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Comment les groupes armés pillent les banques libyennes (Middle East Eye)

par MEE 12 Avril 2017, 06:49 Libye Chaos Pillage Banques

En pleines inflation et crise bancaire, les manifestants ont réclamé le retrait des milices accusées de violences à Tripoli

Une brouette d'argent est poussée dans les ruelles étroites de Souq al-Turk, mars 2017 (MEE/Taha al-Sayeh)

 

TRIPOLI – Les habitants mécontents sont descendus dans les rues de Tripoli par milliers le 17 mars, dans l’espoir de récupérer leur ville. Ils ont scandé à l’unisson des slogans appelant à une armée et à une police forte pour en finir avec la loi des milices. Comme la nervosité était perceptible, les slogans politiques semant la discorde et les insultes ont provoqué la colère d’hommes armés qui ont dispersé la foule à coups de feu.

« Nous mangeons du baryush, nous ne mangeons pas le pain des gens », disait une des pancartes. Le baryush, une brioche en forme de croissant, populaire à Tripoli, n’incarne pas seulement la culture urbaine du café inspirée des Européens, il est aussi un symbole de résistance.

En 2013, des brioches ont été distribuées pendant les manifestations comme un symbole de résistance contre les groupes armés d’autres villes libyennes qui avaient commencé à se battre pour le contrôle de la capitale.

 

Manifestations contre la présence des milices à Tripoli le 17 mars 2017 (AFP)

 

La situation est devenue encore plus inextricable depuis 2013. Des affrontements violents ont à nouveau secoué Tripoli au mois de mars. Les acteurs engagés sont affiliés à différentes factions de la guerre civile qui dure depuis 2014. Ils peuvent avoir des différences idéologiques, mais leurs luttes intestines sont toutes motivées par l’argent.

Le soulèvement de 2011 a engendré des factions révolutionnaires puissantes qui se sont senties autorisées à bénéficier de fonds publics et à s’implanter dans la capitale. Six ans plus tard, certaines figures ont pu changer, certains jeunes combattants ont pu entrer sur scène – mais le sentiment d’être légitime persiste.

Seulement maintenant, l’État n’est plus en mesure de donner du liquide. Alors les fonds sont pris de force.

Piller le buffet

Après la révolution de 2011, les autorités de transition ont cherché à démobiliser, mais aussi à récompenser les combattants rebelles qui avaient aidé à renverser le régime de Kadhafi. Ils ont créé de nouvelles structures sécuritaires pour intégrer les rebelles comme renforts de la police et de l’armée, et ont lancé un vaste programme de soins pour les blessés, et d’assistance pour ceux qui souhaitaient déposer les armes.

Mais le plan s’est retourné contre l’État quand quelque 200 000 combattants ont signé pour percevoir salaire et avantages sociaux – soit bien plus que ceux qui s’étaient effectivement battus pendant la révolution. Au lieu de se désintégrer, les brigades ont conservé une part importante d’autonomie. Et de nouveaux groupes armés se sont formés.

« En 2012 et 2013, le buffet était ouvert ! », se souvient Saif, qui travaille dans une banque commerciale à Tripoli, et qui, comme d’autres personnes sollicitées pour cet article, a souhaité rester anonyme de peur de représailles.

« La Banque centrale avait beaucoup d’argent provenant d’avoirs dégelés et des revenus du pétrole, et les occasions de se servir dans les coffres de l’État étaient nombreuses. »

 

Une installation industrielle à Brega : l’économie libyenne est lourdement dépendante du pétrole (AFP)

 

Le programme d’aide a connu des abus à large échelle. De nombreux bénéficiaires se sont enregistrés sous le nom de plusieurs brigades pour bénéficier de plusieurs payes, ou sont partis à l’étranger en congés payés au prétexte de soigner des blessures de guerre. Selon l'employé de banque « tous avaient des parents ou des contacts hauts placés qui s’assuraient que l’argent rentrait ».

En parallèle, les transactions financières et commerciales frauduleuses sont devenues courantes. Les gens trouvaient de nombreux biais pour exploiter le fossé de plus en plus grand entre le marché de change officiel du dinar, la monnaie libyenne, et le marché au noir.

Fin 2013, un blocus dans les ports pétroliers et des prix du brut à la baisse ont entamé les revenus : en conséquence, les dépenses publiques ont été drastiquement réduites. Soudain, les brigades ont dû chercher de nouvelles sources de financement.

« Quand les milices sont entrées dans le système bancaire, l’environnement corrompu était déjà en place et les deux se sont parfaitement entendus », raconte Saif. « Leurs contacts facilitaient l’accès et si un employé de banque refusait de coopérer, ils pouvaient lui mettre un pistolet sur la tempe. »

En plus de gérer des entreprises corrompues, les groupes armés ont commencé à saisir physiquement les locaux des banques.

« Maintenant, presque la totalité des 150 succursales bancaires sont sous le contrôle des milices. Les gardes de sécurité officiels ont peut-être les clés mais ils n'ont aucune autorité »

-Saif, employé de banque

Saif explique : « Maintenant, presque la totalité des 150 succursales bancaires sont sous le contrôle des milices. Les gardes de sécurité officiels ont peut-être les clés mais ils n'ont aucune autorité. »

Certains groupes utilisent seulement leur influence pour de petits privilèges – « de gentilles milices » selon lui. Mais les autres extorquent de l’argent aux riches clients des banques et aux entreprises, kidnappent pour des rançons et commettent des vols.

Depuis, des déficits budgétaires colossaux, la corruption et l’instabilité ont peu à peu commencé à se faire sentir. En 2015, une grave crise financière a vu des banques se retrouver à court de liquidités. « Les milices sont tirées une balle dans le pied », souligne Saif. « Elles prennent toujours ce qu’elles peuvent, mais il ne reste presque plus rien à prélever. »

Marché noir et saisies de banques 

À Tripoli, la vie continue, en dépit d’une criminalité en hausse, des accrochages et de temps en temps, des tanks dans la rue. Mais l’absence de loi et d’ordre, et la situation désastreuse des finances mettent la population à rude épreuve.

« Il est impossible de joindre les deux bouts avec un salaire qui n’a pas augmenté depuis 2011 et alors même que les prix ont explosé », se plaint Wurud, employée de banque et mère de deux enfants, qui donne aussi des cours particuliers d’anglais pour s’en sortir.

« Avant, un sachet de couches coûtait 7 dinars (4 euros). Maintenant, il en coûte 21 (14 euros). Le prix de certains légumes comme les piments a été multiplié par dix. »

« Avant, un sachet de couches coûtait 7 dinars (4 euros). Maintenant, il en coûte 21 (14 euros). Le prix de certains légumes comme les piments a été multiplié par dix »

-Wurud, mère de famille

Au marché noir, alors qu’il fallait 1,3 dinar pour acheter un dollar en 2014, il en faut maintenant, au moment où est écrit cet article, plus de sept, ce qui le rend cher pour importer les produits de consommation sur lesquels compte le marché libyen.

Les banques maintiennent un taux officiel de 1,4 dinar pour un dollar mais n’ont plus assez de devises étrangères pour les importateurs et les particuliers.

Avant le crash, les gens étaient nombreux à pouvoir se permettre se faire soigner ou étudier à l’étranger. Maintenant, si vous voulez payer pour quoi que ce soit à l’étranger, avoir recours au marché noir est en général la seule option : les banques ne laissant pas les clients faire de change à travers les canaux officiels et au taux officiel.

Les coût ont été multipliés par cinq et plus encore.

Sur marché de l’or, à Tripoli, premier marché de devises, des brouettes de cash sont poussées dans les allées étroites, à seulement un jet de pierre de la Banque centrale.

Pendant ce temps, les gens font la queue pendant des heures pour retirer leurs allocations hebdomadaires, pour des montants aussi dérisoires que 300 dinars (200 euros), de leur compte personnel, ou bien rentrent à la maison les mains vides quand la banque se retrouve à cours de liquidités pour la journée.

Sans surprise, les banques sont souvent le théâtre de bagarres, parfois mortelles. La première semaine de mars, la brigade assurant la sécurité de la banque Aman dans la rue Gurji, a tué un homme lors d’une dispute dans la file d’attente. Les habitants, choqués, ont attaqué la brigade et la banque a été incendiée après avoir été frappée par des RPG.

Le 28 mars, un homme armé a attaqué la succursale de la Banque nationale du commerce près de Souk at-Tlat, tuant un policier, blessant trois personnes et en kidnappant trois autres. « De tels incidents se multiplient précisément parce que les milices sont à court d’argent et sur la corde raide », explique Saif.

Pourquoi les milices sont populaires

Les récentes manifestations ont exprimé la frustration largement répandue devant les petits progrès faits par le Gouvernement d’union nationale (GNA) depuis son arrivée à Tripoli il y a un an.

Le GNA a hérité d’une mosaïque de brigades semi-officielles et d’agences de sécurité dont les responsabilités et les agendas souvent se chevauchent ou entrent en conflit. À l’instar de ses prédécesseurs, le GNA a choisi de travailler avec ceux qui étaient trop puissants pour être ignorés, avec la volonté de tolérer leur nouveau leadership.

Malgré l’instabilité, la plupart des brigades restent populaires. Les forces de sécurité les plus puissantes de Tripoli ont émergé comme groupes de défense révolutionnaires ou dans les quartiers et sont restés connectés à leur circonscription. Ils fournissent des services publics et assurent la sécurité, et souvent aidés par des volontaires locaux.

 

Des Libyens attendent pour entrer dans une banque à Tripol, le 14 février (AFP)

 

« Ghneiwa garde cette région sécurisée », relève Nadia en faisant référence au surnom d’Abdelghani al-Kikli, qui dirige la prétendue Force de sécurité centrale dans le quartier-Sud de Buslim. Elle enseigne dans une école tout près de là. « Nous avons eu des coupures de courants quand les lumières restaient allumées à Buslim. Il a même réussi à obtenir un transfert bancaire pour une vieille dame dont la fille était malade. Certains l’appellent Robin des Bois. »

Nadia loue aussi le travail de la Force spécial de dissuasion ou Radaa, une brigade dirigée par Abderraouf Kara, un salafiste qui débuta en 2012 par des campagnes contre la drogue, l’alcool de contrebande et la prostitution. Depuis, Kara a diversifié ses opérations : ses hommes, bien entraînés, gardent maintenant le GNA, pourchasse les combattants de l’EI et gèrent leur propre prison.

Les gens sous sa protection apprécient comment ils poursuivent les petits délinquants. « L’autre jour, une de mes amis a été volée par sa femme de ménage qui est partie avec beaucoup d’objets précieux », se souvient Nadia. « Radaa l’a trouvé en douze heures. »

Mais les chefs de brigade ne sont pas tous tenus en si haute estime. Saif se montre particulièrement méprisant envers Haitham al-Tajuri, qu’il décrit comme « le plus grand voleur » et à propos duquel il ajoute : « Il a commencé à détourner des banques en 2013 et contrôle maintenant 90 % des affaires. »

À LIRE : INTERVIEW – Aguila Saleh : « Le gouvernement de Fayez el-Sarraj n’en est pas un »

Tajuri dirige la brigade des révolutionnaires de Tripoli, la soi-disante première division de la Force centrale de sécurité. L’an dernier, un rapport réalisé par un panel d’experts des Nations unies désignés pour la Libye a laissé entendre que l’homme et ses associés d’affaires ont reçu en 2015, quelque 20 millions de dollars en garanties bancaires frauduleuses pour des importations en 2015, créant de nombreuses sociétés écrans et menaçant les employés de la Banque centrale.

Selon Saif et une autre source bien placée, cette somme ne représente qu’une fraction de l’argent que s’est appropriée Tajuri, qui depuis, a multiplié ses richesses. Malgré la triste réputation de Tajuri, le GNA le compte parmi ses alliés et récemment, sa première division a expulsé le rival « Gouvernement du salut national » de Khalifa al-Ghweil, de ses quartiers à Tripoli.

Pourtant les hommes forts comme Kikli, Kara et Tajuri sont souvent décrits comme un moindre mal comparés à d’autres groupes à d’autres endroits en Libye – en particulier dans la puissante ville de Misrata – toujours présents dans la capitale.

« Ils ne représentent pas un choix idéal, mais au moins ils sont des nôtres », admet Omar, un habitant de Tripoli.

La rancœur sous-jacente contre les étrangers s’est manifestée dans les récents affrontements. Dans les quartiers Ouest de Tripoli, les tensions couvaient depuis des semaines, les habitants réclamant le départ des brigades de Misrata et des montagnes de Nefoussa.  

La fusillade de la banque Aman, dans laquelle était impliquée une brigade de Misrata, a été un coup fatal. « Après cela, les habitants en ont eu assez et ont dressé des barricades », raconte Sara, une enseignante, qui vit dans la région.

« Pour être honnête, je me fiche de savoir qui est responsable », confie-t-elle. « Je veux juste que tous, ils nous laissent vivre en paix »

-Sara, habitante de Tripoli

Pour Tajuri, cela semble avoir été l’occasion d’ajouter une nouvelle banque à son « portefeuille ».

Le 13 mars, sa première division a pris le contrôle de la succursale de la banque nationale Hay al-Andalus jusque-là sous le contrôle d’une brigade de Misrata.

La brigade de Nuri Friwan, qui fut évincée, et qui disait être désignée par la banque, a donné vingt-quatre heures à Tajuri pour se retirer.

Mais les combats intenses qui ont suivi ont fait pencher la balance en faveur des brigades de Tripoli. Selon Sara, Kikli et Tajuri ont rejoint les habitants pour repousser les forces de Misrata et des montagnes de Nefoussa.

« Pour être honnête, je me fiche de savoir qui est responsable », confie-t-elle. « Je veux juste que tous, ils nous laissent vivre en paix. »

 

Traduit de l'anglais (original).

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