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15 ans après, l’Afghanistan. Quel bilan de la «guerre au terrorisme» ? (Le Devoir)

par François Dupuis-Déri 8 Octobre 2016, 13:13 Afghanistan USA Impérialisme Terrorisme Bilan

Il y a 15 ans, le 7 octobre 2001, débutait l’invasion de l’Afghanistan, à laquelle participa le Canada, en riposte à l’attaque du 11 septembre, qui avait provoqué 3000 morts. L’objectif ? Détruire al-Qaïda et, prétendait-on, libérer les Afghanes et construire des écoles. Al-Qaïda était composée d’anciens alliés du « monde libre » ayant lutté contre l’URSS en Afghanistan. Après la guerre froide, ces miliciens réagissaient contre l’ingérence en terres musulmanes des États-Unis et de leurs amis : invasion de l’Irak en 1991, troupes en Arabie saoudite, appui à Israël et à des despotes, etc.

Quel bilan tirer de cette « intervention », alors que des troupes occidentales restent dans ce pays en guerre civile ? En 2015, selon l’ONU, 3545 civils ont été tués, sans compter les dizaines de milliers de morts depuis 2001 et les 2 millions d’exilés. Quant aux femmes emprisonnées, 58 % l’étaient pour « crime moral » (relations sexuelles hors mariage, viols y compris).

Or, les militaristes ne tirent pas de leçon de cette « intervention ». Après un attentat en Occident, le scénario médiatique est toujours le même. On nous présente les portraits Facebook souriants des victimes, des témoignages de proches, des images de gens en larmes devant des fleurs. Ces centaines de morts, quelle horreur. Les militaristes répètent alors qu’il ne faut pas laisser les « fous de Dieu » détruire notre civilisation et qu’il faut — encore — riposter. Après l’attaque à Nice, en juillet, le président français a déclaré : « Nous allons encore renforcer nos actions en Syrie comme en Irak et nous continuerons à frapper ceux qui justement nous attaquent sur notre propre sol, dans leurs repères. » L’Occident ne doute jamais de « son droit » d’attaquer les terres musulmanes. Il l’exerce depuis des décennies (voire des siècles).

Spirale de la violence

Que les militaristes se réjouissent : pendant qu’on prétend l’Occident menacé par le burkini, la « coalition » largue en Syrie et en Irak une bombe toutes les sept minutes, soit 200 par jour (bien plus puissantes que les fameux « barils » lancés des airs par les troupes d’Assad). « Nos » explosions ne méritent pas d’émissions spéciales (au mieux, une dépêche au titre sobre : « 60 civils tués dans une frappe »). Ces morts n’ont pas de visage qui marqueront notre mémoire. Les médias ne se réjouissent pas quand les gens retournent sur les terrasses après un bombardement, pour montrer que la vie continue. Là-bas, bien souvent, il n’y a plus de terrasse, que des ruines.

Pour les intellectuels militaristes, chaque attentat en Occident est aussi une occasion de se présenter comme des résistants osant « nommer l’ennemi », soit l’islamisme, face aux « islamogauchistes », ces « idiots utiles » de l’« islamofascisme ». La « guerre au terrorisme » s’accompagne donc d’une « guerre au progressisme », comme le révèle le nombre effarant de chroniques publiées après chaque attentat, qui cassent à la fois de l’islamiste et du progressiste.

Or, ce ne sont pas les progressistes qui soufflent le chaud et le froid sur les relations avec les pays musulmans, mais bien les militaristes. Il s’agit des présidents Bush père et fils, ce dernier ayant ravagé l’Irak pour trouver des « armes de destruction massive » qui n’existaient pas ! Il s’agit du démocrate Barack Obama, qui maintient des troupes en Afghanistan et en Irak, attaque en Syrie et en Libye avec l’aide du Canada, autorise des centaines de bombardements par drones (Pakistan, Somalie, Yémen, etc.) et oublie de fermer Guantánamo. En France, Nicolas Sarkozy a suivi en Libye, et les « socialistes » bombardent en Irak, en Syrie, ainsi qu’au Burkina Faso, au Mali et au Tchad. Ce ne sont pas les « islamogauchistes » qui financent l’Arabie saoudite et sa guerre au Yemen. Sans oublier les états d’urgence, les lois antiterroristes et la montée de l’extrême droite en Europe, bien plus puissante que la « go-gauche ».

Responsabilité des militaristes

Les militaristes devraient expliquer en quoi l’éternelle « guerre au terrorisme », qu’ils appuient, a des effets positifs pour l’Occident, outre des gains électoraux pour certains, le contrôle sur le pétrole et les ventes d’armes (France 3e exportateur mondial ; Canada 2e au Moyen-Orient). En juin, le Congrès apprenait que les « opérations extérieures antiterroristes » avaient englouti 1600 milliards de dollars, pour les États-Unis seulement, depuis 2001. La guerre ne connaît pas l’austérité.

Or, le militarisme est un échec. Au-delà de succès ponctuels (une école ouverte ici, des femmes en burqa qui votent là-bas), il participe à l’aggravation des conflits et il exacerbe la haine de l’Occident, perçu à juste titre comme impérialiste. Attaquer les pays musulmans n’aide en rien à faire triompher les valeurs dont se pique l’Occident (même si « le Canada est fondé sur des principes qui reconnaissent la suprématie de Dieu », selon le préambule de notre Charte), ni à éviter la destruction et la mort de civils. Pessimistes, les services du renseignement aux États-Unis craignent d’ailleurs que la destruction de l’État islamique entraîne un redéploiement des forces islamistes.

Les intellectuels militaristes sont les « idiots utiles » du terrorisme. Il est temps qu’ils déclarent faillite.

Francis Dupuis-Déri

Francis Dupuis-Déri - Auteur de «L’éthique du vampire : la guerre en Afghanistan et quelques horreurs du temps présent» (Lux, 2007) et de «L’armée canadienne n’est pas l’armée du salut» (Lux, 2010)

La source originale de cet article est Le Devoir (Idées et Libres Opinions)

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