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15 Feb

Comment la contrebande du pétrole libyen saigne le pays à blanc (Middle East Eye)

Publié par MEE  - Catégories :  #Libye, #Contrebande, #Pétrole, #Pillage

Des milices armées bénéficiant de complicités auprès de la police et des garde-côtes expédient illégalement vers l’Europe le pétrole libyen, en collusion avec diverses mafias

Le pétrolier Captain Khayyam amarré en février 2016 à Tripoli. Il a été arrêté par les garde-côtes au motif que l’équipage était coupable de contrebande de gazole (AFP)
 

TRIPOLI - Sabratha se trouve à l’extrémité de la côte ouest de la Libye. Fondée par les Phéniciens et renommée pour ses ruines romaines antiques, cette ville a, à diverses époques plus récentes, été contrôlée par Mouammar Kadhafi, puis par les rebelles opposés au gouvernement et enfin par le groupe État islamique (EI).

Or la ville est aujourd’hui devenue un repère de combattants et le refuge de contrebandiers de carburants qui ont fait de cette côte historique du littoral d’Afrique du Nord le haut lieu de leurs activités.

« Toute la région vit de la contrebande de carburants, surtout maintenant que la Lybie est à court d’argent. Toute l’économie pâtit de cette anarchie et de cette corruption rampante »

- Davide, ingénieur italien

« Si vous patientez jusqu’à la tombée de la nuit, vous verrez des dizaines d’hommes affairés à remplir les navires de carburants », explique Davide à Middle East Eye. Ce n’est pas son vrai nom : cet ingénieur – la cinquantaine, originaire du nord de l’Italie, en poste depuis des années en Libye occidentale – a demandé à conserver l’anonymat pour raisons de sécurité.

« J’ai vu des dizaines de navires, des dizaines de pétroliers quitter la côte de Sabratha, sous les yeux du garde-côte local », raconte-t-il. « Les milices armées qui contrôlent la région entre Zawya et Sabratha se sont réparti les zones d’intérêt avec la complicité de la police et du garde-côte du coin ».

À LIRE : Alger, Tunis et Le Caire réunies en vue d’un nouvel accord en Libye

Le carburant, explique-t-il, est expédié sur divers ports dans toute l’Europe « sous les yeux de ceux qui sont censés contrôler les côtes. C’est un secret de polichinelle ».

Il affirme que les milices de Hneesh et le clan de Dabbashi – deux des mafias les plus puissantes en Libye occidentale – contrôlent la contrebande de carburants et la traite humaine. Quand ils se querellent, la plus fréquente façon de résoudre leurs problèmes c’est d’en venir au conflit armé.

« Les autorités censées contrôler la région sont constamment menacées de mort », indique Davide. « C’est pourquoi, s’ils remarquent des mouvements louches, ils ne font pas de signalement. Toute la région se nourrit de la contrebande du carburant, surtout maintenant que la Libye est à court d’argent. L’économie toute entière pâtit de cette anarchie et de cette corruption rampante ».

Puissance des contrebandiers

La Libye a davantage accès aux réserves de pétrole brut que tout autre pays d’Afrique. Elle a toujours compté sur ses exportations de carburants pour soutenir son économie.

Fin janvier, elle pompait 715 000 barils de pétrole par jour – son plus haut niveau de production depuis 2014. Mais c’est un peu moins de la moitié du 1,6 million de barils pompé avant la révolution de 2011. Or, une grande partie du pétrole, extrait du sol dans le contexte du chaos endémique libyen, est désormais siphonnée par les contrebandiers.

 

Au sud de Tripoli, juillet 2014. Énorme incendie dans un réservoir de pétrole : la guerre civile paralyse la production pétrolière du pays (AFP)

 

D’après les autorités libyennes, cette contrebande a déjà coûté plus d’un demi-milliard de dinars aux caisses de l’État – 360 millions de dollars environ. Pour avoir une idée de l’ampleur d’un tel chiffre, il faut savoir qu’en 2016 les recettes de la Libye ont été estimées à 5,8 milliards de dollars, et ses dépenses à 13,7 milliards...

Selon la police libyenne, les contrebandiers de carburant se servent de petits bateaux et de pétroliers d’une capacité allant jusqu’à 40 000 litres de produit raffiné. La cargaison des navires de Sabratha est alors envoyée sur Malte, à quelque 250 kilomètres de la côte libyenne, ainsi qu’en Sicile, où elle est vendue avant d’avoir atteint l’Italie métropolitaine.

Dès le lendemain des accusations lancées par Sanalla, la principale source d’énergie électrique de Zaouïa, une ville d’environ 200 000 habitants environ, a été coupée. La Libye occidentale s’est retrouvée privée d’électricité pendant plusieurs jours

Le 27 janvier, Sadiq al-Sour, l’avocat général du Gouvernement d’union nationale (GNA), a annoncé une grande enquête sur la corruption du secteur pétrolier, qui inspectera la contrebande de produits raffinés depuis la Libye vers l’Italie, Malte, Chypre et la Grèce. Mais  la puissance des contrebandiers peut s’avérer immense.

Le 4 janvier, Mustafa Sanalla, président de la National Oil Corporation (NOC), a accusé les gardes de la Petroleum Facility (PFG) – corps officiel en charge de la protection des équipements pétroliers – de corruption et de complicité avec les contrebandiers nationaux et internationaux.

À LIRE : Libye : le projet occidental a échoué, il est temps de mettre les vrais joueurs autour de la table

La réponse n’a pas été longue à venir. Dès le lendemain des accusations lancées par Sanalla, la principale source d’énergie électrique de Zawiya, ville d’environ 200 000 habitants, a été coupée. La Libye occidentale s’est retrouvée privée d’électricité pendant plusieurs  jours.

« La région autour de Zaouïa est sous la coupe des cartels du carburant », affirme Davide à MEE. « J’ai entendu dire que des milices armées installent des postes de contrôle armés et planifient le blocage des routes pour que leurs camions-citernes puissent atteindre le port sans encombres.

« À Sabratha, tout le monde m’a dit que les milices libyennes ont passé des accords avec les familles mafieuses siciliennes, qui ont la main mise sur les carburants de contrebande passant au large des côtes italiennes ».

L’Europe ne veut pas aider les Libyens

Or pendant que les contrebandiers s’enrichissent, la plupart des Libyens souffrent. Le dinar ne vaut désormais guère plus que le papier sur lequel il est imprimé. Et plus le pays s’appauvrit, plus le ressentiment populaire se généralise.

À Tripoli, les clients des banques se ruent par centaines aux guichets. Ils veulent toucher leur argent. Mais il s’est évaporé : en Libye, les espèces sonnantes et trébuchantes sont le pré carré des contrebandiers du carburant et des trafiquants d’êtres humains, ce n’est pas pour le Libyen moyen.

« Les Européens ne sont plus les bienvenus, désormais. Leur présence relève de l’exploitation. C’est du vol pur et simple »

Nasser a 60 ans et sept enfants : il y a de cela quelques années, c’était un prospère vendeur de voitures. Aujourd’hui, il ne lui reste plus que quelques milliers de dinars à la banque.

Chaque matin Nasser, qui préfère garder l’anonymat pour raisons de sécurité, se rend à sa banque. Et quand il arrive au guichet chaque matin, le caissier lui répète la même chose : il n’y a pas de liquide.

Nasser en a par-dessus la tête. « Aucun de vos gouvernements [européens] n’accepte de nous aider », reproche-t-il. « Vous restez accoudés à la fenêtre, à regarder d’un œil distrait les gens qui se noient en mer. Vos gouvernements, en Europe, organisent en Méditerranée de grandes opérations militaires, que vous les appeliez Sophia, Triton ou Frontex, mais ce n’est que de la propagande.

À LIRE : Le plan secret de la Russie en Libye

« Pendant ce temps-là, le long de nos côtés, des crimes dramatiques sont perpétrés chaque jour, dans l’indifférence générale ».

Lors d’un sommet de l’UE le 3 février, des dirigeants européens se sont engagés à dépenser 200 millions d’euros pour mettre un terme à la migration illégale et à la contrebande le long des côtes d’Afrique du Nord. Cette rencontre, tenue après l’Opération Sophia, était destiné à contrecarrer la contrebande et plusieurs gouvernements estiment que c’est un échec.

Tout le monde en profite, prétend Nasser – sauf le citoyen lambda. « Personne ne se risquera à mettre les pieds dans le plat parce que nos ressources énergétiques profitent à chacun et tout le monde. Cela fait des années que les pays européens en bénéficient.

« Les Européens ne sont plus bienvenus, désormais. Leur présence relève de l’exploitation. C’est du vol pur et simple ».

Le rôle des clans

Aujourd’hui, la route côtière qui relie Tripoli à Sabratha – deux des plus grandes villes libyennes – est fermée à cause des affrontements quotidiens entre milices armées. Le nombre de morts et de personnes kidnappées ne fait que croître d’un jour à l’autre.

Ici, ENI, principale compagnie italienne dans l’énergie, tourne malgré tout à plein régime, même lors des heures les plus sombres de la guerre civile.

 

Février 2016 : des membres d’une brigade d’« Aube en Libye » déambulent dans Sabratha, où les contrebandiers prospèrent sur le chaos (AFP)

 

De nombreux ouvriers employés chez Mellitah Oil and Gaz, filiale libyenne d’ENI, ainsi que quelques résidents locaux, prétendent que la tribu de Dabbashi a passé des accords visant à garantir la sécurité des géants de l’énergie – accords aussi confidentiels que juteux.

Or, une lettre datée d’août 2015 a été remise à MEE par une source employée par les services de sécurité libyens. On y lit que le « bataillon du martyr Anas Dabbashi a pris les mesures nécessaires à la protection de la base et monte la garde devant le portail, comme sur la route reliant le complexe et l’entrée ouest de Sabratha ».

QUI CONTRÔLE LA LIBYE ?

La lettre est signée, prétend la source, par des représentants de Mellitah et du clan Dabbashi. À ce jour, ni Eni ni la Mellitah Oil and Gaz n’ont souhaité répondre aux questions des médias.

On prétend aussi que le clan de Dabbashi est impliqué dans la traite des êtres humains, de carburants et le trafic d’armes, ont révélé les services de renseignements libyens à MEE. L’année dernière, le maire de Sabratha a publiquement accusé le clan de Dabbashi d’avoir dissimulé la présence de combattants d’EI dans la région et d’avoir commandité l'enlèvement de quatre ouvriers italiens en 2016.

Des sources confidentielles au sein du gouvernement libyen prétendent que les milices armées font chanter les compagnies étrangères et leur prélèvent des pots-de-vin pour qu’elles puissent continuer à opérer dans la région : paiements en liquide ou carburants acceptés.

 

L’effet domino

D’après le renseignement libyen, la corruption a atteint de tels niveaux que des commissariats et des groupes entiers de garde-côtes sont ouvertement impliqués dans ces trafics criminels, surtout dans la région de Sabratha et Zaouïa.

À Tripoli, Abdrazaq Alshneti, responsable des relations extérieures à l’agence anti-immigration du ministère de l’Intérieur, déplore l’absence de soutien de la part des gouvernements occidentaux.

Aujourd’hui, le pays est plongé dans le chaos. La sécurité n’existe plus du tout. Tant que la Libye restera aussi dangereuse, les gouvernements occidentaux ne s’occuperont pas de nous

- Abdrazaq Alshneti, ministère de l'Intérieur

« C’est l’effet domino », affirme-t-il à MEE. « Nous avons été abandonnés. Maintenant le pays est en proie au chaos. La sécurité est inexistante. Tant que la Libye restera aussi dangereuse, les gouvernements occidentaux ne s’occuperont pas de nous ».

Selon Alshneti, ces mêmes milices impliquées dans la contrebande de carburant sont aussi largement impliquées dans la traite humaine à Tripoli. Cette ville abrite au moins une douzaine de centres de détention illégaux gérés directement par les milices armées… C’est un état de fait qu’il est urgent de rectifier, sans quoi la Libye ne changera jamais.

« C’est bien plus qu’un problème politique », avertit Alshneti. « Tant que la Libye ne se sera pas dotée d’une armée nationale efficace, il est illusoire d’espérer voir l’avènement d’un gouvernement d’unité nationale ».

 

Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabiès.

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