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Me Baratelli et le « travail de cochon » (Billets d'Afrique)

par BdA 10 Mars 2017, 02:04 Bolloré Bastamag Plainte Médias Françafrique Cameroun France

Me Baratelli et le « travail de cochon » (Billets d'Afrique)

Un procès en diffamation, c’est comme une campagne électorale ou un entretien d’em­bauche : certains prennent parfois des libertés avec la réalité, en pariant implicitement sur le fait que personne ne fera l’effort ou ne trouvera le temps de vérifier les affirmations – et sur­ tout pas les juges, débordés de travail, dans une institution judiciaire dépourvue de moyens.

Comme dans ses questions aux préve­nus et lors de sa plaidoirie, l’avocat de Bolloré a fustigé un article « truffé d’erreurs » et le « travail de cochon » de la journaliste Nadia Djabali (qu’il a, à force peut­-être d’avoir du mal à se souvenir de son nom, fini par désigner « la pigiste  » comme pour mieux la dégrader), nous ne résistons pas à l’envie de recouper quelques unes de ses propres affirmations.

 

« Mensonge »

La plus grossière, évidemment, lorsqu’il évoque la condamnation en 2010 de « Benoît Collombat, qui est un des rédacteurs en chef de France Inter  » (ce journaliste de la rédac­tion sera heureux d’apprendre une telle pro­motion) pour les passages de son reportage de 2009 au Cameroun « sur le rail, sur le port de Douala et sur les plantations ». Pas de chance, car l’avocat de Bastamag a dénon­cé ce « mensonge » de son confrère dans sa plaidoirie, le jugement de 2010 [1] rejette l’ac­cusation de diffamation pour la partie de son reportage dédiée aux plantations de la Soca­palm – ces mêmes plantations dont parle l’article incriminé de Basta. Me Comte est aussi revenu sur une argutie de son confrère, qui avait expliqué au début de sa plaidoirie, presque la main sur le cœur, qu’il avait été « obligé » de faire appel contre les deux blo­gueurs amateurs : en faisant appel du juge­ ment concernant Bastamag, Rue89 et la blogueuse Dominique Martin-­Ferrari, cou­pables à ses yeux d’une faute professionnelle, cela l’amenait automatiquement à poursuivre les blogueurs, « par effet dévolutif de l’appel  ». « N’y voyez ni la main de Vincent Bol­loré, ni la froideur de Me Baratelli. Ni vous ni moi ni pouvons rien, c’est la loi, c’est au Palais Bourbon que ça se passe ». Une inter­prétation de la loi que Me Comte a dit ne pas comprendre et contredite (« si ! On pouvait se désister ») en accusant Me Baratelli d’avoir voulu se cacher derrière « un mensonge », car « c’était possible, c’est juste qu’on avait été condamné à verser [une indemnité] » à l’un des prévenus pour procédure abusive, et qu’il n’était pas question de laisser passer ça.

 

« L’erreur est humaine »

D’autres approximations sont passées plus inaperçues. Par exemple lorsque Me Ba­ratelli s’est étranglé que le rédacteur en chef de Bastamag, Ivan du Roy, ait fait à l’au­ dience le parallèle entre la participation im­portante de Bolloré dans la holding Socfin (38,75%) et l’idée communément admise que « le groupe Bolloré contrôle le groupe Vivendi  », maison mère de Canal+ : « Mais les mots ont un sens ! (...) C’est rigoureuse­ ment inexact. (...) Bolloré a acquis 5, puis 10, puis 15 et aujourd’hui 15,4 % du groupe Vivendi. (...) Vincent Bolloré a été élu pré­sident du Conseil de surveillance du groupe Vivendi ». Un chiffre à virgule, ça impres­sionne, ça fait rigoureux.. même si on ne sait pas d’où il vient. Alors citons­-en deux autres : le dernier rapport d’activité de Bolloré évoque, comme le site web du groupe, une participation de 14,4 % au capital de Vivendi fin 2015 ; le site de Vivendi parle de 20,66 % de capital à la mi-­octobre. Dans tous les cas, pas sûr que la démonstration de la différence d’influence avec celle au sein de Socfin soit si éclatante. Surtout, quand en fin de plaidoirie, Baratelli évoque un Bolloré « propriétaire de Havas, de Direct Matin, aujourd’hui de Ca­nal + ». Mais comme il le disait pour railler les journalistes, « l’erreur est humaine ». L’arbre qui cache la plantation Autre affirmation un peu trop hâtive : « Nous n’avons aucune activité, bien que nous ayons 58 000 salariés et que nous soyons présents dans 155 pays, qui se rap­ porte aux plantations de caoutchouc ! (...) Avez­vous vu sur le site internet de Bolloré quelque chose [à ce sujet] ?  » Il se trouve que le rapport d’activités 2011 du groupe (le der­nier disponible lors de la publication de cette article par Bastamag) expliquait, p. 35 : « Le Groupe Bolloré est aussi directement présent dans le secteur des plantations au Came­roun, où sa filiale SAFA Cameroun exploite une plantation de près de 9 000 hectares de palmiers à huile et d’hévéas. » En quoi le fait que ça ne soit plus le cas aujourd’hui, puisque Bolloré a récemment cédé la Safa­cam (à une filiale de la Socfin !), devrait lui permettre de réécrire un article de 2012 ? De même, insistant sur le fait que son client n’avait pas son mot à dire sur la gestion des filiales de la Socfin, comme la Liberia Agricul­tural Company (LAC) épinglée dans l’article de Bastamag, il s’est risqué à un « Bolloré ignorait l’existence de la LAC ! (...) Enten­dez juste ce genre de choses !  ». Mais est­-il en­tendable qu’en étant administrateur de Socfin (une fonction rémunérée), Vincent Bolloré ignore l’existence d’une filiale libérienne que mentionnent les rapports d’activi­té de son groupe ? Par exemple, en 2011 donc avant cet article (p.35) : «  En Afrique, [Socfin] possède également de nombreuses implantations dans différents pays (...). Il est également présent au Nigeria et au Libe­ria ».
Et puisque les mots ont un sens, on peut aussi s’interroger quand Me Baratelli affirme un peu plus tard que «  le groupe Bolloré n’exploite aucun hectare de plantation de par le monde !  » et que la production agri­cole ne fait pas partie des « quatre métiers  » du groupe. Car le rapport d’activités 2015, publié en avril dernier, le rappelle (p.37) : « Le Groupe Bolloré possède également trois fermes aux États­-Unis représentant près de 3 000 hectares. Un nouvel investissement est prévu pour transformer les cultures ac­tuelles (soja, coton,...) en oliveraies d’ici deux ans. Enfin, le Groupe est aussi action­naire et exploitant de domaines viticoles dans le sud de la France, en zone d’appella­tion "Côtes de Provence", dont le cru classé Domaine de La Croix et le Domaine de la Bastide Blanche. Ces domaines représentent une superficie totale de 242 hectares, dont 116 hectares de droits viticoles qui pro­duisent plus de 600 000 bouteilles par an. » Bon, tout est question de savoir ce qu’on ap­pelle « plantation » ou « métier » : à ce stade de sa plaidoirie, Me Baratelli devait être foca­lisé sur les activités africaines de Bolloré – les seules à entraîner autant de poursuites en justice de journalistes et d’associations.

[1] . Le jugement est disponible sur le site internet de Survie

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