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À la rencontre du réfugié sahraoui qui construit des maisons à partir de bouteilles en plastique (Middle East Eye)

par Middle East Eye 18 Mai 2017, 03:18 Sahraoui Réfugié Maisons Bouteilles en plastiques

L’ingénieur sahraoui Tateh Lehbib a conçu des maisons qui résistent à la chaleur du désert, aux tempêtes de sable et aux pluies torrentielles pour les camps de réfugiés sahraouis.

Tateh Lehbib tient une bouteille d’eau dans l’une des maisons en plastique qu’il a conçues. Les bouteilles en plastique sont le matériau de construction principal (MEE/Eugenio G. Delgado)

TINDOUF, Algérie – Avec des températures pouvant grimper jusqu’à plus de 50 degrés Celsius et des tempêtes de sable dévastatrices pour les réfugiés sahraouis qui vivent dans les maisons en adobe et les tentes des camps de réfugiés autour de Tindouf, dans l'ouest de l'Algérie, la région a été bien à propos nommée le « jardin du diable ».

Le jeune ingénieur sahraoui Tateh Lehbib, 28 ans, a trouvé une réponse à leurs malheurs : tout ce dont ils ont besoin pour reconstruire une maison dans cette terre aride sont 6 000 bouteilles en plastique.

 

Un mur construit avec des bouteilles en plastique et l'une des deux fenêtres utilisées pour la ventilation (MEE/Eugenio G. Delgado)

 

Ces bouteilles sont ensuite remplies de sable et de paille bien compacte pour donner au bloc de construction une plus grande résistance.

« Une bouteille en plastique est vingt fois plus résistante qu’une brique d’adobe », souligne le jeune ingénieur sahraoui.

« Une bouteille en plastique est vingt fois plus résistante qu’une brique d’adobe »

- Tateh Lehbib, ingénieur sahraoui

Le projet de Lehbib a été soutenu par l’Agence des Nations unies pour les réfugiés (HCR) à hauteur de 60 000 euros. Il a jusqu’à présent construit 26 maisons dont 80 % des matériaux de fabrication sont le plastique recyclé, la paille, la terre et le carton. Les bouteilles qui composent la base et la structure des murs sont des bouteilles d’eau ou de soda usagées d’un ou deux litres, qui peuvent être trouvées dans les camps et les décharges.

« L’objectif est d’atténuer les souffrances des Sahraouis, de leur permettre de vivre plus dignement et de construire des maisons écologiques et durables », explique l’ingénieur.

 

Abdeljalil Nafe, un adolescent aveugle et autiste, accompagné de sa mère. Il est l’un des bénéficiaires du projet de maisons en plastique (MEE/Eugenio G. Delgado)

 

Une fois la structure principale créée, ses murs sont recouverts de ciment et de calcaire, puis peints en blanc pour refléter les rayons du soleil et rafraîchir la température ambiante.

« Cela empêche la maison de devenir chaude et abaisse même la température à 5 ° C », précise Lehbib.

Pour améliorer encore davantage la circulation de l’air dans la structure, le toit est composé d’une double couche : d’abord, un revêtement fait de tapis fabriqués à partir de plastique recyclé, puis une couche de ciment. Ces caractéristiques architecturales rendent les maisons en plastique plus efficaces et résistantes face aux rigueurs du désert.

« L’objectif est d’atténuer les souffrances des Sahraouis, de leur permettre de vivre plus dignement et de construire des maisons écologiques et durables »

- Tateh Lehbib, ingénieur sahraoui

La forme ronde du bâtiment a également été soigneusement choisie. Selon Lehbib, cette forme évite que « les rayons lumineux entrent directement, ce qui réduit le flux de chaleur ». Deux fenêtres positionnées à différentes hauteurs permettent une meilleure ventilation.

L’extérieur arrondi empêche de plus l’accumulation du sable hors de la structure pendant les tempêtes de sable, ce qui arrive fréquemment dans les traditionnelles maisons en adobe du camp, qui sont carrées. « Quand une [tempête] très forte se produit, les dunes peuvent atteindre le haut du toit », décrit Lehbib.

 

Mohamed Salem Hassan utilisera sa future maison pour préparer le thé et faire la sieste (MEE/Eugenio G. Delgado)

 

Le réfugié sahraoui Mohamed Salem Hassan, 38 ans, possède une maison en plastique qui a été construite pour lui avec l’aide de sa famille. Il raconte que sa jambe droite est atrophiée à cause d’une campagne de vaccination menée en 1997 par des médecins espagnols et français dans les camps de réfugiés. Selon ses propres mots, ils ont fait « quelque chose de mal lors d’une campagne de vaccination dans les camps ».

« J’utiliserai [la maison en plastique] pour recevoir des amis, préparer le thé et faire la sieste », confie Hassan. « C’est moins risqué et moins dangereux en cas d’effondrement. Les maisons en adobe peuvent nous écraser si elles s’effondrent parce que les toits sont en métal », ajoute Hassan en se référant aux toits en zinc.

« J’utiliserai [la maison en plastique] pour recevoir des amis, préparer le thé et faire la sieste »

- Mohamed Salem Hassan, réfugié sahraoui

Abdeljalil Nafe, âgé de 16 ans, est aveugle et autiste. Depuis novembre 2016, jouer et se reposer à l’ombre pendant les heures les plus chaudes de la journée est possible dans la « maison en plastique ».

« Mon fils dort à l’intérieur la nuit et joue aussi dedans. Avant, il était dans une tente en toile avec un toit en zinc et souvent la toile et le bois cassaient », souligne la mère du garçon, Albatul Kadiri.

Les maisons recyclées offrent plus de fraîcheur que les maisons surmontées d’un toit en zinc, car ce dernier est l’un des meilleurs conducteurs de chaleur, explique Lehbib.

« C’est beaucoup plus confortable dans la maison en plastique. Dans son autre [précédente] chambre, la température était très élevée, parfois insupportable », note Kadiri. « Au début, pendant la construction, mes voisins nous regardaient tout étonnés, mais maintenant cela les intéresse beaucoup de voir à quoi cela ressemble à l’intérieur. »

Selon Lehbib, quand le temps presse, cette habitation destinée à accueillir une seule famille peut être construite en une semaine et coûte environ 250 euros, ce qui est beaucoup moins cher que la construction d’une maison en briques de boue, qui coûte jusqu’à 1 000 euros.

 

Une maison ronde en bouteilles en plastique terminée dans un camp de réfugiés sahraouis à Tindouf, en Algérie (MEE/Eugenio G. Delgado)

 

« Elles sont plus faciles à construire que celles en adobe et moins chères, une maison d’argile et de sable peut atteindre les 1 000 euros. Et tous les matériaux utilisés dans mes maisons en plastique sont disponibles dans les camps », a-t-il précisé.

« Au début, ils m'ont appelé ‘’le fou à bouteille’’»

- Tateh Lehbib, ingénieur sahraoui

Bien qu’il y ait un manque de méthodes formelles de recyclage dans cette partie du globe, recycler du plastique potentiellement toxique est leur façon d’offrir à la planète des logements « respectueux de l’environnement ».

« Les nombreuses bouteilles en plastique que nous utilisons chaque jour viennent joncher les camps et empoisonner l’environnement », relève Lehbib. « Nous n’avons pas l’industrie du recyclage qui existe dans les pays occidentaux, c’est donc notre façon à nous de recycler ».

 

La première maison en plastique

En 2013, Lehbib obtient un diplôme en énergies renouvelables à l’Université de Tlemcen, en Algérie. Grâce à une bourse Erasmus Mundus octroyée par l’Union européenne, il poursuit des études de troisième cycle en efficacité énergétique à l’Université de Las Palmas de Gran Canaria, Espagne.

Quand Lehbib n’est pas en Espagne, il vit toujours avec sa grand-mère dans un camp de réfugiés de Tindouf. Dans la pure tradition familiale sahraouie, lui et sa grand-mère partagent une tente et une maison en adobe.

Cependant, après les pluies torrentielles d’octobre 2015, il a décidé de construire sa première maison en plastique et de la donner à sa grand-mère pour lui faciliter la vie.

« Je voulais qu’elle ne souffre pas tant de la chaleur et qu’elle ait une vie meilleure, plus confortable ».

« Nous n’avons pas l’industrie du recyclage qui existe dans les pays occidentaux, c’est donc notre façon à nous de recycler »

- Tateh Lehbib, ingénieur sahraoui

 

« Le fou à la bouteille »

Mais ces constructions n’ont pas toujours été accueillies avec enthousiasme par les réfugiés, qui ne croyaient pas que des bouteilles en plastique puissent permettre de construire des maisons fortes et stables.

« Au début, ils m’ont appelé ‘’le fou à bouteille’’. Mais quand ils ont vu les maisons terminées de leurs propres yeux, mes compatriotes ont mieux compris le projet », assure-t-il.

Lehbib souligne également la difficulté qu’il y avait à disposer les meubles et les tapis dans une maison ronde, ceux-ci étant généralement conçus selon des formes linéaires.

« Nous testons des alternatives afin que la maison soit ronde à l’extérieur, mais carrée à l’intérieur, pour qu’ils puissent placer leurs affaires sur les étagères. Cette modification n’affecterait pas l’idée initiale », a-t-il déclaré. « Il est également important de l’agrandir et de la rendre plus spacieuse parce que les Sahraouis ont besoin de beaucoup de place pour accueillir les invités et faire le thé ».

Quand ces problèmes auront été résolus, la prochaine étape sera de faire en sorte que le logement, qui accueille actuellement une seule personne, puisse loger une famille entière.

« Dans un avenir proche, nous ferons des maisons entières. Avoir une cuisine, par exemple, serait très important. »

« Nous sommes en train de créer une industrie autour des maisons en plastique »

- Tateh Lehbib, ingénieur sahraoui

Les habitants des camps ne sont pas les seuls à avoir noté les avantages de ces nouvelles maisons – les Nations unies aussi.

En 2016, le HCR a sélectionné le projet de maisons en plastique de Lehbib parmi 3 000 autres projets à développer avec un budget de 60 000 euros. Les 25 autres maisons ont donc été financées par le HCR.

Le projet a également permis d’employer plusieurs personnes pour construire les maisons, stimulant l’économie locale.

 

Une Sahraouie remplit une bouteille en plastique avec du sable du désert (MEE/Eugenio G. Delgado)

« Ces maisons contribuent également à créer des emplois dans un endroit où il n’y en a pratiquement pas. Il faut quatre personnes pour ramasser les bouteilles, quatre autres pour les remplir et quatre maçons pour la construction. Des chauffeurs sont également nécessaires pour transporter le sable et les bouteilles », détaille Lehbib.

« En fait, nous sommes en train de créer une industrie autour des maisons en plastique », ajoute-t-il.

 

L’histoire des réfugiés sahraouis

Plus de 165 000 Sahraouis vivent en exil dans les environs de Tindouf, en Algérie, depuis 42 ans, après avoir fui les forces marocaines pendant la guerre du Sahara Occidental. Ils sont dans l’attente d’un référendum d’indépendance qui leur a été promis par les Nations unies lorsqu’un cessez-le-feu avec le Maroc a été instauré en 1991, dans le sillage de la décolonisation manquée de l’Espagne en 1976.

En 2015, des pluies torrentielles ont affecté 25 000 réfugiés sahraouis dont les maisons ont été endommagées ou détruites, tout comme des crèches, des écoles, des centres médicaux et des dispensaires de nourriture.

 

La protection de l’environnement

Lehbib estime que ses maisons offrent une réponse à certains problèmes environnementaux de la planète.

« Nous ne protégeons pas seulement l’environnement dans les camps, mais dans le monde entier, parce que même si les grands pays se rencontrent tous les ans pour parler du changement climatique, ils ne parviennent presque jamais à un accord », observe-t-il.

« Nous savons tous que le plastique ne se dégrade par dans la nature avant des centaines d’années. Selon certaines estimations, il faudrait plus de 300 ans, c’est donc la durée de survie de ces maisons tant que les bouteilles ne sont pas exposées au soleil », ajoute-t-il.

Le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) a déclaré dans un rapport intitulé « Plastiques biodégradables et déchets marins » que 280 millions de tonnes de plastique sont fabriquées chaque année dans le monde et que très peu est recyclé. Pire, 20 millions de tonnes de ces déchets plastiques finissent dans les océans.

« Chaque jour, des millions de tonnes de plastique sont jetées et il y a [environ] 65 millions de réfugiés dans le monde. Ce serait également une bonne ressource pour chacun d’entre eux », conclut Lehbib.

 

Traduit de l'anglais (original) par Monique Gire.

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