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Le rôle du Royaume-Uni dans le blanchiment d’argent sale du Moyen-Orient (Middle East Eye)

par Bill Law 30 Novembre 2016, 08:51 Grande-Bretagne Blanchiment Argent sale Londres Moyen-Orient Assad Syrie

Un nouveau rapport montre qu’entre 36 et 90 milliards de livres (entre 42 et 105 milliards d’euros) d’argent sale sont blanchis dans le hub financier mondial qu’est Londres

Le titre n’est pas particulièrement passionnant : « Lavage de printemps : comment des transferts d’origine inconnue ont pu aider le rôle du Royaume-Uni dans le blanchiment d’argent corrompu provenant des États du printemps arabe ». Malgré ce titre interminable, le rapport publié le 25 novembre par Transparency International (section britannique) est très frappant.

Le rapport de Transparency International évoque des sommes comprises entre 36 milliards de livres et 90 milliards de livres (entre 42 et 105 milliards d’euros) d’argent sale blanchi dans le hub financier mondial qu’est Londres. Une grande partie de cet argent vient du Moyen-Orient

Ce qu’il démontre formellement, c’est que le Royaume-Uni aurait pu et aurait dû faire davantage pour s’assurer que des dirigeants corrompus de Syrie, d’Égypte et de Libye, ainsi que leur famille et que les parasites qui les entourent ne puissent pas cacher au Royaume-Uni les milliards qu’ils ont volés.

À LIRE : Transparency International : la corruption s’aggrave dans le monde arabe

Rien de plus facile, en effet. L’opération est facilitée par des professionnels qui montent des sociétés écrans gérées depuis des territoires d’outremer comme les Îles Vierges britanniques pour blanchir leur butin ; par des banquiers et des avocats qui ne posent pas assez de questions ; par des agents immobiliers qui ne sont pas assez regardants lorsqu’ils vendent de l’immobilier londonien haut de gamme.

Voici ce que l’Agence nationale contre le crime (NCA) avait à dire dans son propre rapport, paru récemment, sur le blanchiment d’argent et les raisons pour lesquelles celui-ci est si facile au Royaume-Uni : « Pratiquement toutes les entreprises de blanchiment d’argent haut de gamme, et plusieurs entreprises blanchissant de l’argent liquide, reposent sur des facilitateurs professionnels. Les compétences, le savoir et le talent des professionnels dans le secteur financier et juridique permettent la création de structures hautement complexes qui transfèrent et stockent des sommes importantes d’argent d’origine criminelle et dissimulent les biens efficacement. »

Les sommes en question donnent le vertige. Le rapport de Transparency International évoque des sommes comprises entre 36 milliards de livres et 90 milliards de livres (entre 42 et 105 milliards d’euros) d’argent sale blanchi dans le hub financier mondial qu’est Londres. Une grande partie de cet argent vient du Moyen-Orient.

 

Les millions de Bachar al-Assad à Londres

Pour ne citer qu’un exemple, la fortune personnelle de Bachar al-Assad était estimée en 2012 à près d’1 milliards de livres (1,17 milliard d’euros), celle de la famille Assad à presque 5 milliards de livres (5,8 milliards d’euros). La plus grande partie de cet argent se trouve maintenant à l’extérieur de la Syrie, dont une bonne partie au Royaume-Uni. Et alors que le gouvernement britannique a gelé 100 millions de livres d’actifs appartenant à des figures éminentes du régime syrien, rien n’a été saisi en tant que bénéfices provenant d’activités criminelles.

Sans surprise, Londres est de loin le choix préféré pour le blanchiment d’argent. Des biens immobiliers aux adresses prestigieuses dont la valeur réelle reflète à peine le prix d’achat, et le dépassent généralement, constituent une manière très efficace de dissimuler des fortunes issues du pillage.

La fortune personnelle de Bachar al-Assad était estimée en 2012 à près d’1 milliards de livres (1,17 milliard d’euros), celle de la famille Assad à presque 5 milliards de livres (5,8 milliards d’euros). Une grande partie de cette fortune est allée aux États-Unis

Le rapport cite le cas de Souleiman Marouf, l’un des associés de Bachar al-Assad. Souleiman Marouf a été placé sur la liste des sanctions de l’UE en octobre 2012. L’homme, décrit par le Guardian comme l’homme de main de la famille Assad a été interrogé par les autorités suisses pour blanchiment d’argent. L’enquête a montré que, malgré des activités limitées, il avait 31 millions de dollars en espèces sur ses comptes.

Cependant, malgré cette enquête en cours, Souleiman Marouf a quand même pu acquérir un appartement dans le quartier londonien de St John’s Wood, le haut du panier de l’immobilier de la capitale britannique, en novembre 2014. Cette acquisition venait s’ajouter à un portefeuille immobilier déjà impressionnant qui « contient au moins six biens immobiliers de luxe dans Londres, dont des appartements qui valent 6 millions de livres, et une maison dans St John’s Wood qui vaut 1,3 million de livres » selon le rapport.

Le rapport détaille également la simplicité avec laquelle la famille et les anciens membres du gouvernement des régimes d’Hosni Moubarak et de Mouammar Kadhafi ont blanchi de l’argent à travers l’acquisition de biens immobiliers à Londres et ailleurs au Royaume-Uni.

Et même si un nombre important d’actifs a été gelé, rien à l’exception d’un hôtel particulier au nord de Londres valant 10 millions de livres et appartenant à Saadi Kadhafi, le fils de Mouammar Kadhafi, n’a été saisi.

Il est vrai que la poursuite de l’argent de la corruption est un chemin semé d’embûches : les compagnies offshore citées plus haut ont des pouvoirs magiques dignes de Harry Potter pour la dissimulation de l’argent sale et les gouvernements post-Printemps arabes sont dans l’incapacité de fournir un niveau de preuves suffisant pour mandater une enquête au Royaume-Uni. Dans le cas de l’Égypte, il y a des inquiétudes grandissantes qu’une corruption digne de celle du régime d’Hosni Moubarak est en train de refleurir sous le gouvernement d’Abdel Fattah al-Sissi. En Lybie la situation chaotique du pays ne rend pas claire la ligne entre gouvernement et factions. Cela n’excuse cependant pas l’inaction du Royaume-Uni.

 

« Transfert d’origine inconnue »

Même si le rapport de Transparency International propose plusieurs solutions, celle qui se dégage est sans aucun doute la plus sensée malgré son nom particulièrement peu attirant : « unexplained wealth order » (UWO) ou « transfert d’origine inconnue ».

Ce projet fonctionnerait de la manière suivante : un ministre A avec un petit salaire dans un pays avec des antécédents de corruption, prenons le Yémen par exemple, achète tout d’un coup un hôtel particulier valant plusieurs millions de livres dans le quartier londonien ultra fortuné de Hampstead. Comment peut-il payer un tel achat ? La réponse est : par « transfert d’origine inconnue » et le ministre devra expliquer au service britannique de répression des fraudes graves et à l’Agence nationale contre le crime la provenance exacte de l’argent. Des questions seraient également posées aux «  facilitateurs professionnels » évoqués par la NCA. Le blocage de quelques « transferts d’origine inconnue » suffirait à faire comprendre que le Royaume-Uni prend au sérieux la limitation de l’entrée de l’argent sale qui se déverse actuellement dans le pays.

Le pouvoir de bloquer les « transferts d’origine inconnue » se trouve déjà dans la loi sur les finances criminelles voté l’année dernière. Qu’est-ce qui nous retient de l’utiliser ? Pourquoi ne pas faire juste un petit pas pour montrer que malgré nos manquements répétés dans la défense des aspirations légitimes de peuples durement touchés par des despotes corrompus et des conflits violents, nous avons bien le sens du « fair-play » et une conscience qui refuse l’argent sale.

 

- Bill Law est un analyste du Moyen-Orient et un spécialiste des pays du Golfe. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @billlaw49.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des bateaux navigant sur la Tamise avec, en arrière plan, les buildings de la City ; pris depuis la Tate Modern de Londres, le 27 octobre 2016 (AFP)

Traduction de l’anglais (original) par Pierre de Boissieu. 

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