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La nouvelle doctrine stratégique turque (Voltaire.net)

par Voltaire.net 17 Août 2016, 07:57 Turquie OTAN USA Faux coup d'Etat Manipulation Syrie Djihadistes

Dénonçant l’interprétation du coup d’État militaire en Turquie comme une manœuvre états-unienne contre Recep Tayyip Erdoğan, Thierry Meyssan propose une vision plus large intégrant à la fois la démission préalable d’Ahmet Davutoğlu et le rétablissement des relations commerciales avec Israël, l’Iran et la Russie. Dès lors, il anticipe ce que devrait être la nouvelle stratégie turque.

 
 
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Durant le coup d’État, plusieurs soldats ont été décapités par des islamistes de l’AKP et leurs têtes jetées dans le Bosphore. Ici, un islamiste fouette des soldats qui ont été arrêtés. L’armée laïque a été épurée sans aucun rapport entre les soldats impliqués dans la tentative de putsch et ceux qui sont sanctionnés.

De nombreuses erreurs d’interprétations ont été commises sur l’évolution de la Turquie au cours des trois derniers mois, notamment après la démission du Premier ministre Ahmet Davutoğlu (22 mai) et la tentative de coup d’État militaire (15 juillet).

Le faux coup d’État

Balayons d’abord les absurdités à propos du coup d’État. Tous les auteurs s’accordent sur deux points :
- Le coup a été organisé avec les États-Unis depuis la base de l’Otan à Incirlik et en s’appuyant sur l’Armée de l’Air qui est contrôlée par la multinationale Lockheed Martin,
- Il était conçu pour échouer comme l’atteste l’absence d’initiative contre tous les dirigeants du régime et de son parti, aussi bien que contre le Palais présidentiel, centre stratégique du pouvoir. En outre, certains putschistes étaient de mèche avec le président Erdoğan puisque deux avions rebelles ont escorté le président lors de son retour à Istanbul.

Par conséquent deux interprétations uniquement sont possibles :
- Soit les États-Unis ont adressé un avertissement au président Erdoğan pour le rendre plus docile. Ils auraient alors échoué ;
- Soit les États-Unis et le président Erdoğan sont convenus ensemble du coup d’État de manière à pouvoir purger le pays de toute opposition.

Force est de constater que, malgré les apparences et les déclarations officielles, cette purge va dans l’intérêt commun des États-Unis et du président Erdoğan.

En effet, la Turquie est aujourd’hui le parrain des Frères musulmans dans le monde et de leur branche armée, c’est-à-dire du jihadisme international. Dans cette position, elle continue à tirer les ficelles des « rebelles syriens » aussi bien que de Daesh pour le compte de Washington. Malheureusement, cette position est incompatible avec son adhésion à l’Otan.

Dans un premier temps, Washington a songé résoudre le problème en changeant le président turc. La CIA a donc soutenu la transformation du HDP (parti des minorités, principalement kurde), mais celui-ci a perdu les élections de novembre 2015 que l’AKP a grossièrement truquées [1]. Washington a alors accepté le maintien d’Erdoğan, mais a décidé de retirer la Turquie de l’Otan.

L’Alliance atlantique avait été créée, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à la demande des élites possédantes ouest-européennes qui craignaient d’être balayées plus ou moins démocratiquement par les communistes, sur le modèle du « coup de Prague ». Elle s’est transformée durant la Guerre froide en machine de guerre contre l’Union soviétique. Elle avait alors besoin d’armées très nombreuses ; raison pour laquelle elle fit entrer la Turquie, en 1952. Celle-ci s’avéra indispensable pendant la guerre de Corée, puis lors de la crise des missiles. Cependant, après la disparition de l’URSS, l’Alliance ne fut pas dissoute, mais transformée en 1999 en police du monde unipolaire (Nouveau concept stratégique). Dès lors, toutes les armées de l’Otan ont été adaptées qualitativement à cette nouvelle fonction : fin de la conscription et achat de matériels de haute technologie. Par conséquent, la présence de la Turquie dans l’Otan, qui était nécessaire en 1952, est inutile aujourd’hui.

Alors que l’Alliance tient un sommet de ses chefs d’État tous les deux ans, Washington en a convoqué un, de manière extraordinaire, en juillet 2017 à Bruxelles. On exclura alors la Turquie de sorte que Washington puisse nier toute responsabilité dans le terrorisme international.

Observons au passage que l’AKP accuse régulièrement l’armée en général de collaborer avec les États-Unis. Il a ainsi produit un film de fiction sur le Gladio, le service secret de la CIA/Otan, et condamné plus de 200 officiers supérieurs pour complot contre l’État (procès Ergenekon) [2]. Or, ces condamnations ont été annulées par la suite et ces officiers libérés. Ils avaient en réalité tenté de nouer des relations avec l’Armée chinoise, donc de s’éloigner du Pentagone. Ils sont bien sûr aujourd’hui accusés à tort d’être des putschistes.

La seule objection que l’on peut émettre à l’interprétation de la connivence Washington-Erdoğan, c’est l’avenir du Hizmet, le mouvement de Fehtullah Gülen. Celui-ci est indispensable à la CIA en Afrique, dans les Balkans et en Asie centrale, or il perd aujourd’hui son financement turc. Nous verrons dans les prochains mois quelle alternative Washington a prévue.

Soulignons au passage que Gülen n’a aucun rapport avec ce coup d’État, car il appartient à une autre école islamiste tandis que les putschistes sont des kémalistes.

Le limogeage du Premier ministre

Venons en maintenant à la démission du Premier ministre Ahmet Davutoğlu qui a précédé de deux mois la tentative de coup d’État.

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Après avoir enseigné les sciences politiques en Malaisie, il publie en 2001 sa Stratejik Derinlik : Türkiye’nin Uluslararası Konumu (Profondeur stratégique). S’appuyant sur les thèses de Dimitri Kitsikis, il prône un neo-ottomanisme qui redonne à la Turquie une puissance régionale. Selon lui, la création d’un nouvel Empire turco-mongol doit se faire en deux temps. D’abord renouer des relations diplomatiques avec ses voisins (« zéro problème avec ses voisins »), puis soutenir l’islam chez les voisins de manière à les unifier. Il entre au cabinet du Premier ministre Erdoğan, en 2003, et devient son conseiller diplomatique jusqu’en 2009. Durant cette période, il met en œuvre la première partie de son programme et parvient effectivement à résoudre tous les problèmes de voisinage hérités de la période ottomane (mais ni la question arménienne datant des Jeunes Turcs, ni la question chypriote héritée d’Henry Kissinger). Nommé ministre des Affaires étrangères, en 2009, il parachève cette première phase en négociant le Marché commun Syrie-Turquie-Iran, puis passe à la seconde phase de son projet. Après la dispute Erdoğan-Peres de Davos (fin 2009), il organise la « Flottille de la Liberté » pour soutenir le Hamas et entre en conflit direct avec Israël qui pirate le Mavi Marmara, battant pavillon turc. Puis, il soutient les Frères musulmans en Libye et participe au renversement de la Jamahiriya (2011). Enfin, il soutient encore les Frères musulmans en Syrie, cette fois contre la République laïque.

Force est de constater que cette politique a échoué et conduisait la Turquie dans une impasse. Lors de la seconde phase du projet Davutoğlu, Ankara s’est retrouvé à nouveau en conflit avec la totalité de ses voisins, sauf l’Azerbaïdjan (« zéro voisin sans problème »). C’est pourquoi, en mai dernier, le président Erdoğan a décidé de changer de stratégie et a remplacé Davutoğlu par Binali Yıldırım. Il s’agit toujours de fonder un nouvel Empire turco-mongol, mais cette fois en essayant d’unifier d’abord la Turquie, puis d’étendre son modèle sur ses voisins.

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Binali Yıldırım dirige l’épuration.

Yıldırım est un parrain de la mafia turque qui a assuré le financement de l’AKP depuis sa création. Il a établi des relations de corruption avec la plupart des grandes entreprises turques et purge aujourd’hui celles qui lui ont résisté.

La nouvelle doctrine stratégique turque a déjà conduit Ankara à rétablir de bonnes relations, tout au moins commerciales, avec plusieurs de ses voisins.

Fin juin, la Turquie a signé un accord à Rome avec Israël rétablissant leurs relations diplomatiques. Des échanges à haut niveau avec l’Iran ont maintenu d’intenses liens économiques malgré la guerre en Syrie. En outre, à l’abri des regards, des consultations se multiplient sur la question kurde. Enfin, le président Erdoğan a présenté des excuses à son homologue russe à propos du Sukhoï abattu et rétabli la semaine dernière les flux économiques.

L’évolution à venir

Restent quatre questions en suspens :

- Le soutien aux jihadistes à la frontière du Golan
Depuis la fin 2014, les casques bleus de la Fnuod se sont retirés du No Man’s Land institué par la résolution 338 et ont été remplacés par Al-Qaïda avec le soutien de Tsahal. J’ai révélé l’existence d’un accord entre Moscou et Washington pour contraindre Tel-Aviv à cesser de soutenir ces terroristes et à accepter le retour de l’Onu [3]. On pourrait envisager qu’Ankara prenne le relais, mais en l’absence d’un couloir de communication de la Turquie vers le Sud de la Syrie, c’est impossible. Au demeurant, les Britanniques ont organisé le changement de nom d’Al-Qaïda en Syrie (« rebranding ») probablement pour tenter de faire durer cette situation.

- Le soutien aux jihadistes à Alep-Est
L’intervention de Jeffrey Feltman pour faire passer les couloirs humanitaires sous contrôle de l’Onu atteste que le siège par l’Armée arabe syrienne est efficace. Pourtant la propagande occidentale prétend qu’il a été rompu. Après la fermeture de la voie de communication depuis la frontière, la Turquie ne pourra se maintenir à Alep-Est qu’avec le soutien de la population. Elle devrait donc se résigner rapidement.

- Le soutien aux jihadistes à Rakka et Mossoul
Seule la population d’Al-Anbar (Irak) est exclusivement sunnite et favorable aux jihadistes. La Turquie devrait donc lutter contre Daesh à Rakka, mais continuer à le soutenir à Mossoul. En définitive, le maintien d’un Émirat islamique à Al-Anbar est le seul moyen pour Washington de couper la « route de la soie » tout en prétendant soutenir la paix en Syrie.

- La question kurde
Le projet de l’AKP, soutenu par Paris et avalisé par Washington, est de créer un État kurde, hors de Turquie et d’y expulser les kurdes du PKK. Au cours des dernières années, il a été convenu d’installer ce « Kurdistan » au Nord de la Syrie, dans une zone arabo-chrétienne, après l’avoir vidée de ses habitants historiques. Ce projet est soutenu par certains membres du PKK qui espèrent un État à eux, n’importe où, sans s’inquiéter de se trouver dans une situation aussi illégitime que celle d’Israël en Palestine après la Nakba. Dans les prochains mois, les Kurdes devraient donc clarifier leur position. Jusqu’à présent ils ont été les alliés de tous contre Daesh, ce qui leur a permis de libérer la ville arabe de Manbij et de la considérer comme l’embryon de leur nouvel État. Ils devraient désormais se répartir entre pro-US et pro-Russes. Il sera alors possible d’évaluer la faisabilité d’un « Kurdistan » sur des terres non-Kurdes.

En définitive, lorsque toutes ces questions auront été résolues et que la dictature aura été installée, la Turquie tentera une nouvelle fois d’étendre son modèle à ses voisins, probablement en commençant par ceux qui auront lâchement fermé les yeux sur ses méthodes.

[1] « Trucage des élections législatives turques », Réseau Voltaire, 3 novembre 2015.

[2] « Le coup d’État judiciaire de l’AKP », par Thierry Meyssan, Al-Watan (Syrie) , Réseau Voltaire, 19 août 2013.

[3] « Le Conseil de sécurité s’apprête à enjoindre à Israël de rompre avec al-Qaïda », par Thierry Meyssan, Réseau Voltaire, 2 juillet 2016.

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