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Sarkozy s'excuse pour tout sauf pour son plus grand échec : la Libye (MEE)

par Hafsa Kara-Mustapha 14 Septembre 2016, 17:33 Sarkozy Libye Crimes contre l'humanité Crimes de guerre Impérialisme Françafrique France Kadhafi

L’arrivisme de l’ancien président français est peut-être une tare mais pas un crime, comme le fut la destruction de la nation libyenne

L'ancien président de la République française, Nicolas Sarkozy, fait son mea culpa. Dans un livre « événement », l'ancien résident du palais de l'Élysée revient sur ses cinq années à la tête de la France en s'évertuant à reconnaître les erreurs qui ont jalonné son quinquennat.

Ainsi, les grands scandales ayant défrayé la chronique sont rapportés par un Nicolas Sarkozy, jadis arrogant et suffisant, qui semble faire acte de contrition pour des paroles ou des actions qu’il décrit comme ayant « abaissé la fonction présidentielle ».

Le politique revanchard ne supportant habituellement aucune critique s'est ainsi excusé pour le fameux « casse-toi pauv' con » lancé au cours d'un salon de l'agriculture à un membre du public excédé. Avant cela, il y avait eu la fameuse célébration post-électorale dans la plus chic des brasseries parisiennes : le Fouquet's. Arrivant au pouvoir après un Jacques Chirac qui avait assumé son traditionalisme et son côté franchouillard, Sarkozy était aussitôt apparu comme un parvenu ayant ambitionné d'accéder au sommet de l’État afin simplement de côtoyer les riches et de tirer profit de son statut.

Alors que la France entrait à l'époque dans une récession économique dont elle peine toujours à sortir neuf ans plus tard, l'opinion française avait mal accepté l’affichage ostentatoire de richesses qui avait marqué la nouvelle présidence française, rapidement qualifiée de « bling bling ».

Dès lors, essayant de faire un « come-back » politique afin de disputer les prochaines élections présidentielles prévues pour le printemps 2017, Sarkozy tente de s'attirer les sympathies d'un public toujours en colère. Le geste est calculé, comme beaucoup d'actions politiques bien sûr, et il aurait le mérite d'être sincère s’il revenait véritablement sur les erreurs substantielles de son mandat, et non uniquement sur le style de sa présidence.

Des erreurs dont les conséquences continuent à se faire ressentir à ce jour, notamment en Libye, où l'opération militaire vigoureusement initiée et soutenue par Nicolas Sarkozy a plongé le pays dans le chaos.

L’opération Harmattan

L'attaque militaire était son projet. L'appel à l'ONU son initiative. La réunion visant à rassembler les forces militaires de l'OTAN a été organisée à son appel en accord avec le Premier ministre britannique. Ainsi, bien que l'action militaire contre le leader libyen Mouammar Kadhafi en 2011 ait inclus la Grande-Bretagne et les États-Unis, c'est bel et bien la France de Sarkozy qui a pris le devant dans cette affaire aux conséquences sinistres.

Ce sont les tensions bourgeonnantes dans l'est libyen qui justifieront l'opération française « Harmattan ». À l'issue des premières manifestations populaires contre le dirigeant libyen, les médias de masse occidentaux avaient aussitôt parlé de massacres et de crimes de guerre perpétrés par le régime, préparant par la même occasion l'opinion publique à une intervention militaire occidentale visant à mettre fin à la tuerie. À ce jour cependant, aucune image ou preuve de massacres n’a été présentée et même des ONG telles qu'Amnesty International ou Human Rights Watch, qui ont fait état de manifestations violentes ayant causé la mort de manifestants et de policiers libyens venus rétablir l'ordre, n’ont rapporté aucun massacre de population.

Au-delà de la méconnaissance de la société libyenne, foncièrement tribale, et du fait que la région de Benghazi ait toujours résisté à l'autorité tripolitaine, aucun effort n'a été consenti par la communauté internationale pour trouver une solution politique au conflit.

Il est à noter que Kadhafi avait favorisé le dialogue dès le départ, allant jusqu'à suggérer l'organisation d'élections sous l'égide de la Ligue arabe, de l'Union africaine et de l'ONU. Toutes ces solutions seront rejetées par la nouvelle opposition libyenne qui, forte de son soutien occidental, préférera une opération militaire qui causera la destruction de toute la côte ouest libyenne ainsi que la mort de près de 30 000 civils qui succomberont aux bombardements.

Aujourd'hui, la Libye est un État en faillite. Il n'existe aucune autorité réelle et les différentes milices, armées par le Qatar durant l'offensive de 2011, forment aujourd'hui une collection de groupes criminels opérant dans une opacité juridique incommensurable.

La « libération de la Libye »

Nicolas Sarkozy, à l'instar des politiques et médias français ayant soutenu férocement la destruction de la Libye, n'assume aucunement son rôle dans cette catastrophe qui a laissé le pays en proie aux pires organisations criminelles et fanatiques et dont les actions se font ressentir bien au-delà des frontières du pays.

L'ancien président ira jusqu’à parler de « libération de la Libye » dans le premier paragraphe de son livre dédié aux différents procès intentés contre lui, dont un lié au financement de sa première campagne électorale, en 2007, et dans lequel il est accusé d'avoir reçu des fonds de Kadhafi.

Au terme de sa litanie, Sarkozy reviendra très brièvement sur la Libye en se contentant de déplorer l'absence d'engagements de son successeur, qu'il accuse indirectement d'avoir laissé le pays à l'abandon et d’être donc responsable de l'échec actuel.

Dix chapitres et moins de cinquante mots, dispersés çà et là, seront consacrés à une guerre dévastatrice qu'il aura pourtant lui-même déclenchée lors de son passage à la tête de l'État français.

Ainsi, c'est en raison des grandes quantités d'armes fournies aux « rebelles » libyens par la France notamment qu'al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), associé à certains éléments de l’opposition libyenne comme le fameux Abdelhakim Belhaj, érigé en héros au moment de la guerre, s'accapareront du nord du Mali.

C'est aussi grâce à l'arsenal d'État, tombé dans les mains de ces milices criminelles, que Boko Haram, cette organisation terroriste siégeant au Nigeria, a vu ses capacités et donc son pouvoir de nuisance tripler depuis cinq ans.

Tout cela ne se serait pas produit sans l'intervention française. Or, au moment où l'ancien président présente ses excuses pour les erreurs commises durant son mandat, rien n'est dit sur les conséquences tragiques d'une opération militaire mal conçue et dont les possibles effets néfastes n'ont jamais été pris en compte en amont, et ce malgré l’exemple fourni par l’échec de l’opération militaire américaine en Irak.

Sarkozy, à l'image de l'ensemble de la classe politique française ayant soutenu l'opération Harmattan – qui, alors qu’elle visait à l'origine à établir une zone d’exclusion aérienne afin de protéger la population libyenne, selon la résolution 1973 adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 17 mars 2011, s’est transformée en offensive militaire dès le premier jour – n’assument aucune responsabilité pour la crise Libyenne.

Il en va de même des médias qui, complices de la « marketisation » du conflit, parlent du pays comme si sa descente aux enfers était soudaine et inexpliquée – en plus d’évoquer la Libye uniquement lorsque les nouvelles semblent prometteuses. Ainsi, lorsqu'une réunion a rassemblé sous l’égide de l’ONU les divers partis d'opposition à la mi-janvier, les journalistes ont rapporté la bonne nouvelle avec enthousiasme, présentant même l'information en tête des JT de 20 heures. Lorsqu’en revanche le Parlement de Tobrouk a rejeté quelques jours plus tard le gouvernement d’unité proposé lors de cette réunion, l'information a à peine fait la page cinq des quotidiens.

On assume les réussites, on ignore les échecs.

Idem en Grande-Bretagne, où les responsables politiques peinent à reconnaître leur rôle dans cette dernière catastrophe arabe. Après l'invasion de l'Irak, après l'envoi d'armes aux terroristes en Syrie sous prétexte de lutter contre la « dictature de Bachar al-Assad » et après la destruction de la Libye, Paris et Londres ne parviennent toujours pas à justifier les conséquences d'une politique étrangère qui aujourd'hui a toute l'apparence de plans délibérément destructeurs d'une région riche en pétrole et en gaz et dont l'indépendance économique ne servirait pas les intérêts géostratégiques occidentaux.

Aujourd’hui, Londres et Washington proposent d'envoyer quelque 1 000 soldats britanniques en Libye afin de lutter contre les troupes de Daech ayant fait de la ville de Syrte leur base arrière. Au milieu du chaos, le business continue et le Premier ministre britannique David Cameron a bel et bien stipulé que ses soldats iraient défendre les puits de pétrole. Or une présence militaire imposée représenterait une énième violation de la souveraineté – certes moribonde – de la Libye, qui risquerait d'exacerber davantage des tensions déjà à leur paroxysme.

Un pays en ruine, en proie aux plus meurtriers groupes terroristes, à la lisière de l’Europe. Un homme d'État lynché dont la dépouille sera exhibée comme un trophée dans un spectacle dépravé que l'on peine à croire. Et pas un mot de repentir de la part de celui qui en est en grande partie responsable.

Nicolas Sarkozy a présenté ses excuses pour d'insignifiantes idioties qui pourtant n'ont eu de conséquences que la fin de son abject mandat présidentiel. S’il doit expier ses péchés, ce devrait être avant tout ceux commis en Libye et non un luxueux déjeuner sur les Champs Élysées. Après tout, l’arrivisme est peut-être une tare mais pas un crime, comme le fut la destruction de la nation libyenne, dont les retombées ne cessent de se faire ressentir.
 

- Hafsa Kara-Mustapha est une journaliste, analyste politique et commentatrice qui se concentre particulièrement sur le Moyen-Orient et l’Afrique. Elle a travaillé pour le groupe FT et Reuters et son travail a été publié dans le Middle East Magazine, le Jane's Foreign report et de nombreuses publications internationales. Apparaissant régulièrement comme experte à la télévision et à la radio, Hafsa peut être vue sur RT et Press TV.
 

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