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La chute du gouvernement PT au Brésil (WSWS)

par Bill Van Auken 6 Septembre 2016, 09:05 Bresil Dilma Rousseff Coup d'Etat Destitution

A 61 voix contre 20, le Sénat brésilien a destitué le Président Dilma Rousseff mercredi. La campagne prolongée pour son éviction du pouvoir a produit l'installation d'un président non élu, Michel Temer du Parti du Mouvement démocratique brésilien (PMDB), ainsi que le gouvernement brésilien le plus à droite depuis la fin de la dictature militaire soutenue par Washington il y a trois décennies.

Dans sa première déclaration publique après avoir prêté serment, Temer, ancien vice-président de Rousseff et proche allié politique, a déclaré qu'il ne tolérerait plus qu'on appelle un golpista (putschiste) et souligné que le gouvernement serait « très ferme » avec ses critiques.

Cette directive a été mise en pratique avec la répression par la police militaire et les troupes de choc de manifestations dispersées contre la destitution de Rousseff. A Sao Paulo, la police a violemment attaqué les manifestants, en lançant des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes qui ont fait plusieurs blessés, dont un étudiant de 19 ans, aveuglé par une explosion qui lui a percé un œil.

Le principal quotidien du pays, la Folha de Sao Paolo, exige une répression encore plus sévère, dans un éditorial sinistre: «Les démocraties incapables de réprimer les fanatiques de la violence sont candidates à la répétition de [l'expérience de] la République de Weimar en Allemagne aux années 1930, engloutie par la violence de rue, qui a cédé à la pire dictature qu'on ait jamais vue ».

Ainsi s'exprime une classe dirigeante capitaliste qui est déterminée à se servir du changement de gouvernement afin d'imposer un vaste programme de mesures d'austérité qui mettra sur le dos de la classe ouvrière tout le fardeau de la plus profonde crise économique du Brésil depuis un siècle. Elle exige un vaste transfert de richesses depuis les larges masses populaires et des services sociaux vitaux, vers les profits du capital brésilien et international.

Comme l'indique l'éditorial du Folha, l'oligarchie financière du Brésil est prête, afin d'atteindre ces objectifs, à aller bien au-delà des crimes commis par les juntes militaires qui ont gouverné le pays après le coup d'Etat soutenu par la CIA de 1964.

Temer a déjà précisé les premières étapes de ce programme réactionnaire : des réductions drastiques des retraites; un gel de 20 ans des dépenses sur des services publics essentiels dont l'éducation et le service médical; l'éviscération du code du travail; et la privatisation d'entreprises et d'infrastructures publiques. On pourrait permettre pour la première fois à des sociétés étrangères d'acheter des terres brésiliennes, et aux conglomérats pétroliers étrangers d'exploiter directement des vastes champs pétrolifères sous-marins au large de la côte sud du pays.

Rousseff, le PT et leurs partisans ont dénoncé l'installation de Temer, qu'ils traitent de « coup d'Etat ». En tant que description de ce que ce changement du gouvernement signifiera pour la classe ouvrière, ce terme dramatique est pleinement justifié. Mais il faut alors ajouter que le PT en fut un co-conspirateur directe et indispensable.

La popularité de Rousseff était en dessous de la barre des 10 pour cent avant son éviction. La base objective de son impopularité était la crise du capitalisme brésilien, la plus profonde depuis les années 1930 : le pays compte 12 millions de chômeurs, les salaires réels baissent, et l'inégalité sociale monte à présent en flèche.

La colère des travailleurs contre Rousseff montait constamment depuis l'élection présidentielle de 2014. Elle avait promis de protéger l'emploi et d'améliorer les conditions des travailleurs ; réélue, elle a lancé le genre de programme d' « ajustement fiscal » qu'elle avait critiqué lors de la campagne, et qui s'accélère à présent, sous Temer.

Parmi les sections plus privilégiées des classes moyennes, la colère contre Rousseff s'est déchaînée. Cette frénésie droitière est nourrie par la certitude que le PT était responsable de l'arrêt de la montée du Brésil au statut de grande puissance, et du détournement, vers de maigres programmes sociaux pour les pauvres, des richesses qui, de leur point de vue égoïste, leur reviennent de droit..

Le dégoût ressenti par tous envers l'ensemble de la classe politique a été alimenté par les révélations continues de l'enquête Opération Lavage de voitures (Lava Jato) sur les pots de vin versés à l'échelle de plusieurs milliards de dollars par Petrobras, le pétrolier public brésilien. Presque tous les partis politiques y sont impliqués. Toutefois, le scandale s'est déroulé sous les présidences de Rousseff, qui avait présidé Petrobras, et de son prédécesseur, l'ancien chef du syndicat des métallurgistes Luiz Inacio Lula da Silva, lui-même accusé d'entrave à la justice dans ce dossier.

Rousseff et le PT n’étaient ni capables de lancer un appel à la classe ouvrière pour lutter contre la procédure de destitution, ni disposés à le faire. Le PT, malgré son nom, ne repose pas sur la classe ouvrière. C’est un parti bourgeois qui repose surtout sur des éléments aisés des classes moyennes, dont les universitaires, les bureaucrates syndicaux et les couches de fonctionnaires.

Il a cherché à se maintenir au pouvoir par des appels à ses anciens alliés politiques – une collection de politiciens bourgeois corrompus de droite qui avaient organisé la destitution. Il a fait valoir qu'en vertu de ses liens avec la fédération syndicale CUT et avec les «mouvements sociaux» parrainés par l'Etat, il serait en meilleure position pour étrangler les lutte ouvrières que provoquerait une politique d'austérité draconienne. Finalement, tant l’élite brésilienne que Wall Street ont décidé qu'un changement de régime plus spectaculaire était nécessaire.

Si le PT a ouvert la voie à la situation actuelle, il faut dire aussi que l’ensemble des organisations de pseudo gauche, qui ont joué un rôle central dans la création et la promotion du PT, portent aussi la responsabilité politique pour les sérieux dangers qui pèsent sur la classe ouvrière brésilienne.

Le rôle de premier plan dans ce projet politique a été joué par les organisations qui avaient rompu avec le mouvement trotskyste, le Comité international de la Quatrième Internationale. Aux années 1960, ils ont prétendu que le castrisme et la guérilla petite-bourgeoise offraient une nouvelle voie vers le socialisme qui rendait caduque la lutte pour construire des partis marxistes révolutionnaires dans la classe ouvrière. PA travers l'Amérique latine, cette théorie a produit des défaites désastreuses des travailleurs, aboutissant à des décennies de dictature militaire.

A la fin du régime militaire brésilien, lors des grèves massives et des manifestations lancées par les étudiants, ces mêmes éléments se sont joints aux directions syndicales, à l'Eglise catholique et à des universitaires de gauche pour fonder le PT. Encore une fois, ils avaient trouvé un substitut pour la construction d'un parti révolutionnaire et la lutte pour la conscience socialiste au sein de la classe ouvrière : le PT devait fournir une voie parlementaire brésilienne au socialisme. Il est à présent pleinement évident que l'impasse sur cette route est atteinte.

Ces organisations ne cherchent même pas à tirer les leçons de cette expérience politique stratégique, et encore moins à proposer une alternative révolutionnaire aujourd'hui. Elles sont toutes en crise, poussées vers la droite en conséquence du naufrage du PT.

Le PSTU (Parti unifié des travailleurs socialistes) moréniste a perdu la moitié de ses membres après une scission provoquée par sa ligne réactionnaire – « éjectez-les tous », ce qui revenait à soutenir en pratique la campagne de destitution et à s’adapter à l'opinion petite-bourgeoise hostile au PT. Ceux qui ont claqué la porte cherchent une «union de la gauche» qui subordonnerait la classe ouvrière au PT et à ses alliés.

Les révisionnistes pablistes sont partagés entre ceux qui sont restés au PT et ceux qui ont suivi l'une de ses fractions parlementaires dans la formation du PSOL (Parti du Socialisme et de la Liberté) basé sur la perspective frauduleuse de revenir aux principes « d’origine » du PT. Les adeptes brésiliens des morénistes argentins du PTS (Parti socialiste ouvrier) l'ont également rejoint. Ces éléments sont indifférents au coup d’Etat et se consacrent aux élections municipales du mois prochain, auxquelles la première candidate du PSOL est Luiza Erundina, une ancienne maire de Sao Paulo qui a traversé une série de partis bourgeois de droite avant de rejoindre la liste PSOL.

Après le discrédit complet du PT, tous ces groupes veulent ériger un nouveau piège politique pour la classe ouvrière, modelé sur des partis bourgeois tels que Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne.

En dépit de leurs efforts, un développement explosif de la lutte de classe est à l'ordre du jour. La confrontation opposera le capital financier à la classe ouvrière, non seulement au Brésil, mais dans toute l'Amérique latine. En tant que plus grande économie de la région, disposant d'importants investissements et de liens commerciaux avec tous les pays voisins, le Brésil couve une crise politique qui débordera rapidement ses frontières et fera accélérer l’assaut sur la classe ouvrière à travers le continent.

L'assaut mené aux travailleurs brésiliens fait partie d'une attaque à l'échelle continentale et mondiale ; de même, une lutte victorieuse contre cette attaque nécessite la mobilisation politique indépendante de la classe ouvrière à travers l'Amérique latine et à l'échelle internationale.

La classe ouvrière brésilienne ne peut se défendre qu'en luttant pour la construction d'un mouvement de masse unifié de la classe ouvrière d'Amérique latine ainsi que des travailleurs de l'Amérique du Nord, contre le capital financier et les sociétés transnationales qui les exploitent tous.

La lutte pour un tel programme nécessite une rupture politique définitive avec le Parti des travailleurs et avec tous ses satellites de pseudo-gauche qui ont défendu le régime bourgeois au Brésil et dans toute l'Amérique latine. La question urgente demeure celle de la direction et d'une perspective politique révolutionnaires. Cela nécessite l'assimilation de la longue histoire de la lutte pour le trotskysme incarné dans le Comité international de la Quatrième Internationale.

(Article paru en anglais le 3 septembre 2016)

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