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Que se passe-t-il en Thaïlande ?

par Andrew MacGregor Marshall 20 Octobre 2016, 09:26 Thaïlande Roi Succession

Par Ewann Mc Greggor
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Traduit de l’anglais par Arrêt sur Info

Avec la disparition du Roi Bhumibol Adulyadej, Rama IX, son fils et héritier présomptif, le prince Maha Vajiralongkorn, devait être nommé Roi Rama X. Il ne l’a pas été. Comme l’écrit Andrew MacGregor Marshall, la lutte pour la succession en Thaïlande est loin d’être finie. [M.B.]

 


La Thaïlande est un royaume sans roi.

À la suite de la mort de Bhumibol Adulyadej jeudi dernier après 70 ans sur le trône, on s’attendait généralement à ce que son fils rétif et controversé, Vajiralongkorn, soit proclamé Roi Rama X le même jour.

Au lieu de cela, le dictateur thaï Prayuth Chan-ocha a dit à la nation que le prince héritier n’était pas prêt à être monarque. Comme je l’ai expliqué dans une note précédente, ceci a créé une crise de succession sans précédent – pour la première fois dans l’histoire de la dynastie Chakri, la Thaïlande semble devoir se passer de roi pour une durée prolongée.

Le chef de la junte, Prayuth, a dit à la nation que Vajiralongkorn lui-même avait demandé un délai avant de devenir roi parce qu’il voulait avoir le temps de pleurer Bhumibol. Cette explication n’est pas crédible. Le prince héritier n’a jamais été proche de son père, et Bhumibol était dans un coma dépassé depuis des mois. La princesse Sirindhorn, qui, de tous les enfants royaux, était la plus proche de Bhumibol, était dès lundi de nouveau occupée par des devoirs royaux. Quelle que soit la raison du délai pour que Vajiralongkorn devienne roi, ce n’est pas parce que le prince est trop triste pour régner.

 

Des informations de sources multiples proches du palais et de la famille royale élargie suggèrent que la lutte secrète pour la succession royale qui couve sous la surface de la politique thaïe depuis des années n’a pas encore abouti, et que c’est pour cela que Vajiralongkorn n’a pas encore été proclamé roi. En particulier, l’intrigant ancien général royaliste de 96 ans Prem Tinsulanonda essaie d’obliger le prince héritier à accepter des restrictions à son règne.

Prem est un ennemi acharné du prince depuis des décennies – leur inimitié mutuelle date de lorsque Prem était premier ministre entre 1980 et 1988. Le réseau royaliste conservateur de Prem, ainsi que les royalistes dits libéraux autour d’Anan Panyarachun et la faction de Bangkok du Parti démocrate, complotent depuis des années pour essayer d’empêcher Vajiralongkorn de devenir roi. Le conflit s’est intensifié après 2005 du fait de l’inquiétude du palais concernant l’alliance apparente de Vajiralongkorn et du démagogue populiste Thaksin Shinawatra.

Prem a échafaudé le coup d’état militaire de 2006 qui avait pour but dans une large mesure de miner les chances de succession de Vajiralongkorn et de saboter ses liens avec Thaksin. Son influence a commencé à faiblir quand il est devenu clair que le coup d’état était une débâcle qui portait gravement atteinte au prestige de la monarchie. Ces dernières années, Prem était considéré comme une force du passé, tandis que Prawit Wongsuwan devenait le parrain militaire royaliste le plus puissant tirant les ficelles en coulisse. Mais Prem, Anand et d’autres royalistes haut placés sont restés implacablement hostiles au prince héritier, comme un câble diplomatique américain fuité de 2010 l’a montré.

En dépit de son âge avancé, Prem a réussi un remarquable retour en forme ces derniers mois. En août et septembre, il a réussi à convaincre Prayuth de permettre la nomination de Chalermchai Sittisart – un général loyal à Prem – au poste stratégique crucial de chef de l’armée. Comme je l’écrivais dans une note sur la succession royale la semaine dernière :

« La logique de mettre le général Chalermchai Sittisart à ce poste est d’essayer d’amadouer Prem et ses alliés, ainsi que les factions militaires jalouses de la suprématie des Tigres de l’Est (Eastern Tigers), et de prévenir toute tentative de contre-coup d’état durant le processus de la succession royale. »

Vajiralongkorn a été persuadé de faire une alliance inconfortable avec son ancien ennemi. Si jamais Prem avait l’intention secrète d’essayer de créer la surprise question succession, la nomination de son allié comme chef de l’armée lui donnerait le contrôle d’une position stratégique cruciale.

Et il semble bien que Prem a créé la surprise. Tandis que la santé du roi se dégradait dramatiquement la semaine dernière, Prem et son comparse Surayud Chulanond ont essayé de forcer le prince héritier à accepter une espèce de compromis. Selon de multiples sources, si Prayuth a écourté sa visite à Lopburi et est rentré illico à Bangkok mercredi dernier, c’était pour un rendez-vous tendu avec Prem et Vajiralongkorn, lequel venait de rentrer de Munich et avait atterri à l’aéroport de Suvarnabhumi à 12 h 30 par le vol Thai Airways TG923 en provenance de Frankfort.

Prem continuait d’insister pour que la princesse héritière Maha Chakri Sirindhorn soit nommée reine, ce que Vajiralongkorn et Prayuth ont refusé. Prem a alors proposé que la fille aînée du prince héritier, la princesse Bajrakitiyabha, soit nommée reine. Nouveau refus. L’impasse qui s’en est suivi est la raison pour laquelle la junte a annoncé que Vajiralongkorn veut retarder sa montée sur le trône – et les négociations continuent. Il est frappant que Vajiralongkorn n’a rien dit publiquement, alors que Prayuth affirme s’exprimer en son nom.

La fonction de Prem comme régent et son influence considérable sur l’armée lui ont donné une certaine force d’appui, mais sa stratégie est extrêmement risquée. Selon plusieurs sources, il semble très peu plausible qu’il puisse empêcher Vajiralongkorn de devenir roi, et les négociations à présent portent sur la possibilité de raviver l’antique poste de uparaja ou vice-roi. Prem veut que Sirindhorn devienne uparaja, pour tempérer les ardeurs de Vajiralongkorn. Le prince héritier a contré en suggérant que sa sœur aînée, Ubolratana, soit vice-monarque. Pour le moment, les négociations sont bloquées et la Thaïlande n’a pas de roi.

La succession contestée risque de finir par faire davantage de tort à la monarchie, à un moment où beaucoup de Thaïs se demandent si le palais a un rôle à jouer dans la Thaïlande post-Bhumibol.

 

 

Andrew MacGregor Marshall – 18 octobre 2016

Andrew MacGregor Marshall est journaliste, conférencier à Edinburgh Napier University, et l’auteur de A kingdom in crisis (Un royaume en crise). Suivez-le sur Twitter et Facebook.

 

Note de la rédaction : Selon le Bangkok Post, Prayuth Chan-ocha a dit mardi 18 que le prince héritier Vajiralongkorn sera nommé roi après quinze jours de deuil. Nous observons cette histoire qui évolue rapidement avec un intérêt croissant.

Cet article a d’abord été publié sur sa page Facebook le 18 octobre 2016.

Traduit de l’anglais par Arrêt sur Info

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