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David Thomson: «L’Europe est condamnée à subir le contre-choc des erreurs qui ont été faites» (Slate)

par Charlotte Pudlowski Slate 21 Décembre 2016, 20:16 David Thomson UE Djihadisme Occident Syrie

Capture d'écran de France 2 lors du passage de David Thomson dans Ce Soir ou jamais en avril 2014.

Capture d'écran de France 2 lors du passage de David Thomson dans Ce Soir ou jamais en avril 2014.

À l'occasion de la publication de son nouvel ouvrage,«Les Revenants», David Thomson, grand reporter à RFI, revient pour Slate sur ses cinq ans de travail sur le terrorisme djihadiste, et sur la façon dont les médias n’ont pas vu venir le sujet. Selon lui, leur fonctionnement est en partie responsable des mauvaises décisions politiques qui ont été prises et qui aggravent la dangerosité du djihad sur notre territoire.

Quand David Thomson était encore étudiant en école de journalisme à Bordeaux, il y a une dizaine d’années, et que nous sommes devenus amis, il n’attendait qu’une chose c’était le terrain. La Tunisie n’était pas l’option évidente, il rêvait plus au Sud. Mais il se passait des choses –une révolution en cours. Il allait y devenir correspondant puis grand reporter pour RFI et trouver le sujet qu’on pourrait dire «du siècle» –si l’expression n’était pas galvaudée– celui qui allait nous ébranler tous: les djihadistes français.

Je l’ai vu trouver son sujet, et j’ai vu son sujet s’insinuer en lui, grignoter sa vie, son temps, toutes les conversations. De l’époque où personne ne voulait l’entendre, en 2011, jusqu’à celle des attentats, où il se désolait que personne n’ait voulu l’écouter, jusqu’à aujourd’hui où les micros lui sont tendus comme à un prophète. Son nouveau livre, Les Revenants, co-édité par le Seuil et le site Les Jours, fait le récit de ces Français partis combattre au sein de l’Etat islamique et qui rentrent, par désillusion ou épuisement, ou par désir d’attaquer le sol français. Le livre, passionnant, s’est transformé en quelques jours en best-seller.

David pense avoir fait le tour de la question, il va arrêter progressivement, passer à autre chose, il réfléchit à quoi. En attendant de trouver, il est revenu pour Slate sur ses cinq ans de travail et la façon dont les médias n’ont pas vu venir le sujet. Selon lui, leur fonctionnement est en partie responsable des mauvaises décisions politiques qui ont été prises et qui aggravent la dangerosité du djihad sur notre territoire. Les faux discours, la cécité générale, ont empêché de freiner les djihadistes français. Entre 2011 et 2014 la France a commis des erreurs dont nous paierons les conséquences, et au cœur de cette erreur résident les médias.

***

 

Tu dis souvent que le phénomène du djihadisme français est né totalement en-dessous de tous les radars médiatiques, qu’est-ce que ça veut dire, et comment tu l’expliques?

Les premiers Français sont partis en 2012, puis en 2013, sans qu’il n’y ait aucune mention de cette lame de fond dans les médias. A tel point qu'en France ils n'ont commencé à en parler qu'en 2014, au moment où les autorités réalisaient avec sidération l'ampleur du phénomène, au moment où il était déjà trop tard. Des centaines de Français étaient déjà en Syrie. Je l’explique par le fait que nous, médias, sommes déconnectés d’une certaine réalité sociale française. Mais ce n’est pas qu’un travers journalistique: le monde académique ou du renseignement, même les mosquées, les représentants musulmans eux-mêmes étaient déconnectés de cette réalité et ne l’ont pas vue venir.

C’est la fameuse bulle dont on parle tant depuis l’élection de Donald Trump, et qui était déjà à l’œuvre sur le phénomène djihadiste. Mais ce que tu dis c’est que ce n’est pas seulement la bulle des élites et des médias, c’est une multiplication des bulles dans toutes les sphères?

Oui, même les familles touchées par ce phénomène étaient souvent les dernières à s’en rendre compte. Ils découvraient la réalité de la radicalité de leur enfant quand ils recevaient un coup de fil de Syrie pour dire «papa maman, je suis en Syrie et je ne reviendrai pas». Pour moi ce n’est pas qu’une question d‘élites. C’est un cas inédit de phénomène qui s’est déroulé très très vite, en-dessous de tous les radars. Aucun travail universitaire n’avait prévu ce qui s’est passé.

 

 

 

Des essayistes académiques dominants avaient même pronostiqué l’inverse en défendant le paradigme d’un déclin de l’islam politique et du djihadisme après le 11 septembre. Tout ce qui s’est passé depuis 2011 dans le monde arabe et en France démontre le contraire.

Est-ce que ça ne correspond pas plus généralement à une accélération des processus sociaux, des transformations sociétales et culturelles?

Sans aucun doute, parce que tout s’est vraiment joué en à peine deux ans, facilité par deux facteurs: une géopolitique du djihad inédite en Syrie combinée à l’émergence d’un djihadisme viral sur les réseaux sociaux. Les premiers français sont partis en 2012, une poignée, ils ont fait souche, sans éveiller les craintes des signaux d’alerte habituels. A cette époque, j’ai connu certains de ces Français qui ont eux même fait rentrer d’autres français qui en ont eux-même fait rentrer des dizaines d’autres. C’est l’effet papillon. Si ce premier maillon de la chaine avait été empêché de partir, il y aurait peut-etre un quart de francais en moins en Syrie.

Quand j’ai commencé à bosser sur le sujet on était deux ou trois publiquement, et j’étais le seul journaliste. Il y avait Gilles N., observateur amateur, mais sans doute le plus informé sur ces réseaux et leur propagande. Et Romain Caillet, qui est en partie blacklisté aujourd’hui en raison d’un passé qu’il n’avait jamais caché alors qu’il est à mes yeux le meilleur connaisseur des sphères djihadistes françaises et francophones. C’est dommage, les médias se privent d’une expertise unique.

Moi je travaillais non seulement dans l’indifférence totale, mais en plus on me faisait le reproche de travailler sur ce sujet.

 

Qui te faisait ce reproche? Les gens en Tunisie, où tu étais alors correspondant pour RFI? Ou en France?

Les deux mais différemment, parce qu’il y a eu un déni tunisien et un déni français.

La déconnexion était pire en Tunisie qu’en France, parce que les élites représentaient tout médiatiquement, rien politiquement, elles étaient déconnectées de ce qui se passait au cœur des régions tunisiennes, mais elles constituaient la source d’information numéro 1 de l’intelligentsia et des médias. Une des filles qui était la vitrine médiatique de ce programme de déradicalisation a été arrêtée au bout d’un an sur le chemin de la Syrie alors qu’elle rejoignait l’État islamique français. Ils ont forgé une vision complètement biaisée de la réalité.

En Tunisie des journalistes locaux, des activistes, des politiques, me critiquaient publiquement pour le simple fait de travailler sur le sujet. Eux-mêmes n’avaient pas du tout réalisé ce qui était en train de se passer dans leur propre société qu’au fond, ils ne connaissaient pas. Ils minimisaient ou niaient la menace en permanence sur le thème « le terrorisme n’est pas tunisien, le pays de Bourguiba, du code du statut personnel de la femme, etc…». Il y avait même des éditorialistes à la télé qui disaient que j’étais financé par le Maroc pour nuire à l’image de la Tunisie, pour détourner les touristes de la Tunisie et les faire aller au Maroc. D’autres disaient que j’étais payé par le Qatar!

Et puis c’était le moment en Tunisie où –et ça a duré jusqu’en 2015! très tardivement– une grande partie de l’opinion, et beaucoup de gens dans les médias aussi, étaient convaincus qu’il n’y avait pas de problème de djihadistes mais qu’il y avait un complot du ministère de l’intérieur. Ils pensaient que des anciens du RCD, l’ancien parti unique de Ben Ali, s’étaient déguisés en djihadistes avec des fausses barbes, pour générer une situation de chaos et permettre le retour de l’ancien régime au pouvoir. On appelait ça la théorie des fausses barbes là-bas.

Encore aujourd’hui beaucoup pensent que l’Etat islamique est une création sioniste et que les journalistes qui travaillent dessus sont forcément plus ou moins liés au complot. C’est une opinion très répandue dans le monde arabe à la fois dans les cercles de gauche et parmi les frères musulmans. C’est un discours que peut aussi bien tenir le grand mufti de la mosquée Al Azhar ou le frère de Tariq Ramadan. Des gens qui ont une influence immense.

Dès que je postais un tweet j’avais vingt trolls tunisiens qui me disaient «pourquoi vous faites ça vous, les journalistes français? Pourquoi vous parlez de ça?»

C’est dans ce déni tunisien que le pays est devenu dès 2013 le principal exportateur de djihadistes au monde vers la Libye, la Syrie et l’Irak.

Je me souviens même de m’être fait passer un savon par Moncef Marzouki fin 2011 au moment où il accèdait à la présidence du pays. Pendant une interview j’ai l’outrecuidance de lui poser une question sur les djihadistes et il me répond «vous avez pas autre chose à faire vous les journalistes français? Vous croyez pas qu’il y a des vrais problèmes en Tunisie, comme le chômage ou l’instabilité politique?»

Mais toi à l’époque ça te semblait déjà massif comme sujet?

Parce que dès le début fin 2011, j’ai commencé à suivre les djihadistes tunisiens, et j’ai vu qu’il y avait une adhésion à leur discours dans les quartiers populaires et des interactions très fortes avec la France. Ils arrivaient, ils mettaient des chaises en plastique, des enceintes et ils prêchaient le djihad en toute décomplexion, sans aucune retenue. Et je voyais de plus en plus de monde suivre ce type d’événements. C’était des dizaines, et puis des centaines, et au bout de deux ans c’était des milliers de gens qui venaient. C’était un mouvement social, plus seulement un petit groupuscule de prédication. Tout cela dans l’indifférence générale de l’instabilité politique post-révolutionnaire. Et très vite, des djihadistes Français qui sont devenus très importants au sein de l’EI sont passé par Tunis pour profiter de cette ébulition djihadiste à deux heures de vol de Paris (Boubaker el Hakim, Salim Benghalem et bien d’autres). Là encore, dans l’indifférence générale.

Et puis un autre détail important: les gens qui avaient créé cette organisation c’était pas n’importe qui dans le djihad international. C’était ceux qui avaient assassiné le commandant Massoud en Afghanistan, des lieutenants de Ben Laden, des hauts cadres d’Al Qaida Europe…

Et il y avait encore un autre indice: dès 2012, j’ai vu les mosquées se vider de moitié en Tunisie. Pas parce que les gens priaient plus, mais parce qu’ils partaient en Syrie. Les bateaux ne partaient plus vers l’Europe, ils avaient déplacé leurs espoirs du terrain économique au terrain spirituel.

Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi c’est toi qui t’es retrouvé à couvrir ce problème, pourquoi tu étais le seul, pourquoi les autres n’ont rien vu? Il y avait d’autres journalistes que toi en Tunisie à l’époque, tu n’étais pas le seul correspondant français?

Parce que je les ai vus très tôt, alors que tous les regards médiatiques n’étaient pas sur eux mais sur les lendemains de la révolution. Quand t’es confronté à quelqu’un qui te dit ouvertement «je suis salafiste djihadiste, je rêve d’aller combattre en Syrie, Ben Laden c’est comme mon père, les apostats il faut les tuer», tu bloques. C’est un discours qui ne peut pas laisser de marbre, surtout après une révolution censée être démocratique. Peu de journalistes ont été confrontés à ça, peu de journalistes ont assisté à l'émergence de ce mouvement dans les quartiers populaires de Tunis. C’est pour ça que ça m’a habité. J’avais besoin de comprendre et d’expliquer.

Mais il y a forcément une quête un peu plus personnelle: tu as fait des sacrifices pour comprendre ce phénomène, ça a été dur. Et encore une fois, il y avait d’autres journalistes à l’époque en Tunisie, les banlieues ne leur étaient pas moins accessibles qu’à toi. Que Romain Caillet se soit retrouvé spécialiste du sujet alors qu’il arrivait de ce milieu-là, c’est logique, mais toi?

Oui c’est devenu une quête personnelle parce que je me demandais pourquoi on peut devenir comme ça.

Tu t’es dit qu’on avait peut-être tous cette possibilité en nous?

Je n’ai jamais osé me poser la question comme ça.

Je me suis plutôt posé la question dans le sens inverse: quelles sont les variables qui sont susceptibles de générer cette possibilité chez un acteur social? En d’autres termes: cela n’arrive pas à tout le monde (contrairement à un certain discours institutionnel). Sur la base de mes entretiens, j’ai tenté d’établir des facteurs religieux, politiques, familiaux, ethniques, historiques, sociologiques, psychologiques, parfois même sexuels mais aussi des déterminants sociaux, qui constituent ce substrat favorable à la bascule. Même si je considère aussi qu’on ne nait pas mais qu’on devient djihadiste.

Mais c’est vrai que je me suis toujours intéressé aux gens qui sont à la marge: j’ai toujours eu plus d’intérêt pour les extrêmes du champ politique que pour Emmanuel Macron; en correspondance à l’étranger je serais mieux à Erbil qu’à Washington. Je pense que oui il y a sans doute des raisons personnelles chez moi qui ont fait que j’allais vouloir le comprendre, faire l’effort de consacrer ma vie à ça. Je me suis demandé comment un être humain pouvait basculer dans la banalité du mal.

Et donc tu as travaillé ton sujet, et en mars 2014 tu sors ton premier livre, Les Djihadistes français. Et là tu te retrouves confronté au déni français?

Ce n’était pas du tout le même déni qu’en Tunisie. C’est tout ce qu’on a vu le fameux soir de l’émission de «Ce Soir ou jamais». J’en reparle souvent parce que c’était un cas d’école. J’ai eu tous les anathèmes ce soir-là. On m’a accusé de vouloir faire monter les populismes, on m’a accusé de vouloir jouer sur les peurs et les fantasmes. De vouloir justifier des politiques pour réprimer les musulmans. Et puis l’avocat William Bourdon m’a carrément asséné le coup de grâce en me disant que je n’y connaissais rien. Fin du game.

 

Comment tu expliques qu’ils aient été si nombreux à réfuter ce que tu disais?

Il n’y avait que des gens qui pensaient connaître le sujet mais n’avaient jamais bossé dessus. C’est le reproche que je fais à Raphaël Liogier, présent ce soir-là sur le plateau (et qui, par ailleurs, en amphi, dans une autre vie, m’avait enseigné les fondamentaux de la sociologie), est-ce que vous avez déjà seulement parlé à un djihadiste? Et l’évidence était que non. Comment on peut parler d’acteurs sociaux sans avoir jamais discuté avec eux? On ne peut que se tromper...

 

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