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En mission à Alep, une jeune étudiante raconte l’horreur (Aleteia)

par Elisa Bureau 29 Octobre 2016, 10:09 Alep Horreur Témoignage

En mission à Alep, une jeune étudiante raconte l’horreur

 

Propos recueillis par Elisa Bureau
Aleteia

 

Entretien avec Coline Charpy en mission humanitaire auprès des Syriens.

Dans le cadre d’une mission humanitaire, Coline Charpy s’est rendue en Syrie. Son objectif était multiple : découvrir ce pays à travers l’aide des chrétiens dans le besoin mais aussi révéler la réalité de la situation à Alep. C’est dans le cadre de son mémoire que cette jeune étudiante nous explique ce qui se passe à Alep.

 

Aleteia : Qu’est-ce qui vous a poussé à étudier cette ville aujourd’hui ?
Colin Charpy : Alep, une ville magnifique qui malgré la guerre et la destruction rayonne d’une gloire, d’un dynamisme, d’une jeunesse et d’une richesse (plus ou moins) passée. J’ai eu la chance de pouvoir me rendre dans cette ville, en juin 2016, et ai été très touchée par la différence entre ce que disent les médias et la réalité. J’ai appris à connaître cette ville, capitale culturelle, tant par les projets dont j’avais la responsabilité, qu’avec les personnes que j’ai côtoyées.

Il y a encore quelques mois personne ne parlait véritablement d’Alep. Tout ce que l’on connaissait c’était Alep-Est. La vie des Aleppins à l’ouest reste encore relativement inconnue. J’ai gardé des contacts, des amis sur place et pour eux, je veux m’efforcer de faire connaître leur quotidien. Quelques Syriens nous décrivent la situation. Le docteur Antaki, médecin à l’hôpital Frichot, donne régulièrement des nouvelles d’Alep.

 

Que pouvez-vous nous dire de la médiatisation du conflit ?
Alep est un sujet à la mode… Il est difficile aujourd’hui de lire dans nos médias des informations pertinentes, qui plus est, sur un sujet à portée internationale. Il y a peu de sources informatives fiables et le lecteur doit se détacher des médias occidentaux.

Pour appréhender le conflit syrien, il faut déchiffrer les mécanismes du Levant sous le prisme historique, stratégique, commercial et religieux. On ne peut pas réduire le conflit à une simple guerre de religion ou une guerre civile ou même un gouvernement qui oppresse son peuple est faux et incomplet. La guerre en Syrie regroupe toutes les causes, les idéaux et les intérêts que nos sociétés connaissent.

 

En vous spécialisant sur la ville d’Alep, votre problématique se rapproche de celle du géopoliticien Frédéric Pichon. Pouvons-nous dire que la France s’est trompée et qu’elle a, in fine, détruit les relations franco-syriennes ?
La vision occidentale est manichéenne. La France et plus largement l’Occident voient le conflit syrien comme orienté vers une guerre civile, d’un peuple en rébellion contre un dictateur meurtrier et/ou d’un pays en proie à une agression armée d’une organisation terroriste d’ampleur. En distinguant rebelles modérés, Al-Qaeda (quel que soit son nom en Syrie) ou l’État islamique (Daesh), la France entend justifier des actes terroristes qui pourtant semblent impardonnable sur son territoire.

Lors de la rédaction de ce mémoire, un expert me disait : « En réalité, il faut accepter de regarder le conflit autrement que par les yeux d’un Occidental ». Les rebelles modérés n’existent pas. Les jihadistes portent des noms différents mais le mode d’action est sensiblement le même. Les factions jihadistes regroupent des combattants qui croient en leur action ou qui ont tout simplement besoin d’argent pour nourrir leur famille —l’armée syrienne n’a pas les moyens de payer ses soldats et certains groupes terroristes proposent un salaire plus élevé.

Par ailleurs, la France est depuis Charlemagne et saint Louis attachée à cette terre. Au cours de l’histoire, elle a crée des liens forts avec le Levant. Par sa mission diplomatique ancestrale de protectrice des chrétiens en Orient, la France avait une légitimité certaine d’intervention. En rompant les liens ancestraux entre l’Église et l’État, la France perd plus qu’elle ne gagne.

Ce qui est très surprenant chez les Syriens, c’est à la fois l’attachement et une forme de résignation des chrétiens vis-à-vis de la France. Autant, ils font la distinction entre gouvernement et population, autant ils n’attendent plus rien de notre pays.

 

Pouvez-vous nous décrire brièvement la situation à Alep, ce que ne nous disent pas les médias mais qu’il faudrait absolument savoir ?
Depuis la prise de Castello Road, en juillet 2016, et la reprise de Ramouseh, août 2016, la situation s’accélère. La sphère publique s’y intéresse et diversifie ses sources, autres que celles des Frères musulmans : l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH). En revanche, on méconnaît encore la vie des Aleppins. Les jeunes que je connais à Alep viennent des quartiers pris ou sur la ligne du front : Sheikh Maqsoud, Midane, Souleimanien, Bustan Al Pacha, etc. Ils continuent de vivre, de sortir.

Les universités d’Alep sont ouvertes ainsi que les bars, magasins, églises, écoles, groupes de jeunes, scoutisme etc. La vie continue à Alep mais l’espoir chez les jeunes disparaît petit à petit. Les seules options, si on reste en vie, sont : un long service militaire (six à huit ans de service), le chômage ou quelques postes de fonctionnaires à 40 dollars par mois.

On entend beaucoup parler d’Alep-Est dont les conditions sont horribles. Malheureusement les quartiers ouest vivent dans un même décor mais les médias continuent de faire abstraction. Pas d’électricité, pas d’eau courante, pas d’Internet. En fonction de l’accessibilité à la route, les vivres ou le carburant peuvent être en rupture de stock. La ville est déjà restée plusieurs mois sans eau, ni électricité. Internet peut paraître secondaire mais pour les Aleppins, c’est la seule façon de garder un lien avec le monde extérieur.

250 000 personnes vivent à Alep-Est et sont majoritairement des terroristes. Leurs familles subissent les bombardements et vivent des conditions terrifiantes. Même si la plupart avait le choix de partir, certains sont restés pour être près des leurs ou pour des raisons financières ou d’autorité musulmane. Dans la zone ouest, c’est plus de 800 000 civils (voire un million selon certaines données). Civils qui ont fuient les combats ou des quartiers pris comme Sheikh Maqsoud, Bustan, al Pacha, etc. Civils qui continuent de vivre dans ces quartiers où ils sont nés. Civils qui sont continuellement sous les tirs de mortiers et roquettes. Civils qui ne s’approchent pas des lignes de fronts bordées de bâches pour éviter les tireurs d’élites...

 

Est-ce que la jeunesse d’Alep arrive à garder espoir, à se reconstruire ?
Je crois qu’il est trop tôt pour parler de reconstruction. Les jeunes se regroupent et se soutiennent dans des centres comme Don Bosco, la JEC ou le scoutisme. Là, il y a un maintien de la vie, une transmission de la culture, de la foi etc. Les jeunes sont fatigués mais même s’ils disent ne plus craindre pour leur vie et être prêts à mourir ils ont une résilience et une force incroyable. On perçoit un profond désir de revoir la Syrie qu’ils l’ont connu, de revoir Alep telle qu’ils l’ont vue.

Ce combat est tellement instrumentalisé qu’ils ne peuvent pas faire grand chose, si ce n’est continuer à vivre en sortant, étudiant, discutant et en essayant de garder leurs familles en vie. Cela ne sera pas réalisable sans cette humanité et cette fraternité qui nous déroute et nous émeut.

En mission à Alep, une jeune étudiante raconte l’horreur (Aleteia)

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