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Des avions et navires de guerre américains vont commencer à utiliser des bases indiennes (WSWS)

par Deepal Jayasekera 1 Septembre 2016, 06:46 USA Inde Impérialisme Collaboration

Le ministre indien de la Défense Manohar Parrikar et son homologue américain, Ashton Carter, ont annoncé lundi qu’ils ont signé un accord qui donne accès systématique aux avions et aux navires de guerre des États-Unis et à leur personnel aux bases militaires indiennes pour le ravitaillement, les réparations et le repos. Le Protocole d’accord Inde-États-Unis d’échange de logistique (Lemoa) permet également au Pentagone de « stocker à l’avance » du matériel sur des bases indiennes.

Avec la signature du Lemoa, l’Inde a fait un grand pas pour devenir un état « de première ligne » dans la poussée de l’impérialisme américain pour isoler et encercler stratégiquement, et se préparer à la guerre avec, la Chine.

Cela se fait entièrement dans le dos du peuple indien. Alors que divers militaires et géostratèges indiens gloussent sur la supposée influence que l’Inde gagnera grâce à son alliance avec Washington, le Lemoa est présenté publiquement comme largement bénin. Les médias indiens insistent sur le fait que le Lemoa est un accord de réciprocité qui prévoit également que l’armée de l’Inde peut utiliser les bases américaines, peu importe le fait que la différence entre la portée mondiale des États-Unis et des forces armées indiennes est incommensurable.

De même, les responsables indiens et américains minimisent la possibilité que le Lemoa ait comme conséquence que des troupes américaines soient les premières troupes étrangères à être stationnées en Inde depuis l’indépendance. Cependant, sans aucun doute, le Pentagone vise à utiliser cet accord au maximum et, dans la mesure où il le fera, il aura besoin de troupes américaines pré-déployées pour protéger et entretenir ses avions et navires de guerre.

Washington monte depuis les premières années de ce siècle une campagne déterminée pour lier l’Inde à son projet stratégique prédateur. Le gouvernement Bush a commencé à faire pression pour que l’Inde conclue un accord type Lemoa peu après que les deux pays ont annoncé en 2005 qu’ils avaient forgé un « partenariat stratégique global ». Si le gouvernement dirigé par le Parti du Congrès, qui a gouverné l’Inde jusqu’en mai 2014, a beaucoup élargi la coopération stratégique militaire avec les États-Unis, il rechignait au Lemoa de peur qu’il ne porte atteinte à « l’autonomie stratégique » de l’Inde, c’est-à-dire, à sa tentative de faire l’équilibre entre les États-Unis, la Chine, la Russie et les autres grandes puissances et de faire de l’Inde un allié subordonné mais non avoué des États-Unis.

Bien que l’Inde soit un pays désespérément pauvre de pratiquement tout point de vue, les stratèges de l’impérialisme américain la considèrent comme un grand « prix » géopolitique. Elle fournit un lieu idéal pour projeter leur puissance à travers l’Asie de l’Est, du Sud et centrale, le Moyen-Orient, et une grande partie de l’Afrique, et elle domine l’océan Indien, l’artère économique la plus important du monde. L’armée de l’Inde dotée de l’arme nucléaire dispose d’un budget similaire à celui de la France.

Soulignant les objectifs stratégiques des États-Unis, Carter a déclaré à la conférence de presse conjointe qu’il a tenu avec Parrikar à Washington lundi que la signature du Lemoa va « rendre la logistique des opérations conjointes beaucoup plus faciles et beaucoup plus efficaces ». Le Pentagone tient à étendre ses liens militaires avec l’Inde, les transformant de multiples exercices conjoints en des opérations conjointes « réelles », et calcule que l’accord de soutien logistique facilitera grandement ce processus. En mars, le chef de l’US Pacific Command, l’amiral Harry B. Harris, a évoqué publiquement la possibilité de patrouilles conjointes indo-américaines à travers l’océan Indien et le Pacifique, y compris en mer de Chine du Sud.

Ayant obtenu de l’Inde qu’elle donne accès à l’armée américaine et à ses bases et ses ports, Washington va maintenant faire pression sur New Delhi pour qu’il signe deux autres accords que le Pentagone juge « fondamentaux » quand il est en « partenariat » avec une autre armée. Ce sont le Protocole d’accord de sécurité des communications et de l’information (CISMOA), pour des communications sécurisées et interopérables dans des exercices et des opérations conjointes, et l’Accord d’échange et de coopération de base pour le renseignement géospatial (BECA), qui prévoit l’échange de données topographiques, nautiques et aérospatiales. Les deux accords imposeraient à l’armée de l’Inde au moins l’adoption partielle de systèmes de communication sécurisés conçus et contrôlés par les États-Unis.

Les efforts des États-Unis pour faire monter les tensions dans la mer de Chine méridionale, en incitant les voisins de la Chine à insister sur leurs revendications maritimes à l’encontre de Pékin et en effectuant des opérations navales et aériennes provocatrices sous prétexte de défendre « la liberté de navigation et de survol » dans la région sont un élément clé de leur « Pivot vers l’Asie » qui cible la Chine. Depuis janvier 2015, le gouvernement indien dirigé par le Parti Bharatiya Janata (BJP) a à plusieurs reprises répété servilement la ligne de Washington en ce qui concerne le différend en mer de Chine méridionale. Lors de la conférence de presse commune lundi, Parrikar a de nouveau aligné l’Inde sur les États-Unis, en déclarant que « l’Inde et les États-Unis ont un intérêt commun au sujet de la liberté de navigation et de survol et du commerce sans entrave dans le cadre d’un ordre fondé sur des règles dans l’Indo-Pacifique ».

Dirigé par Narenda Modi, son soi-disant « homme fort » et ultra-communautariste, le gouvernement BJP a intégré l’Inde de plus en plus profondément dans le « Pivot » américain en calculant que cela permettra plus facilement à New Delhi de réaliser ses propres ambitions de grande puissance, y compris sa volonté de s’affirmer comme hégémonie régional de l’Asie du Sud. En plus d’élargir la coopération militaire et stratégique avec les États-Unis, l’Inde a augmenté de façon spectaculaire les relations bilatérales et trilatérales avec les alliés de Washington les plus importants de l’Asie-Pacifique, le Japon et l’Australie. En septembre dernier, les ministres des Affaires étrangères des États-Unis, du Japon et de l’Inde ont lancé un dialogue « trilatéral », et cet été les marines américaines, indiennes et japonaises ont organisé le premier de ce qui va être des exercices conjoints trilatéraux annuels dans une zone proche des îles contestées de Senkaku (ou Diaoyu) et de la mer de Chine méridionale.

Le gouvernement indien a également souligné qu’il considère les États-Unis comme son partenaire international le plus important en augmentant considérablement sa collaboration avec Washington. La réunion de Parrikar avec Carter était la sixième depuis qu’il est devenu ministre de la Défense en novembre 2014. À présent, le ministre des affaires étrangères américain John Kerry et le secrétaire au Commerce Penny Pritzker sont à New Delhi pour rejoindre leurs homologues indiens, Sushma Swaraj et Nirmala Sitharaman, pour le « Dialogue indo-américain stratégique et commercial ». Le ministre de l’Intérieur indien Rajnath Singh se rendra à Washington en septembre pour le « Dialogue indo-américain sur la sécurité intérieure. »

En faisant la cour à l’Inde pour qu’elle accepte le calice empoisonné d’une alliance avec la puissance impérialiste la plus rapace du monde, les États-Unis ont inondé l’Inde de concessions stratégiques. Celles-ci comprennent la proposition de vendre, et dans certains cas de développer et produire en commun, des armements de pointe, un soutien aux ambitions de l’Inde à devenir une puissance de l’Océan Indien, et aider l’Inde à développer les liens économiques et de sécurité en Asie du Sud et en Afrique. Lors de la visite de Modi à Washington en juin dernier, le gouvernement Obama a annoncé qu’il a désigné l’Inde comme « partenaire majeur de la Défense » en lui donnant le droit d’acheter les armes les plus avancées que le Pentagone autorise à la vente aux alliés des Américains. Lors de la conférence de presse lundi, Carter a insisté pour dire que la signature de l’accord sur la logistique va faciliter le transfert de technologies militaires de pointe à l’Inde.

Signe de l’étendue des liens militaires et stratégiques indo-américains, le Pentagone mène désormais plus d’exercices militaires avec l’Inde que tout autre allié des États-Unis. Le mois prochain, les armées des États-Unis et de l’Inde vont réaliser leur douzième exercice annuel, cette fois dans l’Uttarakhand, un État montagneux dans le nord de l’Inde qui se trouve à proximité de la Chine. Dans une interview avec la Voix de l’Amérique, le lieutenant-général Stephen Lanza, commandant du 1er Corps de l’armée américaine, se vantait « Non seulement on s’entraîne ensemble {…] nous sommes complètement intégrés avec l’armée indienne travaillant étroitement jusqu’au niveau du peloton ».

Le partenariat stratégique militaire toujours plus vaste de l’Inde avec les États-Unis a des implications incendiaires inquiétantes pour l’Asie et le monde. Forbes a exulté devant le succès des États-Unis à recruter un nouveau satrape, déclarant : « Au lieu d’avoir à construire des installations [militaires] de A à Z, comme en Afghanistan et en Irak, les États-Unis ont l’avantage d’arrangements simples pour les formidables installations indiennes. »

Les plus immédiatement menacés sont les voisins de l’Inde, la Chine et le Pakistan. Islamabad avertit depuis des années que le soutien américain à l’Inde, y compris le renforcement par Washington du programme nucléaire stratégique de l’Inde sous l’Accord du nucléaire civil indo-américain de 2008, a inversé l’équilibre du pouvoir entre ces États rivaux dotés d’armes nucléaires d’Asie du Sud. Modi, par le biais de son inclinaison de plus en plus prononcée en direction de Washington, a accru la pression sur le Pakistan. Son gouvernement a chargé les commandants des frontières d’assumer une position plus agressive dans les échanges de tirs transfrontaliers, et refuse toute discussion de haut niveau avec le Pakistan jusqu’à ce qu’il accepte clairement la prédominance indienne, et crée actuellement un contentieux dans les relations indo-pakistanaises au sujet du Baloutchistan qui est en proie à une insurrection.

Au grand dam du gouvernement Modi, le gouvernement Obama n’a pas donné un chèque en blanc à l’Inde dans ses relations avec le Pakistan, son allié militaire traditionnel en Asie du Sud et le pivot logistique de son occupation de l’Afghanistan. Cependant, les relations entre Washington et Islamabad sont de plus en plus hargneuses, puisque le Pakistan a répondu à l’alliance indo-américaine en pleine expansion en renforçant sa propre coopération stratégique avec la Chine. L’Inde publiquement, et les États-Unis en privé, sont tout deux exaspérés par le plan de Pékin d’investir 46 milliards de dollars dans la construction d’un corridor économique à travers le Pakistan qui reliera l’ouest de la Chine avec Gwadar, ville portuaire pakistanaise de la province du Baloutchistan, en mer d’Arabie. Le Corridor économique Chine-Pakistan permettrait à Pékin de contrer partiellement la stratégie américaine d’imposer un blocus économique sur la Chine en saisissant les « goulots d’étranglement » de l’Océan Indien et cd la mer de Chine méridionale dans l’éventualité d’une guerre ou d’une crise.

Mais le Lemoa et l’intégration de l’Inde dans le projet stratégique des États-Unis ont également des implications majeures pour la Russie, qui, comme la Chine, est la cible d’une offensive stratégique concertée des États-Unis, impliquant des provocations, des menaces et des préparatifs de guerre à grande échelle, incluant l’utilisation d’armes nucléaires.

Les proches liens militaires et stratégiques de l’Inde avec Moscou remontent à la guerre froide. Cependant, les États-Unis ont dépassé la Russie comme principal fournisseur militaire de l’Inde et les armées indienne et américaine sont, comme en témoigne le Lemoa, de plus en plus intégrées. Le virage stratégique de Washington vers New Delhi a été impulsé par sa détermination à contrecarrer la montée de la Chine. Mais il n’y a pas de doute que, au moins depuis 2014, quand l’Inde n’accepta pas la désignation par les États-unis de la Russie comme « l’agresseur » en Ukraine, un objectif clé de la politique de Washington à l’égard de l’Inde a été d’affaiblir et finalement briser l’alliance stratégique de New Delhi avec Moscou.

(Article paru en anglais le 31 août 2016)

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