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Briser le silence sur le lobby israélien (Palestine Chronicle )

par Jeffrey Blankfort 4 Mars 2017, 02:42 Israël Lobby Palestine USA Collaboration Colonialisme

Briser le silence sur le lobby israélien
Par Jeffrey Blankfort | 26 Mars 2007
Article original : Jeffrey Blankfort: Breaking the Silence on the Israel Lobby
Palestine Chronicle

Traduit par Sylvie Jolivet, ASI

Briser le silence sur le lobby israélien (Palestine Chronicle )

Un samedi de la mi-février, il y a un peu moins d’un an, j’ai vécu deux expériences : l’une très positive et prometteuse, l’autre négative et dérangeante. La première a eu pour cadre le Marin Community Center – Centre municipal du comté de Marin – de Mill Valley, situé sur la rive opposée de la baie de San Francisco. Là, plus de 200 personnes (210 inscrits), et pas de celles que l’on pourrait désigner comme faisant partie des « suspects habituels », sont venues assister à un colloque sur le conflit israélo-palestinien, où intervenaient Raja Shehadeh, chercheur  en droit, Jess Ghannam, professeur, tous deux palestiniens, Yael Ben-Zvi, chercheur israélien basé à Stanford, et moi-même.

L’événement était sponsorisé par une toute nouvelle association « If American knew » – Si les Américains savaient –  créée par une habitante du comté de Marin, Alison Weir, qu’une visite à Gaza en 2002 avait poussé à agir en faveur de la cause palestinienne. Les interventions dans leur ensemble ont reçu un accueil positif mais l’enthousiasme qu’a suscité la mienne a été révélateur, puisque le thème que je traitais était celui du lobby pro-israélien et de son influence néfaste sur la classe politique américaine.

J’imputais une grande part de responsabilité, dans l’escalade de violence de ce conflit, aux agissements de la communauté juive américaine et à ceux de personnalités juives influentes intervenant de façon indépendante, qui s’évertuaient depuis des années à bâillonner, intimider et marginaliser toute critique à l’égard Israël.

Je m’attendais à un tollé de la part de mon auditoire car je savais par expérience que le Comté de Marin avait toujours été un autre « territoire occupé » mais personne, y compris parmi les nombreux juifs présents, ne s’est opposé à mes propos et à mes arguments.

Ce qu’ils ont entendu et vu était une démonstration factuelle et visuelle sur le pouvoir que les partisans d’Israël exercent à tous les niveaux sur le Congrès et sur les politiques et, fait accablant, l’efficacité à terme de leurs manœuvres pour empêcher toutes les coalitions anti-guerre et anti-intervention, aussi mesurées soient-elles, comme celle du mouvement « US Out of the Middle East« , d’adopter une quelconque position sur le conflit.

Après mon intervention et les applaudissements qui l’ont suivie, un certain nombre de personnes, juives et non-juives, ainsi que plusieurs étudiants se sont approchés pour me demander des précisions.

Je me suis ensuite rendu à Berkeley pour participer à une deuxième conférence de trois jours organisée par « Students for Justice in Palestine » – Mouvement des étudiants pour la justice en Palestine – dont l’ordre du jour n’incluait pas la question du lobby pro-israélien.

J’arrivai pendant la présentation de Phyllis Bennis. Cette dernière est membre de l’Institut d’Etudes Politiques, un think tank libéral de Washington, et elle est l’une des porte-parole de gauche les plus connues sur le conflit israélo-palestinien. On peut l’entendre fréquemment sur Radio KPFA et d’autres chaînes du Pacifique. Toutes ces dernières années, comme la plupart des autres « experts » de « gauche », à l’exception notable du chroniqueur Alexander Cockbum et du Professeur Ed Herman, elle n’a jamais reconnu, ni même accepté d’aborder la question de l’influence du lobby pro-israélien sur la politique américaine au Moyen-Orient, en dépit de l’indubitable évidence de l’existence et de l’influence d’un tel lobby.

Ce qui s’est produit lorsque je suis arrivé dans l’auditorium est étonnant. M’apercevant dans le fond de la salle où j’étais assis à côté d’un ami, elle a interrompu son discours de but en blanc et, en élevant la voix, a laissé échapper : « Le Congrès n’est pas un territoire occupé par Israël« .

J’ai supposé qu’elle faisait référence à un article que j’avais écrit dix ans auparavant et qui avait été publié dans l’édition de 1992 du magazine  City Lights, dont l’intitulé était : « Territoire occupé : le Congrès , la responsabilité du lobby israélien et des juifs« . Dans cet article, j’avais critiqué le silence de la gauche pro-palestinienne à l’égard du  lobby pro-israélien. Ma réponse à Bennis a été immédiate : » Oui, c’en est un! », ai-je répondu à voix haute. « C’est faux » a -t- elle rétorqué, l’air mécontent, et elle a repris sa description de l’effort déployé par quelques membres du Caucus noir du Congrès à propos de l’utilisation illégale d’armes américaines par les Israéliens contre des civils palestiniens.

A l’heure du débat, il est apparu évident qu’elle ne voulait pas que je prenne la parole. Prenant son temps pour répondre à une question sur le type d’action qu’il était possible d’entreprendre pour soutenir la cause palestinienne, elle semblait pratiquer l’obstruction, attendant visiblement que l’heure du débat soit close. Et quelles actions préconisait-elle ? Croyez le ou non, elle conseillait d’écrire des lettres aux rédactions une fois par semaine. Une véritable soupape de sécurité du système ! Mais pas question pour madame Bennis d’aller jusqu’à contacter les membres du Congrès ou de protester contre leur soutien à Israël !

Par la suite, en dépit de ses efforts pour que le modérateur donne à quelqu’un d’autre la prochaine question qu’il m’avait accordée, j’ai finalement obtenu la parole. J’ai étayé mon propos en décrivant quatre situations dans lesquelles le lobby pro-israélien avait clairement montré son influence sur le Congrès ; j’ai aussi expliqué comment « le lobby » avait écarté les membres noirs du Congrès hostiles à Israël [1] et essayait à présent de faire la même chose avec la principale opposante du moment, Cynthia McKinney, d’Atlanta.

J’ai ensuite pris à partie le mouvement anti-guerre. J’ai expliqué que, comme tout autre entité politique de la société américaine, les pro-israéliens juifs qu’il comptait dans ses rangs, ainsi que ceux parmi ses membres qui craignaient d’attiser « l’antisémitisme » en soulevant la question du lobby pro-israélien, contribuaient non seulement à geler tout débat sur cette question mais aussi à soustraire, en l’isolant, la cause palestinienne de l’agenda du mouvement.

Quelqu’en soient les causes, ai-je insisté, aucune excuse n’était valable pour justifier le silence du mouvement au sujet du lobby et ses génuflexions à l’égard des « sensibilités juives » sur le conflit.

A la fin de mon intervention, Bennis et son co-intervenant, un professeur juif, n’ont pas dit un mot. Après la conférence, je suis descendu la saluer et lui ai dit en plaisantant qu’elle n’avait pas encore compris le rôle du lobby israélien. Cela ne l’a pas fait rire et elle m’a dit de façon très inamicale : » La question est close et l’était déjà… ». Fin de la conversation.

Ce qui est dérangeant, c’est que sa position sur le lobby pro-israélien est identique à celle observée depuis longtemps par Noam Chomsky et les professeurs Joel Beinin de Stanford et Stephen Zunes de l’Université de Floride du Sud (USF). Elle a adopté cette position déconcertante depuis qu’elle s’est installée à Washington où, pour toute personne politiquement avertie, le pouvoir du « lobby » est un dû.

On peut mettre au crédit de ces personnes, et de Chomsky en particulier, le travail d’information qu’ils ont consacré au conflit israélo-palestinien au travers de leurs écrits et conférences. Mais leur refus de reconnaître et de mettre en cause l’aspect du conflit interne aux Etats-Unis est indéfendable et ne peut rester plus longtemps incontesté.

[En 1989, Zunes a rédigé pour le Parti progressiste un excellent papier sur le pouvoir du lobby pro-israélien ; mais il a rapidement révisé son point de vue, peut-être après avoir réalisé que dire du mal des juifs est le moyen le plus sûr d’être marginalisé dans le milieu universitaire américain. Ce qui ne change rien à la réalité des faits et des citations de son article.]

Dans son récent ouvrage, Tinderbox (Poudrière), il écrit que les Arabes ont eu tort de juger Israël responsable de leurs difficultés, ce pays étant en réalité victime de la politique américaine. Zunes voudrait nous faire croire qu’Israël est contraint de jouer, pour les Etats-Unis, le même rôle que celui joué par les juifs à l’époque féodale, lorsqu’ils servaient d’intermédiaires entre les seigneurs et les serfs. Cette analyse viserait à nous convaincre qu’Israël et ses partisans juifs actuels sont en quelque sorte dans la même posture précaire que celle où se trouvaient les juifs européens quelques siècles en arrière. Comparaison absurde. Autrefois, les juifs étaient en position de faiblesse. Ils sont aujourd’hui en position de force plus qu’ils ne l’ont jamais été.

Zunes occulte le fait que les pro-israéliens juifs constituent de loin l’apport financier le plus important du Parti Démocrate et qu’ils ont l’hégémonie sur des secteurs médiatiques : cinéma, TV, radio et presse. Depuis 1978, la somme d’argent versée par le seul AIPAC (American Israel Public Affairs  Committee) s’élève à plus de 34 millions de dollars ; par comparaison, les 6 millions de dollars versés durant plus de dix ans par Enron à la plupart de ces mêmes politiciens sont pointés du doigt en tant qu’exemple d’abus du système.

Dans ces 34 millions, ne rentrent en ligne de compte ni le « soft money » (l’argent hors subventions) ni les contributions de juifs fortunés. A titre d’exemple : les 1,1 millions donnés à Al Gore par le magnat de l’immobilier Nat Landow, ou les 1,5 millions de dollars versés à Joe biden il y a quelques années par Walter Shorenstein, le plus grand détenteur de propriétés commerciales de San Francisco, anciennement responsable  du comité central du Parti Démocrate et membre du Conseil d’Administration de l’AIPAC.

Sur le site web du magazine Mother Jones, on peut trouver la liste des principaux donateurs des deux partis politiques durant le cycle 1999-2000. Rien que pour le Parti Démocrate, huit donateurs sur dix sont des juifs, à une exception près, celle de Carl Lindner, de Chiquita Banana, qui a également fait une donation au Parti Républicain. Parmi ces dix principaux donateurs, on trouve Haim Saban, actuellement administrateur de l’Université de Californie, nommé à ce poste par le Gouverneur Gray Davis, en février 2001. Saban, un Israélien juif né en Egypte, a versé au cours de cette mandature 1,250,500 $ aux Démocrates, ce qui le place au cinquième rang des donateurs. Cette année, sa contribution de 7 millions de dollars est la plus élevée que le parti ait jamais reçue.

Saban, qui a fait fortune en créant la série Power Rangers (Mighty Morphin Power Rangers) sur Fox Tv, a également fait construire le Haim Saban Center à Washington où s’est tenu l’été dernier un meeting de l’AIPAC, un lobby israélien officiellement reconnu regroupant des étudiants des universités de tout le pays. Priorité de ce lobby : comment contrer l’activité pro-palestinienne sur les campus et combattre les campagnes de prétendue diffamation contre Israël comme par exemple celle qui a été lancée par le mouvement Students for Justice in Palestine (mouvement étudiant pour la justice en Palestine). Pour  toute autre lutte politique et sociale de ce pays, nous savons qui arrose la partie adverse et le nom des lobbies correspondants de Washington, celui du pétrole par exemple, ou du matériel de guerre, du tabac, des armes, de l’assurance ou de la banque, de l’hôpital et de la santé, du transport aérien, etc.

Pourquoi le lobby pro-israélien est-il un sujet tabou au sein de la gauche et des mouvements pour la paix ? Pourquoi ce sujet n’était-il pas à l’ordre du jour de la Conférence de Berkeley ce weekend ? Les rencontres étaient prévues sur trois jours, laissant aux organisateurs assez de temps pour le prévoir. Pourquoi n’y a-t-on pas discuté de l’échec des mouvements pour la paix et contre la guerre, à intégrer dans leurs revendications globales la question du conflit israélo-palestinien ?

Ces questions doivent être posées et obtenir des réponses. Ceux qui essaient de noyer le poisson en nous servant un discours comme celui de Phyllis Bennis doivent être mis au défi de s’expliquer et d’accepter un débat sur le rôle des lobbies, non seulement dans la politique mais également dans l’agenda du mouvement pour la paix.

En ce qui concerne Bennis, j’ai appris plus tard, par une personne agissant contre les sanctions en Irak, qu’elle avait pris parti un peu plus tôt ce jour-là en faveur de sanctions militaires contre l’Irak, afin d’empêcher ce pays de se doter « d’armes de destruction massive ».

Jeffrey Blankfort | 26 Mars 2007

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