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Le franc CFA : une monnaie nocive pour les Etats africains (Mediapart)

par Fanny Pigeaud 10 Septembre 2016, 21:47 Franc CFA néocolonialisme Françafrique France

Le franc CFA : une monnaie nocive pour les Etats africains (Mediapart)
Le franc CFA : une monnaie nocive pour les Etats africains
Par Fanny Pigeaud
Mediapart

Lu sur Le Gri Gri

Texte initialement paru en trois parties ici réunies.

Le franc CFA (1/3): une monnaie nocive pour les Etats africains
7 AOÛT 2016 | PAR FANNY P
IGEAUD

Soixante-dix ans après sa création, le franc CFA est toujours en vigueur dans les ex-colonies africaines de la France. Cette monnaie est pourtant très critiquée par des économistes africains. Mais les dirigeants des États concernés ne contestent pas ce système anachronique, clé de voûte de la Françafrique, parce qu’ils en profitent et parce qu’ils ont peur de Paris.

C'est une affaire qui dure depuis plusieurs décennies, mais qui est ignorée, voire cachée : la France est le seul État au monde qui gère encore la monnaie de ses ex-colonies plus d'un demi-siècle après leur indépendance. Le franc CFA (FCFA), utilisé par 14 pays africains et les Comores, reste en effet sous la tutelle du ministère français des finances. En Afrique, de plus en plus de voix s’élèvent pour protester contre ce dispositif, vu comme perpétuant la domination française, mais aussi pour tirer la sonnette d’alarme : beaucoup d’économistes estiment que le FCFA handicape les pays qui l’utilisent.

Le FCFA a été créé officiellement le 26 décembre 1945. Six ans avant, la France avait mis sur pied une « zone franc » en instaurant une législation des changes commune au sein de son empire colonial, au début de la Seconde Guerre mondiale. L’objectif : « se protéger des déséquilibres structurels en économie de guerre » et continuer à s’alimenter en matières premières à bas prix auprès de ses colonies. CFA signifiait « colonies françaises d’Afrique » puis, à partir de 1958, « communauté française d’Afrique ». Lorsque la France a accordé l’indépendance à ses colonies africaines, au début des années 1960, elle leur a imposé la reconduction du système de la zone franc. Le FCFA est alors devenu franc de la « communauté financière africaine » en Afrique de l’Ouest, et franc de la « coopération financière en Afrique centrale » pour l’Afrique centrale.

La zone franc compte en effet deux sous-ensembles en Afrique : l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa) composée de huit pays (Bénin, Burkina, Côte-d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal et Togo) et la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (Cémac) qui rassemble six États (Cameroun, Centrafrique, Congo, Gabon, Guinée-Équatoriale et Tchad). Chacune a sa banque centrale : la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) à Dakar, et la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC), à Yaoundé. Les billets et pièces de monnaie de la Cémac ne sont pas utilisables au sein de l’Uémoa et vice-versa.

La zone franc repose sur quatre principes :

1- Le Trésor français garantit la convertibilité illimitée du FCFA en euro (autrefois le franc français) ;

2 - La parité du FCFA avec l’euro est fixe ;

3 - Pour assurer cette parité, les réserves de change des pays de la zone franc sont centralisées dans leurs banques centrales, qui doivent en déposer la moitié sur un compte courant dit « compte d’opérations », logé à la Banque de France et géré par le Trésor français ;

4 - Les transferts de capitaux entre la zone franc et la France sont libres.

Pour la France, et par extension l’Europe depuis le passage à l’euro, ces règles sont intéressantes sur le plan économique. Grâce à la parité FCFA/euro, l’Hexagone peut continuer à acquérir des matières premières africaines (cacao, café, bananes, bois, or, pétrole, uranium…) sans débourser de devises, et ses entreprises peuvent investir dans la zone franc sans risque de dépréciation monétaire. Ces dernières, grâce à la libre circulation des capitaux, rapatrient leurs bénéfices en Europe sans entrave. Les multinationales comme Bolloré, Bouygues, Orange ou Total en profitent tout particulièrement. « Le système permet d’assurer les profits des groupes européens qui ne paient rien pour cette garantie : ce sont les citoyens africains qui, via les réserves de change placées au Trésor français, paient la stabilité du taux de change », observe Bruno Tinel, maître de conférences à Paris 1.

Ces fameuses réserves déposées sur les « comptes d’opérations » rapportent un peu d’argent à la France. Certes, la BEAC et la BCEAO gagnent sur ces avoirs, mais les rendements sont faibles, car ces derniers sont alignés sur la politique monétaire très accommodante de la Banque centrale européenne : ils leur sont « rémunérés au taux de la facilité de prêt marginal de la Banque centrale européenne (BCE) (1,5 % depuis le 11 juillet 2012) pour la quotité obligatoire des dépôts, et au taux minimum des opérations principales de refinancement de la BCE (0,75 % depuis le 11 juillet) pour les avoirs déposés au-delà de la quotité obligatoire », selon le site de la direction générale du Trésor français. Pendant ce temps, rien n’empêche ledit Trésor de placer ces avoirs africains à des taux plus intéressants, lorsque les circonstances monétaires le permettent, et de récupérer la différence.

En 1996, le président du Gabon, Omar Bongo, a expliqué : « Quand vous demandez à un Français dans la rue, il vous dira : “Ah, pour l’Afrique, on dépense beaucoup d’argent.” Mais il ne sait pas ce que la France récolte en retour, comme contrepartie. Un exemple : nous sommes dans la zone franc. Nos comptes d’opérations sont gérés par la Banque de France, à Paris. Qui bénéficie des intérêts que rapporte notre argent ? La France. » Une chose est certaine : les réserves de change africaines permettent à la France de payer une petite partie de sa dette publique : 0,5 %, selon les calculs de Bruno Tinel. En 2014, les réserves placées sur les comptes d’opérations étaient de 6 950 milliards de FCFA, soit 10,6 milliards d’euros.


«Les taux de croissance de la zone CFA sont moins élevés sur les dix dernières années»


Le pire, c’est que les mesures strictes imposées à la zone franc ne la mettent pas à l’abri d’une dévaluation, comme en 1994 : cette année-là, Paris a, contre l’avis des chefs d’État africains, divisé par deux la valeur du FCFA. La raison : les « comptes d’opérations » étaient devenus pour la première fois débiteurs, faisant passer le taux de couverture de l’émission monétaire des pays de la zone franc en dessous de 20 %, défini comme le seuil minimal. Normalement, la France aurait dû combler le déficit de ces « comptes d’opérations », mais ne l’a pas fait. « En dévaluant, la France n’a pas joué son rôle d’assureur », constate Kako Nubukpo. L’épisode a montré qu’en réalité « ce sont les réserves des pays de la zone franc qui ont toujours couvert leur émission monétaire. Ce que la France apporte, c’est la confiance, et pas quelque chose de matériel », ajoute l’économiste.

Paris, qui affirme prendre de gros risques en s’engageant à venir au secours des banques centrales lorsqu’elles épuisent leurs réserves, surévalue donc son rôle véritable. Il faut en plus « relativiser l’impact » éventuel des déficits des comptes d’opérations sur le budget de la France, soulignent les économistes Francis Kern et Claire Mainguy : « En 1993, seule année de la décennie où la BEAC a été déficitaire (79 milliards de francs CFA), ce solde ne représentait que 0,58 % du déficit public français (293 milliards de FF en 1993). De tels pourcentages ne peuvent remettre en question les objectifs de politique économique de la France. De plus, à cette même période, l'excédent de la BCEAO compensait ce déficit de la BEAC et, depuis lors, les comptes d'opérations des deux banques centrales sont largement excédentaires. »

En Afrique, la dévaluation du FCFA a produit un choc violent : les prix des biens importés, comme les médicaments, ont doublé. L’opération a au contraire permis à la France de réduire le prix de ses importations africaines, tandis que ses entreprises travaillant dans la zone franc ont pu augmenter leurs exportations. Parmi les acteurs de cette dévaluation, il y avait Nicolas Sarkozy, ministre français du budget ; Michel Roussin, ministre français de la coopération et actuel haut responsable du groupe Bolloré ; Christian Noyer, directeur du Trésor ; Michel Camdessus, directeur du FMI ; Alassane Ouattara, ex-cadre du FMI, premier ministre et devenu en 2011 président de Côte-d’Ivoire.

Pour les économistes, ce n’est pas un hasard si 11 des 14 pays africains de la zone franc sont aujourd’hui classés parmi les pays les moins avancés. « Les taux de croissance de la zone CFA sont moins élevés sur les dix dernières années » par rapport aux autres pays d’Afrique, a reconnu le rapport « Afrique France : un partenariat pour l’avenir », remis en 2013 aux autorités par l’ex-ministre Hubert Védrine. Si le FCFA n’est pas la seule explication à cette situation, il y contribue grandement.

En Afrique, les problèmes causés par le FCFA, sujet longtemps tabou, sont de plus en plus souvent évoqués dans des émissions de télévision, des conférences publiques, les réseaux sociaux. En France, des initiatives visent à informer les décideurs et l’opinion publique : si le système de la zone franc est resté aussi longtemps figé, c’est en partie parce que l’omerta a longtemps prévalu à son propos.

La fondation Gabriel Péri a ainsi consacré un colloque sur l’avenir de la zone franc en 2015 et, lors de la Journée nationale de commémoration de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai 2016, le Conseil représentatif des associations noires de France (Cran), a demandé la fin du « système du franc CFA ». Un ouvrage collectif, Sortir l’Afrique de la servitude monétaire, codirigé par les économistes Kako Nubukpo, Demba Moussa Dembélé, Bruno Tinel et Martial Ze Belinga, doit aussi être publié par les éditions La Dispute en septembre 2016.

Au-delà de la sensibilisation, les adversaires du FCFA proposent évidemment des solutions de rechange. Des économistes plaident pour la création de monnaies nationales, voire régionales. D’autres envisagent des solutions évolutives, qui s’appuieraient sur les institutions déjà existantes. En 2015, une pétition a demandé « la fin de l’arrimage fixe et exclusif des monnaies de la zone franc à l’euro et l’instauration de contrôles sur la transférabilité des capitaux dans cette zone ». Une des idées avancées par beaucoup consisterait à instaurer pour le FCFA actuel un système de change flottant, calculé sur un panier de monnaies.

Serge Michailof, ancien de l’Agence française de développement (AFD) et de la Banque mondiale, prône ainsi « une parité qui peut s’ajuster en fonction des événements et de la conjoncture internationale » afin d’éviter l’actuelle surévaluation du FCFA. Cela paraît d’autant plus indispensable que les importations africaines proviennent de moins en moins d’Europe. À propos des règles imposées à la zone franc, « il faut au minimum plus de flexibilité : il faut revoir les taux d’inflation autorisés et définir une inflation cible en fonction du taux de croissance. Il faut aussi revoir le taux optimal de couverture de l’émission monétaire et savoir sur quelle base on le détermine », dit Kako Nubukpo.


Le FCFA est tributaire des événements de la zone euro plutôt que de ceux de la zone franc


Les défenseurs du FCFA, plus nombreux en France qu’en Afrique, affirment qu’il est une chance pour ses utilisateurs, qu’il les a aidés à construire une intégration économique régionale, qu’il leur assure une bonne stabilité macroéconomique. Christian Noyer, gouverneur de la Banque de France entre 2003 et 2015, a déclaré en 2012 : « Les cinquante dernières années ont montré que la zone franc était un facteur favorable au développement. » Mais beaucoup d’économistes africains affirment exactement le contraire, avançant plusieurs raisons, dont deux principales.

La première est liée à l’arrimage à l’euro : cela rend le FCFA tributaire des événements de la zone euro plutôt que de ceux de la zone franc, et lui donne par conséquent la même valeur, forte, que l’euro, sans lien avec le contexte de ses pays utilisateurs. Cette surévaluation du FCFA a des conséquences : les États de la zone franc, dont les économies sont parmi les plus faibles du monde, ne développent pas leur industrie et ne modernisent pas leur agriculture, puisque cela leur revient moins cher d’importer des produits manufacturés et agricoles à bas coût, explique Bruno Tinel.

À l’inverse, leurs exportations sont peu compétitives. Les États de la zone franc sont donc toujours des fournisseurs de matières premières non transformées. Comme ils produisent souvent les mêmes, ils échangent très peu entre eux, bien qu’ils aient la même monnaie. Le commerce intrarégional est du coup faible et pas porteur de développement. Le fait que, contrairement à ce qui s’est fait en Europe, l'intégration monétaire ait précédé l'intégration économique est loin d’être une réussite.

Seconde grande raison qui fait du FCFA un obstacle au développement : le maintien à tout prix de sa parité avec l’euro. Pour que cette dernière soit assurée, les États de la zone franc se voient imposer des taux d’inflation très bas, proches de ceux de la Banque centrale européenne : ceux de l’Uémoa ne doivent pas dépasser 2 % et ceux de la Cémac 3 %. Les banques nationales rationnent par conséquent les crédits aux entreprises. Si bien que ces derniers représentent seulement 23 % du PIB dans la zone franc, contre environ 150 % en Afrique du Sud et plus de 100 % dans la zone euro.

« La mise en œuvre de la limitation du financement monétaire des États […] crée une contrainte forte et salutaire pour les budgets des États », a affirmé Christian Noyer. Le problème, c’est que les taux choisis ne sont pas adaptés à des économies en développement. « Nous sommes soumis aux impératifs de la Banque centrale européenne, obnubilée par la discipline budgétaire et la lutte contre l’inflation, alors que la priorité de nos pays sous-développés devrait être l’emploi, l’investissement dans les capacités productives, la création d’infrastructures. Ce qui implique une plus forte distribution de crédits au secteur privé comme au secteur public », soutient depuis plusieurs années l’économiste sénégalais Demba Moussa Dembélé.

Ex-ministre togolais de la prospective, Kako Nubukpo est du même avis : « On n’a pas d’émergence sans crédit et plus d’inflation inciterait à investir. Il y a une contradiction entre le discours sur l’émergence, qui demande des financements importants, et le système du FCFA. Nos politiques monétaires ne tiennent pas compte de l’objectif de croissance », dit-il à Mediapart. Il se désole de voir les banques nationales posséder d’importantes surliquidités inutilisées du fait du rationnement du crédit et les États obligés d’emprunter sur les marchés internationaux à des taux élevés, supérieurs à ceux de la BEAC et de la BCEAO.


*


Le franc CFA (2/3): entre domination et «servitude volontaire»
9 AOÛT 2016 | PAR FANNY P
IGEAUD

Soixante-dix ans après sa création, le franc CFA est toujours en vigueur dans les ex-colonies africaines de la France. Cette monnaie est pourtant très critiquée par des économistes africains. Mais beaucoup de dirigeants des États concernés ne font rien pour retrouver une souveraineté monétaire.


Le discours officiel des autorités françaises à propos du franc CFA (FCFA), monnaie utilisée par 14 pays africains, est toujours le même : c’est une « monnaie africaine ». « Le franc CFA appartient aux Africains, l’avenir de cette monnaie […] appartient aux Africains », a ainsi dit Michel Sapin, ministre français des finances, le 11 avril 2016, lors d’une visite au Sénégal.

Ce n’est pas l’exacte vérité. C’est la France qui tient toujours les rênes du FCFA. Son emprise se lit à plusieurs niveaux. Il y a d’abord le traité sur lequel est construit le dispositif de la zone franc : il ne s’agit pas, comme le voudrait la logique, d’un accord passé entre les banques centrales africaines, la BCEAO (Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest) et la BEAC (Banque des États d’Afrique centrale), et la Banque centrale européenne, par exemple, mais d’un accord passé entre ces banques centrales africaines et… le ministère français des finances.

Dans la pratique, la BEAC et la BCEAO n’ont quasiment pas de pouvoirs en termes de politique monétaire. Les grandes décisions se prennent à Paris. La France est en outre présente dans chacune de leurs instances. Deux des 14 administrateurs de la BEAC sont français (les autres sont des représentants de chaque État membre à raison de deux par pays). Au sein du conseil d’administration, toute décision concernant la modification des statuts de la banque centrale doit être prise à l’unanimité, ce qui signifie que la France a un droit de veto. Le schéma est le même pour le comité de politique monétaire de la Banque. Un des trois membres du collège des censeurs, qui contrôle l'exécution du budget de la Banque, est aussi désigné par la France.

La présence française au sein des organes de la BCEAO est identique. Pour l’ex-ministre ivoirien des finances Mamadou Koulibaly, la BEAC et la BCEAO « n’ont d’africain que le nom. En réalité, elles n’ont aucun pouvoir et ne sont rien de plus que de gigantesques institutions bureaucratiques qui ne décident pas des politiques monétaires. Elles sont là pour faire croire aux pays de la zone franc qu’ils sont maîtres de leur destinée. Les pays de la zone franc continuent de perpétuer un système mis en place par l’ancien bourreau colonial ». La France, elle, justifie sa présence au cœur de ces institutions par les risques financiers qu’elle prend en garantissant la valeur du FCFA. Ce qui ne se vérifie pas dans les faits, comme on l’a vu dans le premier épisode de notre série.

La tutelle française se retrouve jusqu’au Fonds monétaire international (FMI) : la partie du rapport annuel du FMI consacrée à la zone franc est conçue par l’administrateur représentant la France au sein du conseil d’administration du Fonds, et non par les représentants de l’Afrique, explique un ancien cadre de l’institution financière. Au passage, on peut d’ailleurs relever que le FMI n’a jamais émis de critique sur la rigidité du système zone franc, pourtant peu compatible avec sa vision néolibérale.

Pour l’économiste sénégalais Sanou Mbaye, cela n’est pas étonnant : « De M. Pierre-Paul Schweitzer à Mme Christine Lagarde, en passant par MM. Jacques de Larosière, Michel Camdessus et Dominique Strauss-Kahn, la France a toujours pris soin de faire nommer comme directeur général du FMI des hauts fonctionnaires qui s’étaient préalablement distingués en gardiens du temple de la politique monétaire des anciennes colonies françaises d’Afrique. N’est-ce pas M. Camdessus qui a présidé à la dévaluation massive de 50 % du franc CFA imposée par Paris en 1994 ? »

Autre donnée révélatrice : c’est en France que sont fabriqués les billets et les pièces de FCFA dans deux usines, à Pessac et Chamalières. Paris a donc la totale maîtrise de la planche à billets des pays de la zone franc et a de ce fait la possibilité de couper le robinet. Impossible, cependant, de changer en France des FCFA contre des euros ou toute autre monnaie. Dans les banques ou les bureaux de change, le FCFA est… inconnu – ce qui prouve bien que c’est une sous-monnaie, disent les critiques. Le rendez-vous qui réunit deux fois par an les ministres de la zone franc avec le ministre français des finances est un autre indicateur de la domination française. « Ces rencontres sont pour la France un lieu de contrôle du discours des pays africains avant les assemblées générales du FMI et de la Banque mondiale qui ont lieu toujours juste après », analyse l’économiste et ex-ministre de la prospective Kako Nubukpo. « Elles sont aussi pour les Français un moyen de signifier aux autres grandes puissances : “Voyez, nous contrôlons toujours cet espace zone franc”. »

Le contrôle de ses ex-colonies. C’est évidemment là que réside l’intérêt premier de la zone franc pour la France. Le dispositif FCFA lui permet non seulement de continuer à sécuriser ses approvisionnements en matières premières, de permettre à ses entreprises opérant dans la zone de bénéficier d’un certain nombre d’avantages, mais aussi de rester, grâce à ce reste d’empire colonial, un État qui compte au sein de la communauté internationale.

Les institutions de la zone franc lui donnent en plus des leviers importants pour imposer ses choix économiques et politiques aux pays concernés. On l’a vu avec le cas de la Côte-d’Ivoire, de loin le premier contributeur au PIB de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uémoa), lors de la crise postélectorale entre le socialiste Laurent Gbagbo, président sortant, et le libéral Alassane Ouattara, en 2010-2011. Paris a utilisé la BCEAO, dont Ouattara a été gouverneur (1988-1990), pour tenter de faire tomber le gouvernement Gbagbo, reconnu président par les institutions ivoiriennes alors que Ouattara l’était par la « communauté internationale » et la France de Nicolas Sarkozy, son ami.

La BCEAO a empêché l’État ivoirien d’accéder à son compte logé chez elle, a fait fermer ses agences en Côte-d’Ivoire et a essayé de bloquer l’administration bancaire ivoirienne, avant de menacer de représailles les banques qui continuaient à collaborer avec le gouvernement Gbagbo. En riposte, ce dernier s’apprêtait à faire sortir la Côte-d’Ivoire de la zone franc, quand la France et l’ONU ont décidé de mettre fin à son existence par la force : à l’issue d’une opération militaire, Gbagbo a été arrêté le 11 avril 2011. Après l’installation de Ouattara au pouvoir, les grands groupes industriels français se sont vu attribuer de nombreux marchés.


Les banques centrales font du zèle : elles déposent plus de réserves de change que nécessaire


Le FCFA apparaît en définitive comme la clé de voûte de la « Françafrique ». Le système de la zone franc « maintient les pays de la zone franc dans une forme de dépendance coloniale », observe l’économiste Bruno Tinel. Le contraste est grand avec les ex-colonies britanniques, comme l’a souligné en 2015 l’homme d’affaires nigérian Aliko Dangote : « La différence qu’il y a entre les pays (africains) francophones et le Nigeria est que nous avons pris notre destinée en main, nous contrôlons l’économie de notre pays. […] Ce qui n’est pas le cas de la plupart des pays francophones où les nationaux n’ont aucune emprise sur leur économie. Leurs économies sont contrôlées par des étrangers qui parfois même dictent les termes et les conditions de ce qu’ils veulent aux gouvernements. »

Certes, la France assure sa domination, mais il y a aussi une part de « servitude volontaire » de la part des Africains, estime Kako Nubukpo : ils ne font rien pour retrouver une souveraineté monétaire. Au contraire, les banques centrales font du zèle. Elles déposent plus de réserves de change que nécessaire sur les « comptes d’opérations » logés au Trésor français. Ces avoirs couvrent ainsi depuis plusieurs années à plus de 80 % l’émission monétaire des pays de la zone franc, alors que l’accord signé avec la France prévoit un taux minimal de 20 %.

Les États ont pourtant besoin d’argent pour financer leur développement. Faute de pouvoir profiter de la suraccumulation des réserves de change bloquées au Trésor français, ils se trouvent obligés d’emprunter auprès du FMI, notamment. « Les cadres des banques centrales et leurs mentors sont d’avis que ce surcroît de réserves fortifie le statut de monnaie forte du FCFA. Dans leur optique, un FCFA fort favorise les termes de l’échange des importations des pays membres. Ces derniers ne vivant que d’importations de biens industriels et d’exportations de produits de base, il y a une certaine logique à leur raisonnement », explique Sanou Mbaye à Mediapart.

Le fait que les intérêts issus des avoirs déposés au Trésor français servent de trésorerie à la BCEAO et à la BEAC pourrait aussi être une explication aux pratiques des banques centrales. En effet, plus il y a de réserves, plus elles ont de quoi se financer et payer leur personnel, dont le train de vie est en général élevé : à une époque, ceux de la BCEAO recevaient 15 mois de salaire par an.

Les banques centrales n’ont d’ailleurs pas toujours une gestion rigoureuse. En 2009, un câble diplomatique américain, publié par WikiLeaks, a expliqué que le gouverneur de la BEAC avait mis, secrètement, 500 millions d’euros dans un placement à haut risque de la Société générale, et que des hauts responsables gabonais de la même BEAC avaient détourné 30 millions d’euros sur quelques années. La source citée par le câble américain a affirmé que les dirigeants gabonais mis en cause avaient utilisé une partie des fonds volés pour leur propre compte, tandis qu’une autre avait été remise à des partis politiques français « surtout de droite », en soutien notamment à Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy.

Si les technocrates des banques centrales n’ont pas intérêt à voir le système FCFA changer, ils ne sont pas seuls. La surévaluation du FCFA permet aux importateurs de voir leurs affaires fructifier, tandis que le libre transfert des capitaux qu’assure la zone franc donne la possibilité aux riches élites de placer leurs avoirs en Europe. Quant aux dirigeants des pays concernés, ils sont en général « issus des entrailles de la classe politique de la métropole. Ils ont de ce point de vue grand intérêt à se battre des pieds et des mains pour décourager […] toute tentative de remise en cause profonde de cette institution coloniale qu'est la zone franc ; la fidélité et la nostalgie obligent », a observé dès 1984 un économiste ivoirien dans un numéro de la revue Peuples noirs Peuples africains, exceptionnellement dirigé par Gbagbo, alors dans l’opposition et en exil en France.

Finalement, « les problèmes viennent plus d’une élite incompétente et corrompue que de la perpétuation de politiques néocoloniales », dit Sanou Mbaye, tout en soulignant que la France a « tout verrouillé ». Il faut, en tout cas, du courage, lorsqu’on est un dirigeant africain, pour remettre en cause publiquement le système de la zone franc. Lorsque les esprits critiques ont un certain niveau de responsabilité, ils s’exposent en effet à des représailles.

*


Le franc CFA (3/3): impossible de changer?
11 AOÛT 2016 | PAR FANNY P
IGEAUD

Soixante-dix ans après sa création, le franc CFA est toujours en vigueur dans les ex-colonies africaines de la France. Bien que dénoncée par des économistes africains, toute critique de cette monnaie est très mal vue par les autorités françaises.


Régulièrement, les autorités françaises se disent ouvertes à des réformes du système de la zone franc, qui rassemble 14 États africains ayant le franc CFA (FCFA) en partage. Christine Lagarde, ministre française de l’économie et des finances, a dit en mai 2010 : « Ce n’est pas à la France de déterminer si le système actuel est approprié ou non, s’il faut en sortir ou pas. Cette époque est révolue. C’est aux États concernés de prendre leurs responsabilités. » Même commentaire de la part du ministre des finances Michel Sapin, en avril 2016 : « La France n’est pas là pour décider à la place des pays concernés. Si des idées, si des propositions sont faites par les responsables politiques des pays concernés, la France est évidemment ouverte à toute évolution. »

La réalité est assez différente. La France n’a jamais envisagé de renoncer à son rôle de pilote de la zone franc. Ainsi, lors du passage à l’euro, en 1999, Paris s’est arrangé pour que les règles du jeu ne soient pas changées : « L’adoption de l’euro aurait pu se traduire par une disparition du pouvoir tutélaire de la France sur ses anciennes colonies, or la France a obtenu que les accords de coopération monétaire de la zone franc ne soient pas affectés par l’intégration européenne », souligne l’association Survie, pour qui le FCFA « perpétue les relations asymétriques et néocoloniales entre la France et les pays de la zone CFA ». Plus tard, en 2002, les autorités françaises ont refusé l’idée du gouverneur de la BCEAO (Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest), l’Ivoirien Charles Konan Banny, de supprimer le mot « franc » sur les billets de banque CFA.

Depuis toujours, le FCFA est un sujet délicat, pour ne pas dire tabou, les esprits critiques sont très mal vus par les autorités françaises. Au début des années 1960, les chefs d’État remettant en question le système zone franc ont fait long feu au pouvoir. Parmi eux, le Togolais Sylvanus Olympio (1902-1963). Devenu président en 1960, à l’indépendance de son pays, il voulait créer une monnaie nationale et donc réviser les accords monétaires signés avec la France. Jugé dangereux par Paris, il a été assassiné le 13 janvier 1963.

Au Burkina Faso, Thomas Sankara, tué en 1987, faisait aussi partie de ceux qui voulaient rompre avec la dépendance économique instaurée par Paris. En 1984, il avait expliqué à l’écrivain camerounais Mongo Beti : « Le franc CFA, lié au système monétaire français, est une arme de la domination française. L’économie française et, partant, la bourgeoisie capitaliste marchande française bâtit sa fortune sur le dos de nos peuples par le biais de cette liaison, de ce monopole monétaire. C’est pourquoi le Burkina se bat pour mettre fin à cette situation à travers la lutte de notre peuple pour l’édification d’une économie autosuffisante, indépendante. »

L’économiste ivoirien Mamadou Koulibaly a été plus récemment dans le collimateur des Français. Alors qu’il était ministre de l’économie et des finances, le président Jacques Chirac a intimé en 2000 à son homologue ivoirien, Robert Gueï, de le faire sortir du gouvernement à cause de ses positions anti-FCFA. Koulibaly venait d’ouvrir la campagne électorale de l’opposant socialiste Laurent Gbagbo, pour la présidentielle d’octobre 2000, « sur le thème de la critique de la parité fixe et rigide du franc CFA et demandait plus de flexibilité et un taux fluctuant avant une dénonciation des accords de coopération », précise un de ses proches. Pour des raisons de politique interne, Gueï ne l’a finalement pas limogé.

En 2007, Paris s’est opposé à la nomination comme gouverneur de la BCEAO du ministre ivoirien de l’économie Paul-Antoine Bohoun Bouabré, ex-directeur de cabinet de Koulibaly. La France n’a pas voulu de Bohoun Bouabré « parce qu’il était pro-Gbagbo [alors président de la Côte d’Ivoire et vu comme un adversaire par Paris – ndlr]. Son profil d’universitaire et de non-“insider” de la BCEAO était également inquiétant : il était susceptible de suggérer des réformes qui auraient pu tout changer », décrypte le journaliste Théophile Kouamouo, observateur attentif de cette période.

Bohoun Bouabré avait d’ailleurs parrainé en novembre 2004, à Abidjan, une « conférence internationale sur la réforme de la zone franc ». C’est lui aussi qui avait permis à la Côte d’Ivoire dirigée par Gbagbo de fonctionner, dans un contexte sécuritaire et politique difficile, sans aide financière extérieure.

Le dernier responsable africain sanctionné est sans doute Kako Nubukpo, économiste et ministre togolais de la prospective d’octobre 2013 à juin 2015. Il a perdu son poste de ministre sous la pression directe de la BCEAO et d’Alassane Ouattara, le président ivoirien, qui se sont plaints auprès du président togolais, Faure Gnassingbé, de ses analyses critiques sur le FCFA et la gestion des banques centrales de la zone franc. En 2016, c’est le Trésor français qui s’est opposé à son entrée comme président au sein du comité d’évaluation de l’Agence française de développement (AFD). Sa nomination avait pourtant été approuvée par les plus hautes instances de l’AFD.

En Afrique de l’Ouest, Ouattara, ancien cadre du FMI et ex-gouverneur de la BCEAO, joue aujourd’hui le rôle de gardien du temple et de gendarme. Pour que le dispositif FCFA perdure, son soutien est indispensable : la Côte d’Ivoire représente près du tiers de la masse monétaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, ce qui fait d’elle le principal pilier de la zone franc. Depuis son arrivée à la tête du pays, en avril 2011, Ouattara a confirmé que la France avait bien fait de miser sur lui : il reste un allié sûr pour le ministère français des finances. En octobre 2012, c’est lui qui a inauguré un colloque organisé par Bercy pour célébrer les 40 ans des derniers accords monétaires signés entre la France et les pays de la zone franc.

En avril 2016, il a sifflé la fin de la récréation pour les économistes africains demandant des changements, en déclarant : « J’ai été gouverneur de la BCEAO, je suis d’ailleurs encore gouverneur honoraire de la BCEAO. Et je peux vous dire que le franc CFA a été bien géré par les Africains. Donc je demande vraiment aux intellectuels africains de faire preuve de retenue et surtout de discernement. Si l’on regarde sur une longue période, 25-30 ans, cette monnaie a été utile aux populations. Les pays de la zone franc sont les pays qui ont eu la croissance la plus continue sur une longue période, ce sont les pays qui ont eu le taux d’inflation le plus bas, c’est l’une des rares zones où le taux de couverture de la monnaie est quasiment à 100 %. Mais, écoutez, qu’est-ce que nous voulons d’autre ? Peut-être que c’est le terme franc CFA qui gêne, mais à ce moment-là qu’on le change. Mais sur le fond, je considère que notre option est la bonne. »

L’attitude de Ouattara tranche avec celle de Gbagbo, son prédécesseur chassé du pouvoir par la France et l’ONU en avril 2011 et qui représentait visiblement un danger potentiel pour la continuité du système. Le parti de Gbagbo, le Front populaire ivoirien (FPI), a régulièrement remis en cause l’existence du FCFA et plaidé pour une souveraineté totale de la Côte d’Ivoire.


L’Élysée et le ministère des finances n’ont pas la même approche


« Tant que Ouattara sera au pouvoir, les chefs d’État de la région ne prendront pas de positions contraires aux siennes : ils ont une peur bleue de lui. Est-ce parce qu’ils pensent qu’il est tout-puissant ou bien parce qu’ils voient en lui la voix de la France qui l’a installé à la présidence ? » se demande un analyste. Le fait que plusieurs de ces dirigeants ont été élus à l’issue de processus électoraux contestés ou douteux n’aide pas : « Ils n’ont pas la légitimité nécessaire pour engager un bras de fer avec la France : ils ne peuvent pas s’appuyer sur leurs populations. Ils sont donc coincés. S’ils étaient libres, ils auraient depuis longtemps dénoncé les accords monétaires. Ils savent que ce ne sont pas eux qui décident, mais la France », ajoute le même expert.

Sous anonymat, un universitaire explique de son côté, à propos du Gabon : « Pour les hommes politiques gabonais, le FCFA est un non-sujet. Aucun parti ou leader n’en a fait un objet de discours, encore moins de campagne. Les hommes politiques sont tous trop “françafricanisés” pour se prononcer sur ce sujet. Pire, l’opposition qui devrait porter ce type de discours ne compte que sur la France pour arriver au pouvoir. Donc, motus ! »

Une chronique, signée Makaya, qui reflète en général l’opinion des dirigeants gabonais et qui est parue en avril 2016 dans le journal d’État L’Union, a néanmoins montré que l’état d’esprit général était plutôt à la remise en cause du FCFA : « N’oublions pas que, depuis 56 ans, nous sommes “maîtres” de notre destin. L’Algérie, le Nigeria, le Ghana, la RDC, l’Afrique du Sud […] le sont également et totalement avec chacun sa monnaie nationale. Se portent-ils plus mal que ceux du pré-carré français dont la politique monétaire se décide à Paris ? Alors, c’est le moment de savoir ce que nous voulons et là où nous allons, quoi… »

Un chef d’État a tout de même pu publiquement contester le FCFA sans subir de représailles : le 22 novembre 1972, lors d’une visite officielle du président français Georges Pompidou au Togo, Gnassingbé Eyadema a pris au dépourvu la France en critiquant publiquement les accords de coopération monétaire signés avec elle. Un an après, les Français ont accepté que les pays de la zone franc déposent 65 % de leurs réserves de change au Trésor français au lieu de 100 % comme c’était le cas jusque-là.

Ces dernières années, deux autres dirigeants se sont exprimés sur la question. Le président sénégalais Abdoulaye Wade a déclaré en avril 2010 : « Après 50 ans d’indépendance, il faut revoir la gestion monétaire. Si nous récupérons notre pouvoir monétaire, nous gérerons mieux. Le Ghana a sa propre monnaie et la gère bien ; c’est le cas aussi de la Mauritanie, de la Gambie qui financent leurs propres économies. » Mais il n’y a pas eu de suite. Wade, dont les relations avec Paris étaient devenues très difficiles, a quitté la présidence en 2012 à la fin de son second mandat.

En août 2015, c’est Idriss Déby, président tchadien, qui a élevé la voix. Ce vieil allié de la France a lancé à propos du FCFA : « Il y a des clauses qui sont dépassées. Ces clauses-là, il faudra les revoir dans l’intérêt de l’Afrique et dans l’intérêt aussi de la France. Ces clauses tirent l’économie de l’Afrique vers le bas. » Il a ajouté : « Il faudra avoir le courage de dire que le moment est venu de couper ce cordon qui empêche l’Afrique de décoller. Il faut que cette monnaie africaine soit maintenant réellement la nôtre. » Ce discours n’a cependant pas entraîné de bouleversement. Déby avait en réalité un grave problème budgétaire et il s’agissait pour lui de faire pression sur le conseil d’administration de la BEAC (Banque des États d’Afrique centrale), dont la France fait partie, pour qu’il accepte de faire débloquer des fonds.

La sortie de Déby a eu un avantage. Elle a montré qu’aujourd’hui l’Élysée et le ministère des finances n’ont pas la même approche à propos du FCFA. Ayant compris l’arrière-pensée du président tchadien, Bercy a très vite envoyé une délégation au siège de la BEAC, à Yaoundé, afin qu’une solution soit trouvée à son souci financier. L’Élysée était de son côté prêt à ouvrir des discussions autour d’éventuelles améliorations à apporter au système FCFA.

Il faut dire que des collaborateurs de François Hollande semblent avoir des idées moins conservatrices que celles des technocrates de Bercy : un conseiller, Thomas Melonio, a ainsi qualifié l’obligation pour les pays de la zone franc de placer 50 % de leurs réserves en devises au Trésor français d'« étrangeté pour le moins surprenante cinquante ans après les indépendances », dans un rapport de la Fondation Jean-Jaurès publié en 2012. « Les pays dont la monnaie est arrimée à l’euro ne gagneraient-ils pas à s’émanciper monétairement ? » s’interrogeait-il dans le même document. La position des conseillers de Hollande l’a d’ailleurs conduit à suggérer que les banques centrales africaines baissent le niveau de leurs réserves déposées au Trésor français : « Je suis convaincu que les pays de la zone franc doivent pouvoir assurer de manière active la gestion de leurs monnaies et mobiliser davantage leurs réserves pour la croissance et l’emploi », a-t-il ainsi déclaré en 2012. À Bercy, on ne semble pas pressé de voir le vœu de Hollande se réaliser.

En 2009, un haut fonctionnaire de la BEAC avait déjà relevé des divergences entre acteurs français. Il avait confié à des diplomates américains que « les technocrates du Trésor français étaient relativement progressistes, encourageant les gouvernements francophones à être plus autonomes, mais que la Banque de France [où sont logés les comptes d’opérations de la zone franc – ndlr] continuait d'exercer une influence démesurée ».

En France aussi, il est difficile d’émettre des critiques. En 1995, Bercy a très mal réagi à un rapport rédigé par une économiste française, Béatrice Hibou, pour le Centre d’analyse et de prévision (CAP) du ministère des affaires étrangères. Ce document dressait un bilan négatif du système FCFA, préconisant son abandon. Bercy a protesté et exigé un droit de réponse, tandis que sa direction des relations économiques extérieures a demandé que le CAP cesse tout travail d’analyse sur les économies africaines.

Kako Nubukpo se veut pourtant optimiste : « Au sein des institutions françaises concernées, on a l’impression qu’il y a de plus en plus de gens favorables à des évolutions, ils voient bien que la situation des pays de la zone franc est catastrophique. » Il reste à convaincre l’ensemble de la machine. Quels que soient les obstacles, « il va bien falloir qu’on sorte de cette servitude volontaire. Il n’y aura jamais de véritable indépendance avec une monnaie contrôlée par un autre que soi. Bien sûr, il y a des risques. Mais il vaut mieux les affronter», juge un universitaire d’Afrique centrale.

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