Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Gabon – Côte d’ivoire: comparaison n’est pas raison ? (InvestigAction)

par Robert Charvin 11 Septembre 2016, 13:59 Gabon Côte d'Ivoire Ali Bongo Laurent Gbagbo Jean Ping Françafrique France néocolonialisme

France, comme l’Occident, ne parviennent pas à admettre qu’ils « ne sont plus seuls au monde »1. Les grands groupes économiques et financiers occidentaux sont toujours là, pour piller l’Afrique, grâce aux oligarques locaux, mais les mercenaires se font plus rares dans les capitales africaines et les troupes françaises qui y ont leur base n’ont plus de stratégie claire.

Le respect de la souveraineté des ex-colonies est hautement proclamé, mais se multiplient les ingérences « soft » ou les interventions armées, au nom de la « responsabilité de protéger », nouvelle invention des juristes de cour.

Deux cas récents sont à rapprocher.

Les gouvernements français successifs ne supportaient pas la présidence Gbagbo en Côte d’Ivoire, tout comme les intérêts privés des groupes français installés dans ce pays, l’homme n’étant pas suffisamment « fiable » (en 2010-2011, le franc CFA était mis en cause, la Chine s’implantait) tandis que les chocolatiers américains s’intéressaient beaucoup au cacao ivoirien !

L’appartenance ancienne de L. Gbagbo à l’Internationale Socialiste laissait parfaitement froids ses « camarades » européens si peu internationalistes !

Le Gabon, colonisé depuis 1843, soumis au clan Bongo depuis 1967, est « protégé » avec vigilance par les autorités françaises de droite et de « gauche ».

Uranium, manganèse, fer, diamants, bois précieux, et surtout pétrole2 obligent ! Total ne manque pas de faire pression et l’indifférence règne pour une population qui ne profite de rien.

C’est ainsi que toutes les élections ont été d’une régularité très « incertaine », celle de 2016 s’inscrit dans cette banalité gabonaise. La République française, patrie des droits de l’Homme, fervente adepte des élections démocratiques, n’hésite pas devant cet état de fait à des discrets « rappels à l’ordre », appelant à la « retenue »…. Hollande n’a pas manqué à la tradition…. sans conséquence. Comme l’a écrit Jacques Vergès, l’habitude est de traiter les pays d’Afrique comme des sous-préfectures françaises !

En 2010, la victoire électorale de L. Gbagbo en Côte d’Ivoire, consacrée par le Conseil Constitutionnel, malgré un scrutin faussé (au détriment du Président sortant) par l’occupation du nord du pays par des troupes rebelles assistées par le Burkina Faso de Compaoré, autre grand francophile depuis son rôle « salutaire » dans l’élimination de T. Sankara, a été jugée insupportable3.

Ouattara, le favori des américano-français, personnalité cosmopolite très complaisante avec les grands intérêts privés, a pu se proclamer vainqueur et toutes les instances occidentales (y compris l’Union Européenne) ont applaudi au nom du « respect de la démocratie électorale » (dans un pays de plus de 60 ethnies, souvent rivales, et de la présence sur le territoire d’un grand nombre de ressortissants venant des pays voisins jouant un rôle de supplétifs, et malgré une guerre civile de plusieurs années!). La social-démocratie française, officiellement proche de L. Gbagbo l’avait pourtant ouvertement lâché : l’ex-ami personnel, J. Lang, par exemple, a même cru nécessaire d’envoyer un message au « Cher Laurent » lui demandant de « s’incliner devant le suffrage », sans s’attarder sur les irrégularités de masse pro-ouattaristes (particulièrement au Nord), « couvertes » par de multiples complicités, y compris celle de l’ambassade des États-Unis et de ses réseaux.

Les élections présidentielles au Gabon en 2016 seraient d’une nature très différente. D’ailleurs, le Figaro du 4 septembre, illustre son article par une photo du pauvre Ali Bongo, président « réélu », présenté « au milieu des ruines du Parlement », incendié par des émeutiers soutenant Jean Ping, son adversaire qui a rassemblé toutes les oppositions et dont la fiabilité est plus incertaine que celle du sortant. En effet, il n’a pas toujours été pro-occidental au sein de l’Union Africaine lors de crises précédentes!4

La Françafrique reste néanmoins prudente, car tout n’est pas encore joué sur le terrain : les autorités françaises adoptent la même position que lorsque la politique israélienne dépasse les bornes et qu’elle appelle Tel Aviv à la « retenue » : nul ne conteste en effet qu’il y a de « très forts doutes sur la « sincérité du scrutin ». En effet, la région d’origine du clan Bongo a, à elle seule, inversé les résultats de manière spectaculairement irrégulière !

L’ONU (si sévère pour L. Gbagbo) exprime son indulgence : elle appelle … « au calme » et à « l’apaisement » ce qui ne peut que favoriser Bongo. Cité par le Figaro, un « bon spécialiste de l’Afrique » (anonyme) indique que « si Ali Bongo arrive à contenir la rue, cela pourrait passer ». D’ailleurs, l’armée française n’est pas loin ainsi que les soldats camerounais du dictateur Bya, autre grand francophile !

On est loin du discrédit jeté contre le régime Gbagbo en 2011, avec blocage des banques occidentales d’Abidjan, mesures d’embargo (y compris sur les produits sanitaires) complétant l’assistance militaire de la France à la rébellion dans la période pré et post-électorale !

On n’imagine pas les forces françaises du Gabon intervenant contre Ali Bongo, malgré la répression qui se développe, voir participant à son arrestation pour protéger « la sincérité des élections, les droits de l’Homme et la démocratie gabonaise » telle qu’on l’entend à l’Élysée !

Il est vrai que cette pratique est coutumière. L’Occident a « toléré » les fluctuations politiques du Tchad, par exemple, autre bastion de la Françafrique, dévoué fournisseur de soldats à la « métropole » française qui a vu successivement Tombalbaye, Goukouni Weddeye (trop proche de la Libye), Hissène Habré, Idriss Déby tous installés et/ou renversés par les Français !

Autrement dit, dans le cas gabonais, la « souveraineté » à la française sera respectée puisque la non-intervention favorise Bongo ! A moins que J. Ping, en définitive, puisse faire l’affaire de Total, Vinci ou Bolloré ….

Ingérence soft ou militaire, telle est l’alternative et le Gabon 2016 pourra ainsi continuer à connaître le sous-développement et la dépendance. Sauf, bien sût, si le peuple gabonais a la force de se mettre à son compte.

Ainsi, les Puissances interviennent alternativement pour jouer aux chiens de garde ou restent passives pour laisser leurs amis du moment régler leur compte aux opposants. La vieille politique des « deux poids, deux mesures », au service des mêmes intérêts privés et stratégiques, demeure, en rupture avec toute légalité, interprétée au gré des circonstances.

La France, les États-Unis et leurs alliés ont encore quelques grands alliés dans les palais nationaux d’Afrique (Eyadéma au Togo, Denis Sassou Nguesso au Congo-Brazza, comme hier Bokassa au Centre Afrique ou Mobutu au Zaïre). Les peuples et le développement humain et social n’intéressent pas l’Occident.

Comme disait R. Dumon, « l’Afrique est mal partie ». En 2016, malgré une croissance économique officiellement de plus de 5%, elle demeure le continent malade de la planète que des millions de réfugiés quittent : la France, les États-Unis et leurs alliés n’y sont pas pour rien. La misère de masse ne les concernent que lorsque les victimes s’approchent de leurs frontières !

Devant cette indifférence, ce racisme et cette impuissance occidentale, ce sont les dispositions de la Charte des Nations Unies qui offrent une perspective aux peuples africains : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, le principe de l’égale souveraineté des États, et la coopération Sud-Sud.

Le 7 septembre 2016.

Robert CHARVIN

Notes:

1B. Badie. Nous ne sommes plus seuls au monde. Un autre regard sur « l’ordre international ». La Découverte. 2016.

2La part du pétrole dans le PIB gabonais était de 45% en 2010. Avec la chute des cours, cette part n’est plus que de 23% aujourd’hui. Total détient 58% du capital de sa filiale gabonaise contre 25% pour l’État gabonais.

3Cf. R. Chauvin (Préface du doyen R. Degni-Ségui). Côte d’Ivoire 2011. La bataille de la seconde indépendance. L’Harmattan. 2011.

4Cf. Laurence Ndong. Gabon, pourquoi j’accuse ! L’Harmattan. 2016.

Haut de page