Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

De l’héritage colonial de l’Europe sur la crise des réfugiés (Middle East Eye)

par Belen Fernandez 18 Avril 2017, 04:21 Migrants Réfugiés Colonialisme Histoire Libye Afrique France

Une idée persiste dans les médias mainstream : celle que les Européens sont les véritables victimes de la crise des réfugiés, sans réflexion sur leur héritage colonial

L’an dernier, pendant une brève visite dans la ville italienne de Naples, j’ai été témoin d’une scène impliquant trois Africains qui vendaient des sacs sur le trottoir et trois agents de l’ordre italiens ostensiblement armés.

Ces derniers étaient en train d’assurer la sécurité publique en confisquant les lots de sacs et en se moquant des Africains visiblement angoissés, pendant qu’une foule de touristes les observait.

Les invasions et les pillages ne posent pas de problèmes lorsqu’ils sont menés par les bonnes personnes – mais Dieu interdit tout habitant des territoires autrefois pillés par les Européens d’essayer de survivre dans la forteresse européenne d’aujourd’hui

Ces jours-ci en Europe, en effet, le refus par la force de toute dignité aux migrants semble avoir été intégré à la liste de ce que le personnel de sécurité doit faire pendant son service.

Déshumaniser le traitement des migrants est facilité par la rhétorique péjorative de la classe dirigeante européenne : l’éternelle figure politique italienne Silvio Berlusconi, par exemple, s’était plaint une fois du fait que Milan, à certains endroits, « ressemblait trop à l’Afrique ».

Un média consciencieusement xénophobe travaille un peu plus à stimuler les peurs existentielles dans l’esprit du public européen.

Ignorer l’histoire

Lors de mes voyages réguliers en Italie – où mon passeport américain m’assure de manière arbitraire un libre accès et où je n’ai pas à risquer ma vie pour tenter d’y accéder sur un bateau bancal – les Italiens me racontent d’innombrables histoires sur les dernières offenses faites aux migrants dans le pays.

Selon les histoires, appuyées par les médias, les envahisseurs venus d’Afrique passent leur temps à compliquer, par tous les moyens possibles, la vie de la population italienne, en général en vivant comme des rois aux frais du gouvernement italien, qui leur jette joyeusement de l’argent pour contrarier son propre peuple.

 

Sur une banderole collée sur le mur d’un hôpital à Rome, en janvier 2017, on peut lire : « Ceux qui fuient la guerre en abandonnant leurs parents, leur femme et leurs enfants, ne méritent pas le respect ».

 

Certes, les invités de l’Italie s’emploient souvent au mieux à camoufler leurs conditions de vie luxueuses en habitant dans des centres pour migrants surpeuplés et insalubres, en vendant des sacs sur le trottoir et en subissant constamment le ridicule et les abus.

Pendant ce temps, les Européens, hyper attachés à la notion de territoire, qui ne jurent que par l’inviolabilité des frontières, ignorent opportunément l’histoire européenne elle-même dans leurs tentatives pour pousser toujours plus loin les attitudes moralisatrices.

Peu de temps après avoir été témoin de la crise de la police à Naples avec ces trois Africains, je suis tombée incidemment sur une importante stèle en bord de mer rendant honneur aux soldats italiens tombés « lors des guerres en Afrique » alors qu’ils étaient en train de poursuivre « la mission mondiale » de l’Italie.

Apparemment, les invasions et les pillages ne posent pas de problèmes lorsqu’ils sont menés par les bonnes personnes – mais Dieu interdit tout habitant des territoires autrefois pillés par les Européens d’essayer de survivre dans la forteresse européenne d’aujourd’hui.

 

Les véritables victimes

Dans son nouveau livre Cartes de l’exil, publié par Warscapes Magazine, le journaliste somalo-canadien Hassan Ghedir Santur remarque qu’– en plus des héritages coloniaux destructeurs européens – des machinations militaires occidentales plus récentes ont aussi contribué de manière significative aux schémas de migration actuels.

La complicité établie de l’Europe dans la production de réfugiés n’a pas produit d’introspection sérieuse

Au-delà des exemples les plus évidents, comme la destruction de l’Irak soutenue par les Occidentaux, Santur souligne que « plusieurs pays européens continuent à vendre des milliards d’euros d’armes à différents pays d’Afrique et du Moyen-Orient où la violence a contraint des milliers de personnes à fuir. »

En guise d’exemple, il cite les révélations de 2016 selon lesquelles le Royaume-Uni a signé un contrat de 4,1 milliards d’exportations d’armes à l’Arabie saoudite pendant la première année du dernier bombardement du royaume au Yémen.

 

Un marine britannique avec un fusil de gros calibre sur le pont de l’Ocean HMS pendant des exercices dans le Golfe en 2003 (AFP)

 

Et Santur d’écrire : « L’Arabie saoudite a utilisé ces armes contre les rebelles yéménites – toutes tuant trop souvent des civils – et cela alors même que les bombes à fragmentation fabriquées par les britanniques sont interdites par la Convention sur les armes à sous-munitions, un traité international dont est membre le Royaume-Uni.

Clairement, la complicité établie de l’Europe dans la production de réfugiés n’a pas produit d’introspection sérieuse ou rendu le terrain européen plus accueillant pour les réfugiés. Au lieu de cela, l’idée selon laquelle les Européens sont quelque part les véritables victimes de la crise des réfugiés qui a vu un nombre incalculable d’êtres humains risquer leur vie pour s’extirper d’une oppression politique ou économique.

 

Des gens ordinaires

Au lieu d’exposer de telles erreurs, les médias sautent plus souvent qu’à leur tour, sans vergogne, sur les lignes de front de la bataille contre les migrants – ce qui explique en partie pourquoi le journalisme comme celui de Santur est un tel soulagement.

Dans Cartes de l’exil, Santur transmet les histoires de personnes qu’il a rencontrées dans des camps de migrants et d’autres lieux à travers l’Europe, dont celle d’un jeune homme somalien appelé Ahmed, avec qui il a passé cinq jours en 2015 dans la « jungle » de Calais en France, désormais détruite.

Après avoir fui Mogadiscio avec sa famille alors qu’il était âgé de 2 ans, Ahmed a déménagé de l’Éthiopie vers Djibouti puis au Somaliland, où il a terminé ses études secondaires et où « trouver un moyen [de finir ses études] est devenu le plus grand challenge de sa vie ».

Il a fini par obtenir une licence au Soudan et a sollicité des bourses d’études pour continuer son éducation en Europe. Il n’a pas été accepté, et s’est embarqué dans une odyssée périlleuse qui l’a mené de l’Égypte à l’Italie, de l’autre côté de la Méditerranée, puis en Allemagne et enfin en France.

 

Des demandeurs d’asile se serrent dans les bras après avoir été séparés lors du démantèlement de la « jungle » de Calais (Reuters)

 

Parmi les avantages de la vie à Calais, un policier français manieur de matraque lui a cassé le poignet, bien que les résidents du camp étaient, semble-t-il, heureusement plus éduqués que les autorités. Santur décrit une ballade à travers la « jungle » avec Ahmed en 2015 : « Partout où il m’emmène, quelqu’un le serre chaleureusement dans ses bras et lui parle en arabe, en somali ou en anglais. »

Vers la fin de Cartes de l’exil, Santur revient sur sa dernière rencontre avec Ahmed :

« Tandis que j’écoute Ahmed en train de parler de ses espoirs et de ses rêves, je suis frappé par leur banalité. Il est indéniable que la crise migratoire actuelle qui se passe en Europe est extraordinaire. Mais enlevez les nombres extraordinaires de réfugiés et de migrants qui traversent le continent – enlevez les actes courageux de désespoir, enlevez les politiques profondément divisées – et il reste les gens ordinaires avec les envies les plus ordinaires : sécurité, liberté, emploi. »

Si seulement le journalisme humanitaire était plus ordinaire.

 

Belen Fernandez est l’auteure de The Imperial Messenger : Thomas Friedman at Work (Verso). Elle collabore à la rédaction du magazine Jacobin.

Photo : Des familles de réfugiés venant de camps aux alentours d’Athènes participent à des manifestations en mars 2017 menées par les groups antifascistes grecs contre la position de l’Union européenne sur les réfugiés (AFP).

Traduit de l’anglais (original)

Haut de page