combattant en Afrique du Sud ! Sans la défaite de Cuito Cuanavale, nos organisations n’auraient pas été légalisées ! La défaite de l’armée raciste à Cuito Cuanavale m’a permis d’être ici aujourd’hui ! Cuito Cuanavale a été un jalon dans l’histoire de la libération de l’Afrique australe !

Faut-il rappeler que 2 077 internationalistes cubains ont donné leur vie en Angola durant la quinzaine d’années où La Havane dut maintenir des troupes pour préserver l’indépendance de ce pays face aux racistes sud-africains et à ses alliés aidés par l’Occident…

Il serait bon qu’Obama épluche les archives de la Maison-Blanche pour mieux connaître la politique de son pays envers l’apartheid sud-africain !

Après avoir pris pour cible de son discours la jeunesse, Obama s’adresse maintenant à la population noire, reprochant aux dirigeants cubains et à la Révolution cubaine – nouvelle leçon – de ne pas en faire assez à cet égard. Que le président d’un pays où le racisme et la discrimination raciale sont inscrits au cœur même de la société non seulement au niveau de l’idéologie, mais encore dans les faits quotidiens les plus patents – ne serait-ce que l’attitude de la police envers les Noirs chez lesquels on ne compte plus la quantité de victimes de « bavures » – ose faire des remarques sur cette question aux dirigeants d’un pays où ces deux maux sont très loin d’atteindre les niveaux qu’ils atteignent aux États-Unis, c’est là encore de l’outrecuidance, surtout dans la bouche d’un invité.

En fait, les bavures, The Washington Post les a bel et bien « comptées » : de janvier à juillet 2016, la police étasunienne a tué 509 personnes, dont 238 Blancs (47 p. 100), 123 Noirs (24 p. 100) et 76 hispanos (16 p. 100) ; 124 souffraient de maladies mentales et 35 étaient désarmés ; 484 étaient des hommes et 25 des femmes ; 40 p. 100 avaient de trente à quarante-quatre ans, le reste de dix-huit à vingt-neuf ans…

Oui, le racisme existe toujours à Cuba. Et pourtant je doute qu’on puisse trouver dans le monde contemporain un pays où l’on ait plus fait qu’à Cuba pour assurer l’égalité entre les citoyens. Ce qui prouve à quel point il est difficile d’extirper ce mal dans une société qui a connu plusieurs siècles d’esclavage. Le racisme se prolonge dans l’inconscient et le conscient de la société, dans les attitudes individuelles, dans le complexe de supériorité, dans les réactions quotidiennes, dans les plaisanteries. De là à dire qu’il y a « discrimination raciale » à Cuba, c’est sans doute aller un peu vite en besogne. Le préjugé, et donc le racisme, est un état mental ; la discrimination est toujours un acte pratique d’exclusion des personnes, elle implique une volonté consciente, soit par des réglementations directes soit par d’autres biais, d’accorder un traitement différent aux Blancs et à ceux qui ne le sont pas. On aura du mal à en trouver à Cuba à l’échelle de l’ensemble de la société. Il se peut d’ailleurs que les réglementations antidiscrimination ne soient pas aussi poussées ici qu’aux États-Unis, dans la mesure où la gravité de ce problème dans l’île est loin d’atteindre les niveaux de là-bas.

L’idée de départ essentielle au départ de la Révolution était qu’il n’y avait pas de Blancs, de Noirs ni de métis, ou de Chinois, qu’il n’existait qu’une seule entité abstraite, le peuple cubain, que faire des distinctions était contraire à cette égalité qu’elle cherchait avant tout et presque comme un point de départ philosophique essentiel, qu’il se serait agi, par conséquent, d’une politique erronée et contre-productive en mesure d’introduire des clivages dans la société cubaine, et donc de rompre l’unité qu’il fallait absolument préserver comme arme de choc pour résister aux agressions des États-Unis. De sorte que personne ne se posa jamais la question de savoir si des inégalités existaient dans la population, d’autant que, dans les premiers temps, la lutte de classes extrêmement dure et surtout la participation enthousiaste de l’immense majorité du peuple cubain à la construction d’une société nouvelle avait entraîné un brassage quasi-totale entre les différentes couches et strates. C’est ensuite que les clivages commencèrent à apparaître et à s’aggraver à partir du moment où l’État fut incapable, quand s’ouvrit la Période spéciale – encore elle – de continuer à jouer le rôle de tuteur, de protecteur de la société qui avait été le sien jusqu’au début des années 90…

Esteban Morales, professeur titulaire (noir) de l’Université de La Havane, chercheur du Centre d’études sur le continent et les États-Unis, économiste et politologue, auteur de Desafíos de la problemática racial en Cuba, explique le 25 juin 2009 dans une de ses interventions aux Jeudis de la revue Temas, un espace de débat consacré cette fois-là à « la question raciale : préjugé, discrimination, stéréotypes » :

JPEG - 23 ko
Esteban Morales

[Le racisme] est présent dans tous les espaces et à tous les niveaux de la structure sociale pour un simple et bonne raison : parce qu’il y a partout des gens qui ne veulent pas entendre parler de ce problème, qui nient son existence ou qui assument devant lui une attitude cynique. Ça paraît un syndrome, une maladie sociale. C’est que nous avons mis du temps à nous occuper du problème. En 1959, le compañero Fidel a commencé à en parler, avec beaucoup de force, mais dès 1962 nous l’avons considéré réglé. Dans notre activité culturelle – le cinéma, la peinture, la littérature, etc. – le thème est resté vivant, mais à partir de la science on ne pouvait plus faire d’études sur quelque chose dont on avait dit qu’il avait été réglé, on vous affublait le qualificatif de divisionniste et de raciste. Et ça nous a pénétré jusqu’à un certain point. Sur ce thème, il y a eu du silence, de la répression, des tabous. Bien que, sincèrement, beaucoup de pays de ce continent aimeraient avoir la situation que nous avons à Cuba en matière de discrimination raciale. De toute façon, je ne suis pas partisan de la théorie des borgnes : nous devons régler une série de problèmes qui sont les nôtres, avec nos particularités et notre histoire.

Pour comprendre ce phénomène dans la réalité cubaine actuelle, nous devons briser le mythe de l’égalité. Les Cubains, nous ne sommes pas tous égaux ; devant la loi, oui, mais socialement, non. L’égalité sociale est bien plus complexe. Nos points de départ sont différents, et ils se traînent et ils se reproduisent même parfois. […] Nous devons comprendre notre réalité en étant conscients que l’égalité est le projet, le desideratum ; la réalité est la différence, l’inégalité, ce à quoi nous nous heurtons tous les jours. L’assumer est extrêmement important pour parvenir à une attitude objective et critique face aux préjugés et aux stéréotypes raciaux. Inversons les termes, et nous verrons que ça s’avérait moins difficile de parvenir à la véritable égalité.

[…] Il y a encore énormément de personnes dans la société cubaine qui tombent des nues quand tu leur parles de ce problème ou qui disent tout simplement qu’il n’existe pas, parce que la polémique sur l’existence ou non de la question raciale dans sa partie originaire est le premier défi ; notre première tâche est de faire comprendre à tous les Cubains que le problème existe. Voilà pourquoi dans mes conférences je ne commence jamais par parler de racisme et de discrimination, je parle de la manière dont s’est formée notre nation. Si nous le comprenons vraiment à fond, nous comprendrons pourquoi ce problème existe à Cuba et nous serons en principe préparés pour lui faire face.

Il a fallu d’ailleurs que la Révolution cubaine tombe dans le gouffre de la Période spéciale avec la crise qui a frappé tous les Cubains de plein fouet pour que le pays, notamment les secteurs les plus éclairés du monde intellectuel, se rende compte que le statut des Noirs dans la société cubaine n’était toujours pas l’équivalent de celui des Blancs, qui représentent, contrairement à ce que l’on croit, presque 60 p. 100 de la population, que les Noirs étaient, sinon les plus pauvres, du moins les plus démunis, que, malgré la volonté de la Révolution cubaine de donner des chances égales à tous les Cubains, sans distinguo d’aucune sorte, et ce pendant quarante ans, les séquelles du passé continuaient de jouer et qu’il fallait adopter des mesures en faveur des Noirs. C’était un peu la découverte de la nécessité d’une « discrimination active » à la mode étasunienne, autrement dit une « inégalité » non en défaveur, mais en faveur. Quand on mesure de manière égale des gens inégaux, on engendre de l’inégalité.

Ainsi, quand, à partir du moment où Cuba perd son environnement économique et que le tourisme international y devient une des branches économiques les plus dynamiques de Cuba, celle qui doit apporter des devises fraîches pour sauver le pays, et que s’ouvrent donc des nouvelles possibilités d’emplois dans un domaine où il n’existait pas grand-chose jusque-là, on constate que les Noirs et les métis se heurtent à des barrières de la part des employeurs, la préférence étant donné aux candidats blancs, en réponse à un critère raciste selon lequel les Blancs sont préférables quand il s’agit d’accueillir des touristes étrangers. Le même phénomène se reproduit dans le cas de sociétés étrangères auxquelles on ouvre plus d’espace à partir de la Période spéciale.

Les terribles ravages de la Période cubaine entraînèrent donc une prise de conscience douloureuse : les Noirs étaient plus démunis, moins favorisés, même si la Révolution avait offert et continuait d’offrir exactement les mêmes possibilités, les mêmes chances à tous les citoyens. Bref. Les Noirs étaient les plus mal lotis. Pour des raisons historiques. Ce fut, pour ainsi dire, une « révision déchirante ». Et des intellectuels, des chercheurs, des sociologues, des acteurs communautaires entreprirent de se pencher sur la question.

Fidel l’avait fait dès le 8 septembre 2000, quand, après avoir participé à New York au Sommet du Millénaire organisé par l’ONU, il s’adressa aux habitants de Harlem dans l’église de Riverside :

Je ne prétends pas présenter notre patrie comme un modèle parfait d’égalité et de justice. Nous croyions au début qu’en établissant l’égalité la plus totale devant la loi et en ne tolérant absolument aucune manifestation de discrimination sexuelle contre la femme ou raciale contre les minorités ethniques, tous ces phénomènes disparaîtraient de notre société. Nous avons mis du temps à découvrir, je vous le dis, que la marginalité, entre autres la discrimination raciale, ne se supprime pas à coups de loi, ni de dix lois, et nous ne sommes pas parvenus à la supprimer totalement en quarante ans.

Notre justice n’appliquera jamais la loi selon des critères ethniques, mais nous avons découvert que les descendants d’esclaves, ceux qui vivaient dans les baraques de jadis, étaient les plus pauvres et continuaient de vivre, après l’abolition de l’esclavage, aux endroits les plus pauvres.

Il existe des zones marginales, où vivent des centaines de milliers de personnes, pas seulement des Noirs et des métis, mais encore des Blancs. La marginalisation des Blancs vient de la société antérieure. Je vous disais qu’une nouvelle étape a commencé dans notre pays. J’espère pouvoir vous parler un jour de ce que nous faisons et de la façon dont nous allons continuer de le faire.

Nous n’avons pas d’argent pour bâtir des logements pour tous les gens qui continuent de vivre dans des conditions qu’on pourrait dire marginales, mais nous avons bien d’autres idées qui n’attendront pas les calendes grecques et grâce auxquelles notre peuple, uni et absolument juste, fera disparaître jusqu’aux derniers vestiges de marginalisation et de discrimination. Et je suis convaincu que nous y parviendrons, parce que les dirigeants de notre Union des jeunes communistes, de nos étudiants et de notre peuple s’y consacrent aujourd’hui.

Je ne dis rien de plus. Je dis simplement que nous sommes conscients de la marginalisation encore existante dans notre pays, et que nous sommes absolument et résolument décidés à y mettre fin par les méthodes qu’exigent ces phénomènes, afin que notre peuple soit toujours plus uni et égalitaire (applaudissements).

Le constat établi, la Révolution lance donc toute une série de programmes de nature éminemment sociale, car elle n’a pas encore les moyens de s’attaquer au facteur clef de cette « discrimination », l’économique. Faute de ressources pour construire des logements destinés à installer les plus mal lotis dans des espaces plus convenables, elle ne peut que pallier les conséquences et apporte à ces familles le soutien « moral » des autorités.

Ceci dit et reconnu, « promouvoir l’égalité » implique de s’attaquer à l’économique. Dans lequel des deux pays l’État est-il le mieux doté en ressources pour y travailler, et surtout le plus désireux de s’y attaquer ? Je laisse la réponse au lecteur. Dans le capitalisme néolibéral, les pauvres et les démunis sont considérés comme un mal nécessaire, une conséquence naturelle du « système » : pour qu’il y ait des gagnants, il faut forcément qu’il y ait des perdants. Pas dans le socialisme qui, comme son nom l’indique, fait du « social », tandis que du capitalisme fait du « capital », qui en est la clef de voûte. Laisser la solution des problèmes sociaux à l’initiative privée et aux bons cœurs des citoyens ne permettra jamais de les régler, parce que les inégalités ont pour fondement l’économie et que, si l’on n’y met pas court, elles ne cessent de les reproduire ou de les aggraver. À égalité de moyens, il est sûr que la Révolution cubaine en ferait bien plus que n’en fait l’État dont le chef vient toutefois l’inciter à s’attacher à quelque chose – « promouvoir l’égalité » – qui est au cœur même de sa philosophie depuis maintenant presque soixante ans ! Et qui a même poussé cette volonté d’égalité à des extrêmes que son économie ne pouvait supporter.

Quant à la volonté de la Maison-Blanche d’ « aider les Cubains d’ascendance africaine à se relever » (il emploie to lift up someone qui signifie exactement ça : « aider quelqu’un à se relever »), le beau discours de son chef à La Havane oublie de nouveau le fait crucial du blocus : si Cuba pouvait avoir des relations économiques normales avec le plus important marché au monde, qui se trouve juste à ses portes, les choses iraient sans aucun doute beaucoup mieux dans ce domaine et il se serait bien plus facile à l’État d’aider les couches les plus démunies de la population cubaine, dans lesquelles on trouve d’ailleurs des Blancs. Mais Obama, on a pu le constater, fait systématiquement l’impasse sur ce « détail », bien que ses interlocuteurs cubains ne cessent de lui rappeler sur tous les tons qu’il s’agit pour eux du plus grand obstacle au développement économique de l’île.

« Se relever » : l’expression est crue et sans doute fausse. À moins qu’Obama mesure mal la portée de ses mots. En tout cas, elle devrait s’appliquer à l’ensemble de la société cubaine et pas seulement aux Noirs. La dégringolade a touché tout le monde, toutes peaux confondues, même s’il est vrai que les plus mal lotis ont été les plus touchés. Heureusement que l’État – cette entéléchie exécrable – autrement dit la Révolution, était là pour atténuer les dégâts durant les dix ou quinze ans de Période spéciale. Il serait bon qu’Obama se renseigne sur la façon dont la population cubaine a vécu ces années-là, comment l’État a mis en œuvre toute une série de programmes pour que la catastrophe ne fasse pas des ravages. Mais je doute qu’Obama ait jamais entendu parler de cette politique de la Révolution cubaine.

La dernière réflexion sur les « capacités » des Noirs est bon marché. Peut-être a-t-elle un sens aux États-Unis. À Cuba, les préjugés raciaux, sauf rares exceptions toujours possibles, ne passent pas par le Q.I., mais par un rapport à une manière d’être, à une culture différente…

Soit dit en passant, l’ « occasion », la Révolution l’a donnée dès 1959 à absolument tous les Cubains, sans distinction d’origine ethnique ou sociale, ou de niveau de fortune, en ouvrant l’enseignement gratuit à tous, depuis le primaire jusqu’au supérieur, en étendant la couverture scolaire jusqu’aux endroits les plus reculés du pays. C’est donc de sa part un commentaire superflu. Le hic, c’est que si, au départ, les familles ne sont pas situées sur un pied d’égalité, leurs enfants ne pourront saisir l’ « occasion » offerte à tous de la même manière : il est évident – et tout le monde le sait – qu’un enfant noir, blanc ou métis disposant d’une chambre à soi dans un grand appartement aura de bien meilleures conditions d’études et plus de facilités d’apprentissage et réussira sûrement mieux que celui, Noir, Blanc ou métis, qui vit entassé avec sa famille dans un minuscule logement. En tout cas, à Cuba, l’occasion existe pour tous. La discrimination à Cuba ne passe sûrement pas par ce biais.

Ou serait-ce qu’Obama cherche désespérément à trouver des points communs entre les deux systèmes politiques et qu’il ne trouve que celui-ci : les préjugés raciaux ?

Dans son rapport au Septième Congrès du Parti communiste de Cuba, le 16 avril 2016, Raúl Castro affirme :

La promotion graduelle de femmes, de jeunes, de Noirs et de métis à des postes de direction a augmenté d’une manière progressive et soutenue, compte tenu de leurs mérites à leur passage à différentes responsabilités et de leurs conditions personnelles. Mais nous ne nous sentons pas satisfaits des résultats obtenus à cause de la persistance de vieilles habitudes et de vieux préjugés qui conspirent contre la politique du parti en ce qui concerne les cadres.

Nous devons poursuivre sans répit le combat contre n’importe quelle trace de racisme qui bloque ou freine l’ascension à des postes de direction des Noirs et des métis dont le poids spécifique dans l’ensemble de la population cubaine n’a cessé de s’élever de recensement en recensement. Pour consolider les résultats relatifs à cette politique de la Révolution importante et juste, il faut travailler systématiquement, en faisant preuve de prévision et dans des intentions précises. On ne saurait laisser une question si capitale à la génération spontanée ou à l’improvisation.

Jacques-François BONALDI
La Havane

Haut de page