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Les fondations allemandes, instrument d’un impérialisme particulier dans un monde globalisé (La Pensée Libre)

par Monika Karbowska 5 Août 2016, 14:45 Allemagne Impérialisme USA OTAN

Les fondations allemandes, instrument d’un impérialisme particulier dans un monde globalisé (La Pensée Libre)
Les fondations allemandes, instrument d’un impérialisme particulier dans un monde globalisé
Par Monika Karbowska
La Pensée Libre

http://www.investigaction.net/les-fondations-allemandes-instrument-dun-imperialisme-particulier-dans-un-monde-globalise/#sthash.xb2QTD0M.dpuf

Intervention réalisée dans le cadre du Forum Alternatif Résistance de Sousse, 26 mars 2015

Depuis le début des « révolutions colorées » et autres « printemps arabes », on a pu constater que des puissances étrangères, au premier rang desquelles les États-Unis avaient profité des mécontentements existant dans des pays cibles jugés trop indépendants pour prendre en main, canaliser ou instrumentaliser les événements. Ce qui a provoqué des résistances la plupart du temps timides de la part des dirigeants des pays menacés. Mais même si dans beaucoup de cas, les financements de ces activités sont publics, une vision globale manque encore sur les stratégies, les cohérences mais aussi les incohérences de ces initiatives.

Si le rôle de la puissance nord-américaine ne peut passer inaperçu, celui de l’Allemagne en revanche reste souvent ignoré. Alors même que la « classe politique » de cet État a été totalement formée et/ou reformée après 1945 dans le cadre de la politique états-unienne d’occupation et de préparation de la Guerre froide. On sait aujourd’hui, grâce à des indiscrétions de journalistes allemands à quel point les services secrets, les médias, les syndicats, les partis allemands ont été pénétrés par des agents d’influences acquis aux idées atlantistes1 et à quel point aussi le projet lui-même d’Union européenne correspondait dès la Seconde Guerre mondiale aux intérêts des États-Unis2 et du capitalisme allemand. Dans cet article, l’auteure nous montre la façon dont l’Allemagne mène une politique d’État coordonnée, en grande partie grâce à son système de fondations. Il rester à évaluer le degré toujours actuel de liens existant entre la nouvelle puissance allemande réunifiée et son géniteur d’outre-Atlantique d’après-guerre. En tout cas, l’activité des fondations allemandes démontre que l’on a bien affaire désormais à Berlin à une nouvelle Weltpolitik offensive qui vise autant l’arrière cour européenne de l’Allemagne que le monde entier.


Cet article est basé sur l’ouvrage de Dorota Dakowska « Le Pouvoir des fondations, des instruments de la politique étrangère allemande », paru en 2014 aux Presses Universitaires de Rennes. Polonaise d’origine, fondatrice de l’Association des Étudiants polonais en France en 1996, Dorota Dakowska a soutenu son DEA à l’Institut des Sciences Politiques de Paris en 1999. Son sujet était déjà les fondations en tant qu’instrument particulier des politiques de la France et de l’Allemagne à l’égard de la Pologne en transformation capitaliste. Actuellement, Dorota Dakowska est Maître de conférences en Sciences Politiques à l’Université de Strasbourg et son ouvrage est le fruit de 15 ans de recherche et de sa thèse de doctorat. Elle a notamment travaillé sur les archives des ministères allemands des affaires étrangères et de la coopération, sur les archives des fondations elles-mêmes, mais aussi en réalisant de multiples entretiens avec les responsables politiques allemands, polonais, hongrois. L’article qui suit est un à la fois un condensé de ce travail de recherche complété par mes expériences personnelles de travail avec les fondations.

Les fondations allemandes sont riches d’une impressionnante dotation financière publique : 460 millions d’euros leur ont été distribués pour l’année 2010, par exemple. Indissociable du système politique allemand, les fondations « participent à la mise en œuvre de la politique étrangère et de l’aide au développement »3 de l’Allemagne, alors même qu’elles apparaissent dans leur communication comme des « ONG » désintéressées et oeuvrant pour des valeurs humanistes supérieures.

Les fondations politiques allemandes en tant que produit de l’histoire de la RFA

Selon le travail de recherche de Dorota Dakowska, les fondations allemandes sont issues des programmes d’éducation politique imposés à l’Allemagne vaincue par les Alliés occidentaux en 1945. Mais la structure politiques des fondations et le rôle social des fondations dans la société allemande est bien plus ancien : ses racines plongent dans l’organisation sociale du 19e siècle. En effet, à l’époque, ce sont des fondations en tant qu’organismes corporatistes intermédiaires entre le capital et le travail qui mettent en œuvre les politiques sociales de Bismarck. En 1925, est fondée la plus ancienne des fondations existantes, la Fondation Friedrich Ebert dont l’objectif était de perpétuer le souvenir du 1er chancelier de la République de Weimar. Elle était alors financée par des dons privés et dirigés par des militants socialistes. Un de ses axes de travail était le financement de bourses aux étudiants de la classe ouvrière. Interdite par les nazis, elle renaitra en 1947 sous une toute autre forme.

Le nazisme a détruit les structures sociales et politiques de l’ancienne Allemagne. Les Alliés de la coalition anti-nazie, par la conquête de l’Allemagne et leur politique de dénazification ont dissous les structures instaurées par les nazis. Les fondations politiques allemandes sont le fruit de la « Stunde Null » (« Année zéro »), allemande, de la création des deux Allemagnes, de deux blocs antagonistes et de l’affrontement entre les deux Allemagnes. Les alliés occidentaux créent la RFA et décident de la teneur de la Loi Fondamentale allemande qui marque la démocratisation mais aussi l’occidentalisation de la nouvelle Allemagne, son arrimage au nouveau système politique occidental mis en place par les États-Unis en Europe. Ce sont également les USA et la Grande-Bretagne qui décident de la mise en place des structures étatiques de l’Allemagne occidentale encore occupée. Le Ministère des Affaires étrangères de la RFA est créé en 1950 tout d’abord comme structure dépendante de la chancellerie, donc directement de Konrad Adenauer qui met en œuvre la politique d’hostilité vis-à-vis du bloc communiste et de la RDA. La RFA ne reconnait pas la RDA et la combat sur la scène internationale conformément à la « doctrine Hallstein ». La RFA adhère ensuite à l’OTAN en 1955 suite au rejet par le peuple français de la Communauté européenne de Défense préconisée par les USA. En 1956, le Parti communiste d’Allemagne est interdit en RFA.

C’est dans ce cadre de mise en place par les Occidentaux de structures sociales et politiques nouvelles en RFA que naissent les fondations politiques. L’objectif est de former de nouveaux responsables et militants politiques acquis à la politique et aux institutions des pays occidentaux. La nouvelle fondation Ebert acquiert en 1954 sa personnalité juridique. Son objectif est alors de former de nouveaux cadres politiques du SPD (le parti social-démocrate d’Allemagne) et de former et influencer les chercheurs universitaires acquis aux idées socialistes. La Fondation Konrad Adenauer est créée en 1952 par les députés du CDU au Bundestag (le parti Chrétien-démocrate d’Adenauer). Elle est d’emblée financée par la CDU et dirigée par des politiciens professionnels de ce parti. Deux de ces dirigeants, Bruno Hech et Konrad Kraske, sont responsables des campagnes électorales de la CDU dans les années 1950 et 60 et on peut dire, les artisans de ses victoires. La Fondation Friedrich Naumann est créée en 1958 par le Parti Libéral FDP, allié des chrétiens-démocrates.

Au début des années 1960, les USA préconisent pour les pays du bloc de l’Ouest la stratégie de « l’aide au développement » et réorientent la politique des fondations allemandes vers l’action à l’étranger. Le but est d’influencer les Etats nouvellement indépendants en Afrique et en Asie afin de les éloigner de toute tentation de communisme et surtout d’éviter qu’ils ne reconnaissent la RDA et collaborent avec elle. Le Ministère des Affaires étrangères allemand ne voulait cependant pas être concurrencé et il fut finalement décidé que les fondations des partis politiques allaient devenir un instrument de travail du nouveau Ministère de la Coopération de la RFA. C’est ainsi que les fondations des partis politiques de la RFA allaient devenir un outil important dans la politique anti-communiste de la « diplomatie des idées » mise en œuvre mondialement par les pays du bloc occidental4.

Dans cette lutte, les initiatives privées, entreprises, Églises, associations étaient chargées de propager dans le monde le modèle économique, social et politique occidental. En Allemagne, de très grandes entreprises comme Thyssen, Krupp, Volkswagen, créent leurs propres structures sur le modèle de la Fondation Ford. De même, les fondations des partis nouent des relations étroites avec les fondations des entreprises américaines. La Fondation Ebert collabore dès le début des années 60 avec les fondations Carnegie, Ford, Kellog, Gugenheim, Rockefeller, mais aussi avec le Council of Foreign Affairs (agence états-unienne publique pour la politique étrangère), le Conseil Mondial des Églises et l’ONU. Elle manifeste ainsi son souci de défendre les priorités de la politique étrangère de la RFA et se définit comme un un « canal complémentaire de la politique étrangère » allemande en Afrique et Amérique latine. A ce titre, la Fondation Friedrich Ebert (FES) non seulement soutient et propage la politique ouest-allemande visant à discréditer l’Allemagne de l’Est, mais aussi elle récolte des informations, forme et informe les agents du ministère des Affaires étrangères de la RFA sur les « agissements de la RDA en matière d’infiltration politico-culturelle dans les pays en développement »5. C’est à cela que servent les imposantes représentations de la FES au Caire en Egypte et à Accra au Ghana au début des années 1960. Très vite, la Fondation Ebert devient un « centre d’expertise » sur le Tiers Monde pour les diplomates ouest-allemands. Dès 1966, la FES dépasse en savoir-faire, capacités opérationnelles et notoriété son maître américain : elle devient un « centre d’expertise » sur le Tiers-Monde également pour les fondations américaines !6 En 1981, Ronald Reagan crée le National Endownment for Democracy sur le modèle des fondations allemandes. La NED est aujourd’hui le principal centre de financement et centre de ressources pour la mise en œuvre des déstabilisations politiques et sociales menées par les USA dans les pays qu’ils veulent soumettre à une orientation pro-occidentale et libérale: c’est la politique du regime change et des « révolutions de couleurs », dont la « Révolution orange » et l’« euromaïdan » en Ukraine sont l’exemple le plus frappant. D’autres agences américaines publiques et privées, le National Democratic Institute, USAID, les fondations de George Soros (Open Society Institute) complètent ce redoutable dispositif.

Le financement et le fonctionnement des fondations politiques allemandes

Le financement étatique des fondations politiques allemandes est ancré dans la Constitution (Loi Fondamentale) de l’Allemagne car il découle de son article 21 : « les partis politiques participent à la formation de la volonté politique du peuple ». Les partis sont donc chargés de « former » la volonté politique des citoyens en les « instruisant » politiquement via les fondations. C’est ainsi que les fondations obtiennent chaque année une « subvention globale » et le rapport de leur activités n’est donc pas détaillé. La Commission budgétaire du Bundestag se réunit chaque année avec les dirigeants des fondations qui discutent avec le rapporteur de la Commission de leurs actions. Les Fondations reçoivent une somme correspondante au prorata du nombre de députés de leur parti respectif7. Aujourd’hui, en 2012, la somme globale que les fondations obtiennent est de 450 millions d’euros annuels. Aucun État ne peut prétendre à disposer d’un instrument de soft power en politique étrangère aussi riche, aussi structuré et aussi bien doté.

A partir des années 1970, les fondations s’engagent à l’étranger grâce à des financements massifs : leur objectif est alors de « promouvoir la liberté » afin de contrer le régime soviétique partout dans le monde. Un des instruments les plus importants de cette stratégie est le financement de bourse d’études aux étudiants de pays extra européens afin de les former en Occident. Même si de nombreux étudiants obtiennent des diplômes techniques, les jeunes diplômés gardent des liens idéologiques et amicaux avec leurs bienfaiteurs des fondations et constituent à tout moment un vivier important pour un recrutement politique. Les fondations allemandes organisent aussi massivement des séminaires « pour encourager l’intérêt citoyen pour la vie politique et approfondir l’engagement politique»8 ou elles propagent les idéologies occidentales – le libéralisme, les droits de l’homme, le modèle ouest-allemand de gestion économique, de fonctionnement social et politique. Elles élaborent des stratégies électorales pour les partis que la RFA veut soutenir et parfois créent de toutes pièces des partis politiques pro-occidentaux9.

Cet interventionnisme dans le champ politique des pays du Sud n’est pas fortuit. Le BMZ, le Ministère de la Coopération allemande, a élaboré pour les fondations un programme stratégique qui reflète avant tout les intérêts de l’État ouest-allemand. « L’État octroie à certaines organisations privées allemandes dotées de différents profils politiques et idéologiques, des fonds pour qu’elles puissent mettre en œuvre des projets de formation et des mesures de conseils avec des partenaires dans les pays en développement qui présentent aussi différentes opinions politiques et idéologiques et qui poursuivent divers objectifs politiques dans leurs pays. Ces projets de formation ont pour but d’influencer le développement de ces pays à travers une orientation de leurs élites dans un sens socio-politique déterminé » – le rapport du BMZ du 4 juin 1969, jamais publié, est on ne peut plus clair.10i

Il est aisé de comprendre que l’ensemble des fondations allemandes couvre TOUT le spectre politique d’un pays en développement et de ce fait peut influencer et contrôler l’ENSEMBLE de l’élite politique de ce pays. C’est bien cette « unité dans la diversité » qui fait la puissance des fondations politiques allemandes en tant qu’instrument de politique étrangère de l’État allemand.

Chaque fondation utilise ses propres symboles et valeurs politiques – chrétiens, socialistes, libéraux, écologistes, communistes, et mobilise des images de leaders politiques et culturels pour promouvoir son image. Ce n’est pas pour rien que la fondation chrétienne-démocrate porte le nom de Adenauer, la socialiste celle d’Ebert, que les Verts ont pu utiliser la renommée d’un écrivain nobliste Heinrich Böll, que le parti PDS puis die Linke annexe l’image mondialement connue de la leader communiste juive et polonaise Rosa Luxemburg pour en faire une icône du nouveau parti de la gauche anti-capitaliste allemande. Chaque fondation doit aussi dans son action à l’étranger créer des partenariats avec des organisations et groupes qui sont capables de mobiliser des images de leaders locaux. Les fondations allemandes sont ainsi associées à des noms de personnalités respectables de la culture locale et, ainsi, elles vont attirer à elles la confiance des populations du pays ou elles agissent. Concrètement, les Conseils d’Administration des fondations sont composés d’anciens ministres, de députés, de dirigeants du parti en question. Ainsi Johannes Rau et Willy Brandt ont participé à la direction de la Fondation Ebert, et Oskar Lafontaine dans celle de Rosa Luxemburg. La présence de ces hommes puissants dans les directions des fondations démontre s’il en est encore nécessaire que les fondations allemandes ne sont pas les « ONG » désintéressées qu’elles prétendent être.

Lorsque les Verts entrent au Parlement allemand en 1983, ils ne disposent pas de fondation. Le parti porte alors plainte devant le Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe et obtient satisfaction en 1986. La Fondation Regenbogen (Arc en Ciel) est créée cette année-là, puis, lorsque survient la réunification, les Verts absorbent le mouvement Alliance 90 issu de l’Allemagne de l’Est et la Fondation Regenbogen devient la Fondation Heinrich Böll. Elle se spécialise dans la création de partis écologistes partout où cela est possible, dans la promotion des structures féministes et LGBT. Par exemple, c’est la Fondation Böll qui encourage et finance la création du parti des Verts polonais en 2004, les premiers contacts ayant été noués avec les féministes polonaises au tournant des années 2000. De même, la Fondation Böll a cherché à se faire une place en Tunisie post-révolutionnaire en finançant la création d’un parti écologiste et en démarchant (sans succès d’ailleurs) certains leaders des soulèvements tunisiens de 2008 et 2011.

L’histoire de la fondation Rosa Luxemburg est en tout point similaire. En 1990, la classe politique ouest-allemande s’attendait à voir le SED, l’ex-parti communiste de la RDA disparaitre de la scène de l’histoire. Ce ne fut pas la moindre des surprises quand ce parti, transformé en PDS, non seulement survécut, mais se constitua rapidement en 2ème force politique dans les Länder de l’Est en gagnant de nombreux sièges dans les élections locales, régionales et même nationales. Comme les Verts, le PDS déposa en 1992 plainte devant le Tribunal de Karlsruhe et gagna en 2005 son procès. Cette année-là, apparut la Fondation Rosa Luxemburg qui, de fait, devint la Fondation du nouveau parti die Linke, justement créée alors par l’unification du PDS, des mouvements sociaux altermondialistes actifs dans les Länder de l’Ouest (WASG) et de la scission Lafontaine du SPD.

C’est ainsi que les plus virulents critiques du système politique ouest-allemand non seulement intégrèrent le système dans son ensemble mais en tirèrent un grand profit financier et politique. Avec l’argent reçu, les deux fondations purent salarier de nombreux militants, ouvrir des bureaux à l’étranger et étendre leur pouvoir significativement. En 2012, la Fondation Rosa Luxemburg comptait 169 employés et 16 bureaux à l’étranger. 11

Le rôle des fondations dans la politiques étrangère de l’Allemagne

Le principe de subsidiarité est à la base de la construction de l’État ouest-allemand dès la fin des années 1940. Contrairement à la France, l’État allemand délègue un maximum de ses tâches et responsabilités au niveau inférieur de sa structure. Selon ce principe, la politique étrangère allemande peut et doit être déléguée à des structures comme des fondations, des Églises, des entreprises, des ONG et aussi des institutions publiques et semi-publiques autonomes. Ces entités deviennent alors des acteurs majeurs de la politique étrangère de leur pays12.

La loi allemande distingue les « agences de mise en œuvre » de la politique des « agences autonomes » dépendantes des ministères. Les fondations politiques des partis sont des « agences autonomes de mise en œuvre » de la politique étrangère allemande. L’organisation évangélique protestante « Brot für die Welt », deuxième grand bailleur de fonds du Forum Social Mondial de Tunis en 2013 et 2015, à côté de la Fondation Ebert, est ainsi une autre « agence autonome de mise en œuvre » des intérêts nationaux de l’Allemagne. 13. Le mot « autonome » est cependant un peu trompeur : on peut parler d’autonomie juridique mais pas d’autonomie financière puisque ces organisations sont financées à 95% par des fonds publics. Il n’est donc pas étonnant que le rapport du Ministère de la Coopération de juin 1969 déjà cité ait défini le rôle des fondations et autre agences comme des instruments de formation des élites politiques des pays visés dans le but de conformer les attitudes et décisions de ces élites aux intérêts nationaux de l’Allemagne. C’est bien pour cela que les fondations ont comme cibles des syndicats, des partis, des mouvements, des associations et toute sorte d’individus qui peuvent à un moment donné jouer un rôle dans leur communauté, leur culture, leur État. De fait, les fondations politiques jouent un rôle complémentaire à celui de la diplomatie allemande qui, sans elles, « ne disposerait pas de réseaux de contacts et d’éléments qui permettent de nouer des liens avec des groupes sociaux des autres pays »14.

On comprend ainsi que l’image de l’ONG non partisane, préoccupée par le bien commun, sert à masquer les vrais buts qui ne sont pas forcément ceux des partis politiques allemands, mais plutôt ceux des ministères des Affaires étrangères et de la Coopération de l’Allemagne. En 1973, face aux accusations d’ingérence de la part de pays étrangers, le Ministère de la Coopération recommandait déjà dans un rapport interne que « le financement étatique de certains projets ne soit pas divulgué »15 . Les fondations servent un peu de sociétés écrans qui permettent à l’État allemand de se distancier des problèmes politiques qu’elles peuvent créer par leur ingérence et ainsi de sauvegarder une bonne image de l’Allemagne.

Comment ça marche ? Les actions politiques concrètes et l’intérêt de l’Allemagne

Une fois la décision prise à la Commission budgétaire du Bundestag consacrée à la politique des fondations, le Ministère de la Coopération verse l’argent aux fondations et informe le Ministère des Affaires étrangères allemand de toutes les mesures que les fondations vont entreprendre à l’étranger. Ce ministère a aussi en charge le contrôle de la conformité des actions des fondations avec les intérêts de l’Allemagne. Les directeurs de chaque fondation rendent des rapports réguliers sur l’activité de leur fondation dans chaque pays aux départements concernés du ministère des Affaires étrangères – Afrique, Amérique latine, Asie et Europe de l’Est. Ainsi, la masse d’informations rassemblées par les fondations sur les organisations et acteurs politiques des pays visés est utilisée par les diplomates allemands. « Les bureaux des fondations à l’étranger envoient régulièrement des rapports à leurs centrales en Allemagne et à leurs ministères de tutelles. Ces rapports fournissent une description détaillée des partenaires à l’étranger, de leur rayonnement et de la nature des relations entretenues. Ils sont une source d’information prise en compte parles diplomates et recoupés par les avis envoyés par les ambassades ».16 Les directeurs des fondations sont aussi associés à l’élaboration de documents stratégiques du ministère des Affaires étrangères, surtout après 1990.

Dans le monde actuel globalisé et surtout depuis 1989, la notion « d’ingérence étrangère » d’un pays dans la politique intérieure d’un autre pays a perdu sa connotation infamante qu’elle avait auparavant. Il semblait acquis qu’il est acceptable que certains pays possèdent des organisations puissantes servant à influencer les élites des autres pays. Cependant, les changements en Amérique latine depuis 2002 ont amené les fondations allemandes à être accusées d’ingérence. La Chine a toujours critiqué les fondations allemandes pour leur soutien au Dalaï Lama. Depuis 2005, la Russie s’est dotée d’un arsenal juridique qui vise également les fondations allemandes, autant que les fondations américaines. La loi russe décidant que les associations et individus financés par des fondations étrangères doivent se déclarer « agent de l’étranger », ce qui revient à la définition traditionnelle de la souveraineté de l’État qui doit à tout moment contrôler ce que les pays étrangers font sur son territoire et teinte les bénéficiaires de cet argent « étranger » du goût ancien de l’infamie. La question est encore plus brûlante après les récents événements en Ukraine qui ont provoqué la plus grave crise internationale entre les puissances depuis 1989 puisqu’il est connu que les fondations américaines et allemandes ont largement financé et parfois créé les partis ukrainiens pro-occidentaux (la fondation Adenauer présentait le parti UDAR de Klitchko comme étant son œuvre).

Mais les fondations allemandes ont en réalité mené la même politique depuis le début, élargissant seulement le champ géographique de leurs actions. En Espagne, au Portugal et en Grèce après 1974 les contacts noués par la Fondation Ebert avec les partis socialistes ont fait que « Ebert » a largement influencé la conversion de ces partis à l’économie libérale et à l’adhésion à l’Union européenne. Dans les années 1960 et 80, la Fondation Adenauer a formé et soutenu financièrement et idéologiquement les leaders et militants des partis chrétiens démocrates d’Amérique latine et d’Europe du Sud. La Fondation Ebert agit aussi sur les syndicats, tandis que la Fondation Naumann s’occupe des milieux d’affaires. Le soutien de la Fondation Ebert aux socialistes dans la révolution des œillets faisait partie de la stratégie de l’Allemagne de l’Ouest d’éviter à tout prix que les communistes n’arrivent au pouvoir au Portugal.17

Plus récemment, dès novembre 2011, le ministère de la Coopération a alloué 5,4 millions d’euros supplémentaires aux fondations pour leur action d’influence sur les « révolutions » arabes. Cet argent était destiné en particulier aux nouvelles associations, structures et partis créés ou sortis de la clandestinité en Tunisie, Égypte, Algérie, Yémen, Bahreïn, Palestine et Jordanie. Cet argent a certainement aussi servi à financer les Forums Sociaux Mondiaux en Tunisie, de 2013 et 2015, et il semble peu probable que l’allocation de cette subvention spéciale et la décision prise de tenir un premier FSM en Tunisie soit une coïncidence18. Il est plutôt certain que l’Allemagne a décidé de financer le Forum Social Mondial en Tunisie depuis 2011 parce que cela était conforme à ses intérêts et à ses ambitions dans cette région du monde : pousser les intérêts français pour faire de la place aux intérêts des milieux d’affaire allemands, contenir la révolution tunisienne entre le désert et la mer Méditerranée afin que l’agitation ne viennent pas contaminer l’Europe en crise, corrompre syndicats et partis de gauche afin qu’ils abandonnent toute idée d’indépendance et de souverainisme, à l’image de Tsipras en Grèce. De plus, la formation massive en Tunisie de jeunes chômeurs, d’étudiants, de jeunes salariés, de travailleurs du secteur public au mode de fonctionnement et aux principes de l’État allemand (subsidiarité, décentralisation, régionalisation, « cogestion » dialogue entre patrons et salariés plutôt que grève et rapports de force, acceptation des structures religieuses comme acteurs de la vie politique plutôt que laïcité) met en oeuvre une stratégie qui a déjà fait ses preuves en Pologne dans les années 1989-1995, une stratégie qui a parfaitement profité aux intérêts de l’Allemagne et devrait donc logiquement permettre une plus grande expansion de ses intérêts en Afrique du Nord.

L’exemple du « regime change » et l’influence des fondations en Pologne depuis 1980

En 1972, fut signé l’accord bilatéral historique entre la Pologne populaire et l’Allemagne de l’Ouest. L’accord aboutit à la reconnaissance mutuelle de ces deux États, à l’acceptation par l’Allemagne de l’Ouest de la stabilité de la frontière Oder-Neisse, à la reconnaissance symbolique par Willy Brandt de la responsabilité de l’Allemagne dans l’hécatombe de la 2e Guerre mondiale (la fameuse scène de Brandt à genoux devant le monument à la mémoire des insurgés du Ghetto de Varsovie en décembre 1972) et ouvrit la voie à la reconnaissance par la RFA de la RDA – c’était la célèbre Ostpolitik de Willy Brandt. Dès les années 1970, la fondation Ebert entreprit donc de travailler en Pologne. En 1971, elle y envoie Klaus Reiff, journaliste et salarié de la fondation. Reiff noue habilement des liens avec des professeurs de l’Instytut Zachodni (Institut occidental, important centre de recherche sur l’histoire des relations germano-polonaise fondé par le Ministère des Affaires étrangères polonais après la guerre), du PISM (Polski Instytut Stosunkow Miedzynarodowych – Institut Polonais des Recherches internationales, centre de recherche en politiques étrangères dépendant de l’Académie des Sciences) et de l’Institut du Journalisme de Varsovie. En 1979, Reiff devient un ami proche de Mieczyslaw Rakowski. Rakowski n’est pas n’importe qui, mais le rédacteur en chef de l’important et influent hebdomadaire « Polityka ». Cet hebdomadaire est une référence au sein de l’élite de la gauche pro-communiste polonaise, libre de ton et partisan officieux d’un dialogue avec Solidarnosc après l’état de siège en 1981. Rakowski devient en 1987 le dernier premier ministre de l’État communiste. Dans ces temps sensibles, le gouvernement allemand soutient ouvertement Solidarnosc en dépit de l’accord polono-allemand de 1972 et Reiff est alors employé de l’ambassade allemande en Pologne19.

Dès 1980, la fondation Ebert accorde de nombreuses bourses pour de jeunes Polonais afin qu’ils fassent leurs études supérieures en Allemagne de l’Ouest. Elle rassemble aussi des informations sur les dissidents polonais et les dirigeants et militants du Parti communiste polonais favorables aux « réformes » du « regime change ». 255 étudiants polonais sont bénéficiaires de bourses d’études de la part de « Ebert » de 1980 à 1989. On comprend ainsi facilement que la fondation Ebert, et derrière elle, le Parti social-démocrate d’Allemagne SPD, ont joué un rôle fondamental dans le tournant idéologique néolibéral des jeunes dirigeants du Parti ouvrier unifié Polonais (PZPR), et donc dans la conversion néolibérale, européïste et atlantiste de Aleksander Kwasniewski, ministre de la jeunesse dans le dernier gouvernement communiste de Rakowski en 1987-89, chef du SLD, le parti social-démocrate héritier du PZPR. Aleksander Kwasniewski a été élu Président de la République de Pologne de 1995 à 2005.

Pendant la durée légale du mouvement Solidarnosc, de septembre 1980 à décembre 1981, et après la déclaration de la loi martiale par le général Jaruzelski et la délégalisation de Solidarnosc, la fondation Adenauer s’occupait des dissidents polonais issus de Solidarnosc et proches de l’Église catholique. Elle a notamment aidé, invité en Allemagne et formé Tadeusz Mazowiecki, devenu premier ministre après les premières élections partiellement libres du 4 juin 1989.20 La fondation Ebert n’est pas en reste et, comprenant l’importance politique de l’Église polonaise, elle noue dès 1981 des contacts avec l’épiscopat polonais. Klaus Reiff écrit alors « La lutte pour le pouvoir en Pologne a déjà commencé »21. En fait, elle fut gagnée par les fondations allemandes avec une déconcertante facilité puisque, grâce aux contacts existants depuis 10 ans, « les parlementaires polonais, élus dans le premier scrutin ouvert à la compétition, le 4 juin 1989, recherchaient des contacts en Allemagne par la biais des canaux familiers de la fondation ».22

Dans la gigantesque « transformation » capitaliste polonaise (mais aussi est-allemande pendant ce même temps) les fondations allemandes sont aux avant-postes : elles forment des centaines, des milliers de dirigeants polonais – des députés, des journalistes, des conseillers municipaux, des chercheurs, des étudiants – à « la démocratie et l’économie du marché », selon une expression sanctifiée par cette époque. Elles influencent ainsi énormément les programmes politiques des nouveaux partis polonais. Il est fréquent que les députés polonais fraichement élus dans les élections législatives en 1991 suivent le matin un cours d’une fondation et écrivent l’après-midi la loi à laquelle le cours était consacré. Les médias présentent alors massivement l’Allemagne comme le seul modèle valable à suivre, le plus abouti, le plus réussi en Europe. Maintenant que nous savons que ces mêmes journalistes suivaient les cours des fondations, nous pouvons mettre en doute leur objectivité et leur impartialité face à une telle pression. Cependant, de nombreux chercheurs, professeurs éminents répétaient ces éléments idéologiques en toute innocence : l’époque était telle que tout ce qui portait l’épithète de « démocratique » et venait d’Occident devait être juste et bon23.

Dès 1989, les fondations de la droite allemande s’installent alors en Pologne (Naumann, Hans Seidel), les fondations des entreprises allemandes (Thyssen, Krupp) suivent de près, tandis que les fondations américaines financent de très larges milieux des nouvelles élites, politiques économiques, médiatiques. Les fondations Carnegie, Rockefeller, Soros (sous le nom de Stefan Batory) mènent leurs propres politiques en créant des structures de types think tank, des partis politiques, des magazines, des télévisions, des associations patronales etc. L’Union européenne crée alors sa propre structure financée par la Commission européenne, la Fondation Robert Schumann. La Pologne devient un test grandeur nature de la nouvelle politique tout azimut de ces organisations. La libéralisation et la privatisation rapide du marché de l’éducation leur permet de s’installer dans le segment de la formation des élites – par exemple la Fondation Adenauer finance directement la célèbre Université catholique de Lublin dépendante de l’Église catholique, ainsi que l’Université catholique de Varsovie existant auparavant sous le nom d’Institut de Théologie de Varsovie.

Les fondations créent de toutes pièces des partis politiques qui n’existaient pas dans la société polonaise, financent et forment leurs militants et leurs membres. Par exemple le KLD, Kongres Liberalno-Demokratyczny (Congrès Libéral-Démocratique) dont est issu Donald Tusk, a été créé en 1991 par l’Institut d’Etudes du Marché de Gdansk, une fondation entièrement dans les mains de la Fondation Adenauer24. Lorsque les dirigeants des partis, dont celui du KLD, perdent les élections en 1993, ils sont immédiatement ré-employés dans des instituts fondés et financés par les fondations allemandes25. Cela permet au ministère des Affaires étrangères allemand de les garder de côté et de les préparer tranquillement à reprendre le pouvoir sans qu’ils aient besoin de gagner leur vie dans le dur système néolibéral qu’ils venaient justement de créer pour le peuple polonais !

D’autres institutions, mi-centres de recherche, mi-think tank, mi-partis ont été créées par la Fondation Adenauer : Le Centre des Recherches internationales (Centrum Stosunkow Miedzynarodowych, dirigé par Janusz Reiter, Ambassadeur de Pologne en Allemagne de 1989 à 1995), l’Institut des Affaires publiques (Instytut Spraw Publicznych, dirigé par Leszek Balcerowicz, le « Chicago boy » polonais et exécutant de la stratégie du choc du FMI et de la Banque Mondiale en 1989). Le Centre a aussi formé Aleksander Smolar, qui devient Directeur de la Fondation Soros en Pologne, appelée en Pologne Fondation Stefan Batory.

Petit à petit, après une période de confusion et d’actions tout azimut, les fondations se spécialisent et se partagent le territoire de la Pologne. Les fondations de droite, dont surtout la « Adenauer » gardent la main sur les milieux chrétiens, conservateurs, ultralibéraux et libéraux tandis qu’Ebert s’intéresse aux milieux féministes et aux syndicats. La fondation Ebert finance depuis 1990 la thématique du genre et du féminisme à l’Institut de Sociologie de l’Université de Varsovie. Ce n’est pas un hasard : c’est bien dans ce milieu qu’est né le mouvement féministe polonais moderne, en mai 1989, en réaction face au premier projet de loi criminalisant l’avortement. A l’époque, ce mouvement polonais qui organise de puissantes manifestations et une pétition de 1,5 million de signatures pour un référendum sur l’avortement n’a aucun lien avec les milieux féministes allemands et certainement pas avec les fondations. Il est plutôt proche du mouvement laïc Neutrum qui réclame le retrait de la directive du ministère de l’éducation instaurant l’éducation religieuse dans les écoles publiques en août 1990 et plus tard l’abolition du concordat donnant d’immense privilèges au Vatican en Pologne. Même s’il n’est pas certain que « Ebert » ou « Adenauer » aient directement joué un rôle dans l’interdiction définitive de l’IVG en Pologne le 7 janvier 1993, ce qui est sûr est que le financement de programmes « genre » dans les universités polonaises a considérablement assagi le mouvement féministe polonais dès 1994 et l’a détourné notamment de la lutte pour la séparation de l’Église et de l’État en privilégiant les thématiques de parité et d’identité.

La Fondation Ebert met sur pied par contre tout un programme de formation des syndicalistes polonais au « dialogue social » cher à la conception allemande de « cogestion » du capitalisme, aussi bien dans Solidarnosc que dans l’OPZZ, le syndicat post-communiste. Le but est de faire des syndicalistes des « partenaires prévisibles » sachant que ce qui est surtout en jeu est la continuation de la main-mise par les multinationales occidentales et notamment allemandes sur l’outil de production polonais par le biais des privatisations. En 1991, 1992, 1993, Solidarnosc et les autres syndicats appellent plusieurs fois à des grèves générales contre les privatisations. Ces grèves n’aboutissent jamais et ne prennent pas une ampleur suffisante pour renverser le rapport de forces en faveur de la classe ouvrière polonaise. En effet, les dirigeants syndicaux sont passés par des formations leur apprenant à « éteindre » une grève par une négociation parcellaire sur des détails et à dépolitiser le débat économique. Certains d’entre eux deviennent députés, ministres, hauts fonctionnaires, comme Zbigniew Bujak, le leader de Solidarnosc à l’époque de la clandestinité (Bien qu’opposé au capitalisme en 1991, Bujak finit par taire ses critiques en devenant le Directeur des Douanes). Du haut de ces positions politiques, les anciens ouvriers et techniciens n’ont plus aucun scrupule à profiter du nouveau système abandonnant la classe ouvrière au nouveau système ultralibéral26.

Les fondations allemandes ont pour objectif de soutenir les analyses politiques et économiques en termes de « dialogue inter-partisan » et poussent leurs protégés à abandonner toute référence à la lutte des classes, à l’analyse marxiste ou même à l’analyse de la chose politique en terme de souveraineté nationale. Elle forment directement des hommes politiques célèbres comme Jan Maria Rokita (député et ministre), Andrzej Olechowski (ministre des affaires étrangères 1993-95), Donald Tusk (premier ministre de 2010 à 2014, actuel président de l’UE), Pawel Piskorski, (dirigeant du syndicat étudiant indépendant NZS à la Faculté d’Histoire de l’Université de Varsovie en 1987-90, député libéral en 1991 à 23 ans, Maire libéral de Varsovie de 1999 à 2002 et eurodéputé), Jacek Saryusz-Wolski, (négociateur polonais pour l’adhésion à l’UE et ministre)27.

Et bien d’autres, plus jeunes, sortent formés et prêts à prendre les rênes des institutions polonaises pour continuer la politique qui réussit si bien à l’Allemagne, aux USA et à l’UE depuis 1989. La fondation Ebert forme également un dirigeant politique bien plus chevronné et influent : Leszek Miller, leader ex-communiste des Sociaux-démocrates, premier ministre pendant la négociation finale de l’entrée de la Pologne dans l’UE de 2001 à 2005. C’est que les fondations créent rapidement des « écoles de jeunes leaders » pour les partis politiques polonais, financent ces structures et invitent les jeunes Polonais prometteurs à des stages en Allemagne28.

Les « petites » fondations eurent également un impact énorme sur leur cible d’action. La Fondation Heinrich Böll a créé un parti des Verts ensemble avec des féministes polonaises comme Agnieszka Graff et Agnieszka Grzybek. Les contacts existaient bien avant, puisque la Fondation avait déjà financé des initiatives féministes comme le Centre des Femmes (Centrum Kobiet).

Cette partie de l’exposé est basé entièrement sur l’expérience de l’auteure de l’article et non sur le livre de Dorota Dakowska :

La Fondation Rosa Luxemburg est arrivée en Pologne en 2005. Elle y est dirigée par un Allemand, Holger Politt. Elle finance alors, dès 2006, des conférences scientifiques de gauche comme celle tenue par les milieux laïques de Kuznica à Hel à laquelle j’ai participé en octobre 2006. La Fondation publie des livres dont les articles de cette rencontre. Très vite, la fondation commet des erreurs politiques majeures qui divisent la gauche polonaise renaissante et elle est vite perçue en Pologne comme un facteur de désintégration, presque comme une organisation coloniale venue de l’Allemagne. La Fondation Rosa Luxemburg finance des publications d’intellectuels de gauche, comme les livres de Maria Szyszkowska, Présidente du parti socialiste et laïc Racja, à condition toutefois que ces personnalités se conforment aux directives de la fondation. Par exemple, en échange de ce soutien, la fondation exige du parti Racja en 2008 la collaboration avec les milieux socio-libéraux et une rupture de ses relations avec le Parti polonais du Travail (PPP) et le syndicat « Août 80 » alors en pleine expansion et qui collabore avec la 4e Internationale et le NPA français. Pis, la fondation Rosa Luxemburg de Pologne, emmené par l’intransigeant Holger Politt, excommunie, lance une campagne de diffamation dans les milieux de la gauche européenne altermondialiste à l’encontre de Boguslaw Zietek, le leader du PPP et d’Août 80. Elle le désigne partout comme un « fasciste » et interdit à de nombreuses organisations d’inviter les militants de ce parti et de ce syndicat. Par exemple, la Fondation Rosa Luxemburg a interdit au Parti de la Gauche européenne d’inviter une militante féministe du PPP à un séminaire que j’organisais pour le Congrès du PGE à Prague en novembre 2007 dans le cadre du réseau féministe El Fem. J’ai personnellement vu Holger Politt physiquement attaquer un militant du syndicat Août 80 présent à ce congrès en tant que journaliste. Politt voulait le chasser du Congrès mais n’a pas pu le faire car ce militant polonais possédait une carte de presse. Cependant, la tension était à son comble.

La Fondation Rosa Luxemburg s’est rendue coupable d’autres manipulations qui ont durablement affaibli la gauche polonaise renaissante : elle a influencé la scission violente d’ATTAC-Pologne et l’expulsion de cette association des militants proche du syndicat « Août 80 ». Elle a manoeuvré pour empêcher l’adhésion au Parti de la Gauche européenne comme membres observateurs des deux partis, Racja et le PPP, en imposant a contrario l’admission d’une organisation socio-libérale et carriériste, les Jeunes socialistes. Le PGE a refusé l’adhésion des deux partis, pourtant bien plus sérieux et solides, au prétexte que les Jeunes socialistes déjà admis en son sein s’y opposaient ! Las de cette activité destructrice de cette institution censée représenter la gauche anti-capitaliste allemande, quelques militants polonais dont moi-même avons fait appel à des députés de die Linke de notre connaissance afin de leur demander d’intercéder auprès de la direction de le Fondation à Berlin, de demander que cessent ces attaques et que Politt soit renvoyé de Pologne. Il est intéressant de voir que c’est à cette occasion que nous avons pu constater que les députés eux-mêmes, hauts responsables de die Linke, furent impuissants à changer la stratégie et les décisions de la fondation Rosa Luxemburg. Il apparut que le Parti ne contrôlait pas sa propre fondation. Maintenant nous savons pourquoi : parce que les fondations réalisent toujours les stratégies des ministères des Affaires étrangères et de Coopération allemands et pas toujours celles de leur parti. Finalement Holger Politt a fini par être renvoyé mais il a été remplacé par son adjointe, Joanna Gwiazdecka, particulièrement haïe dans les milieux de la gauche polonaise pour son suivisme aveugle vis-à-vis de Politt dans les années précédentes. La seule victoire fut que la Fondation décida de ne plus se concentrer sur la Pologne et elle déporta son attention vers les Balkans où jusqu’à présent elle n’a plus commis les erreurs faites en Pologne.

Dans les Balkans, la fondation Rosa Luxemburg a financé la partie politique du Subversive Festival de Zagreb, le Forum des Balkans, en 2012 et 2013. Actuellement, elle travaille à la création d’un parti de gauche de type « Syriza » en Serbie et Bulgarie, ce qui depuis des décennies de défaite de la gauche dans ces pays apparait très attractif pour de nombreux jeunes militants issus des nouveaux mouvements sociaux de 2011 en Serbie et 2013 en Bulgarie. Mais d’autres estiment déjà que la stratégie de la fondation ne correspond pas aux besoins réels des peuples des Balkans et est source de division et non d’unification.

Le rôle des fondations allemandes dans la construction des fondations politiques européennes

Les fondations allemandes de par leur énorme réseau politique jouent un rôle important dans le processus d’adhésion des pays de l’Est à l’Union européenne. Par la suite, forte de cette expérience des arcanes de la bureaucratie bruxelloise, elles organisent un lobbying intensif en vue de créer des fondations politiques au niveau européen, sur le modèle d’elles mêmes. Elles y sont parvenues en 2007 : le règlement 1524/2007 de la Commission européenne décide en effet que les fondations politiques européennes ont pour mission de favoriser l’intégration européenne, qu’elles sont financées par la Commission et qu’elles doivent réaliser ainsi la politique de leur parti politique européen respectif. Dès 2006, les fondations allemandes organisent un Réseau européen des Fondations Politiques dans lequel elles sont les plus riches et les plus fortes. D’ailleurs, c’est toujours un Allemand qui se trouve à la tête de chaque fondation politique européenne, à l’exception de la franco-autrichienne Elisabeth Gauthier qui était jusqu’à sa mort à la tête de la Fondation Transform !, qui fait office de fondation officielle pour le Parti de la Gauche européenne depuis 2007. La Fondation Ebert est à l’origine de la Fondation européenne des Etudes progressistes, créée en 2008, la Fondation Adenauer possède le Centre des Etudes européennes, la Fondation Böll a créé la Fondation verte européenne et la Fondation Naumann le Forum libéral européen. Les financements, salariés et bureaux, proviennent tous de la Commission européennes.29

Conclusion

En conclusion, il convient de reproduire quelques chiffres : en 2010, la Fondation Adenauer a obtenu 125 millions d’euros de budget, possède 80 filiales dans le monde, dirige des projets dans 120 pays et emploie 563 salariés. La Fondation Ebert a reçu 149 millions d’euros, emploie 620 salariés, possède 110 filiales et dirige des projets dans 110 pays. La Fondation Naumann reçoit 46 millions d’euros, salarie 188 personnes, possède 44 filiales et dirige 100 projets dans le monde. La Fondation Heinrich Böll reçoit 50 millions d’euros, salarie 278 personnes dans le monde dans 52 filiales et dirige des projets dans 72 pays. La Fondation Rosa Luxemburg reçoit 30 millions d’euros, emploie 134 personnes dans 14 filiales dans le monde et dirige des actions dans 50 pays. Enfin, la Fondation Hans Seidel a reçu 46 millions d’euros, salarie 182 personnes dans 29 pays30.

Indéniablement, ce partage du spectre politique ressemble plus au fonctionnement d’une multinationale qu’à celui d’une association militant pour le bien commun. La question clé est donc: Qui, quelle organisation dans le monde peut rivaliser avec une pareille puissance financière et organisatrice ? Une réponse à cette question permettrait d’avoir enfin une stratégie de résistance.

Monika Karbowska,  Historienne, Militante féministe, internationaliste, marxiste.

Intervention réalisée dans le cadre du Forum Alternatif Résistance de Sousse, 26 mars 2015

Source: Le blog de la Pensée libre
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Notes :
1 < http://www.dedefensa.org/article/le-journalisme-made-in-cia-aujourdhui-et-hier >

2 < https://www.upr.fr/actualite/europe/la-cia-finance-la-construction-europeenne >

3 Dorota Dakowska, Le pouvoir des fondations, des acteurs de la politique étrangère allemande, Presses Universitaires de Rennes, 2014, p. 12.

4 op cit. p. 33

5 op. cit. p.34 ;

6 op.cit. p.39

7 op.cit. p .43, note de bas de page N°40

8 op.cit. p.45, « Gemeinsame Erklärung », 1998, KAS, FES, FNS, HSS, HBS

9 Op. Cit. p.88, 89 de nombreux exemples en sont donnés pour l’Afrique et l’Amérique Latine. Par exemple la Fondation Ebert a financé la campagne du Parti Progressiste Voltaïque en 1978 au Burkina Faso, p. 89. En 1988, la Fondation Adenauer a financé et formé des militants chrétiens démocrates appelant à voter contre Pinochet. Au Portugal, la fondation Ebert a financé la formation de militants socialistes dans la fondation José Fontana et Antonio Sergio en 1975, p.90

10 Idem p. 79, note 3 « BMZ, Bericht über die Förderung der gesellschaftspolitischen Bildung in den Enwitcklungsländer”, (Rapport sur la promotion de l’éducation politique dans les pays en voie de développement”, Kap. 2302, tit.686, Bonn, juin 1969, p.2, Archives courantes du BMZ

11 Idem. p.62-69

12 op. cit p. 78, chapitre « la place des fondations dans l’administration corporatiste allemande ».

13 op.cit. p. 78 dernière ligne

14 Rapport BMZ, 1973, op.cit. p.13, 14 cité p. 80,

15 Idem, p.81.

16 Idem, p.84, ligne 12.

17 Idem p. 90 en haut de la page

18 Idem p. 90, dernière ligne et note N°19

19 Idem, p. 95.

20 Idem p.100-103.

21 Idem, p. 103, note N°20, fonds Reiff, 1989

22 Idem, p.104 haut de page.

23 Idem, p.105 « Dès 1989, le recours aux fondations politiques s’imposa. Les ministères fédéraux les considéraient comme des instruments utiles pour compléter da coopération technique et financière par une action ciblée sur les structures politiques et sociales à savoir les partis politiques et les gouvernements, les syndicats et autres groupes d’intérêt, les médias, et les centres de recherche. Assurer un passage pacifique à la démocratie et l’économie de marché fut une priorité de la politique étrangère allemande motivée par la préservation de la stabilité dans la région ».

24 Idem p.108.

25 En septembre 1993, le peuple polonais excédé par les privatisations massives, le chômage, la misère, la destruction de l’État et du tissu industriel vota le retour des communistes en donnant une majorité à la coalition du SLD (post-communiste) et du Parti Paysan (ex allié communiste) dans l’espoir de revenir à une politique plus raisonnablement social-démocrate et moins destructrice de la société. Hélas, les dirigeants de ces partis avaient déjà pris le tournant néolibéral, entre autre, grâce aux fondations et ils continu èrent la transformation néolibérale.

26 Op. Cit. p.111-112.

27 Op. Cit. p.117, encadré.

28 Idem p.120 – 123.

29 Idem, p. 188-191.

30 Idem, p.199.

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