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En Allemagne, l’enthousiasme pour Macron commence à s’effriter (WSWS)

par Peter Schwarz 17 Mai 2017, 06:37 Allemagne Macron Merkel UE

(c) Wozjer AFP

(c) Wozjer AFP

L'enthousiasme allemand autour d’Emmanuel Macron n'a pas duré longtemps. Le soir des élections, tous les partis, à l'exception du parti d’extrême-droite Alternative pour l'Allemagne (AfD), avaient salué la victoire du candidat considéré être le plus pro-allemand et le plus pro-UE de tous les candidats à l’élection présidentielle française. Mais avant même que Macron prenne ses fonctions et forme son gouvernement, des différends acharnés ont éclaté quant à l’attitude à adopter face au nouveau président.

Les projets de Macron de libéraliser le marché du travail français, de réduire de plusieurs milliards les dépenses publiques et de baisser les impôts sont généralement bien accueillis. Cependant, sa demande en vue d'obtenir une plus grande marge de manœuvre financière de l'Union européenne pour la réalisation de cette offensive contre la classe ouvrière a buté contre une forte opposition du gouvernement allemand et des milieux d'affaires.

Le Frankfurter Rundschau décrit ce conflit fondamental comme suit : « Macron veut réformer et dépenser plus d'argent. Merkel et Schäuble veulent réformer et économiser de l'argent. »

Dans le tabloïd allemand Bild, le secrétaire aux Finances Jens Spahn (Union chrétienne-démocrate, CDU) a rejeté les idées de Macron, arguant que « ni la zone euro ni la France ne souffrent d'une trop faible dette. ». Manfred Weber (Union chrétienne sociale, CSU), le président du groupe conservateur au Parlement européen, a déclaré au journal Rheinische Post : « Macron ne pourra commencer à exiger des réformes en Europe que lorsqu'il aura prouvé que son propre pays est capable d’opérer des réformes. »

Christian Lindner, le chef du Parti libéral démocrate (FDP), a souligné : « La France ne résoudra pas ses problèmes grâce au crédit, mais par des réformes économiques. Nous comptons sur Macron, mais il ne doit pas faire plus de dettes que permis. »

Eric Schweitzer, le président de la Chambre de commerce et d'Industrie allemande (DIHK), a exprimé des points de vue similaires. « Je ne suis pas très favorable à la socialisation des dettes », a-t-il déclaré au Rheinische Post. « Cela affaiblirait l'Allemagne et l'Europe car les investisseurs et les épargnants risqueraient de perdre confiance en l'euro. »

En caractères gras, l'hebdomadaire Die Zeit a posé la question : « Devons-nous payer pour la France ? » De nombreux autres journaux ont également traité ce sujet dans des commentaires et des éditoriaux.

Les propositions de Macron de créer un ministère conjoint des Finances et de l'Economie et de prévoir un budget propre à la zone euro sont particulièrement controversées. Les eurobonds sont la bête noire de la chancelière Angela Merkel et de son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble. Ces bonds réduiraient les taux d'intérêt pour les pays fortement endettés et les augmenteraient pour l'Allemagne. Le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert, a précisé dès le lendemain de la victoire électorale de Macron que rien n'avait changé quant au « non » clair et net du gouvernement allemand par rapport à de tels eurobonds.

Il existe toutefois des partisans allemands des propositions de Macron, en particulier dans les rangs du Parti social-démocrate (SPD) et des Verts. Ils craignent que les réformes anti-ouvrières de Macron provoquent des soulèvements révolutionnaires ou donnent un nouvel élan au Front national d’extrême-droite et par conséquent veulent lui accorder une plus grande flexibilité financière.

Lorsque le gouvernement allemand de Gerhard Schröder (SPD) et de Joschka Fischer (Verts) avait introduit entre 2003 et 2005 les réformes des systèmes sociaux et du marché du travail de l’Agenda 2010, qui sert de modèle à Macron, il était parvenu à garder sous contrôle l’opposition parce qu’il avait enfreint temporairement les critères budgétaires prétendument stricts de l’UE. Macron, par contre, avait d’ores et déjà suscité de vives protestations en 2016 en introduisant en tant que ministre de l'Economie du président François Hollande une réforme du marché du travail.

Le vice-chancelier Sigmar Gabriel (SPD) qui, en tant que ministre allemand des Affaires économiques, avait travaillé en étroite collaboration avec Macron en 2016, demande à présent que soit abandonnée « la politique de l'orthodoxie budgétaire » en « travaillant de concert avec les Français à l’élaboration d’un fonds d'investissement franco-allemand. » Spiegel Online écrit que « le ministre des Affaires étrangères est convaincu, » que « si Berlin ne se montrait maintenant pas complaisant avec le jeune locataire de 39 ans du palais de l’Elysée, Marine Le Pen pourrait très bien devenir présidente dans cinq ans. »

Un commentaire identique dans l’hebdomadaire Die Zeit affirme : « Si ce président est d’avis que des concessions de l’ordre de la politique budgétaire de l'Allemagne l'aident à vendre à son propre électorat les réformes nécessaires, alors, d'un point de vue allemand, la sagesse politique dicte d'accepter un tel accord. »

D’après Die Zeit, si Macron ne fait pas rapidement des progrès, Marine Le Pen « aspirerait de nouveau au plus tard dans cinq ans à la présidence. Et, avec qui pourrions-nous alors nous associer si la France a quitté l'UE et l'ordre européen d'après-guerre est en ruine ? Avec les Turcs ? Les Russes ? Donald Trump ? » L'échec de Macron serait « sensiblement plus coûteux pour l'Allemagne que n'importe quel eurobond. »

Le conflit au sujet de l’attitude à adopter envers Macron concerne avant tout les questions de politique étrangère. Alors que la CDU, la CSU et le FDP souhaitent majoritairement maintenir le cap de l'austérité stricte, même si cela crée des difficultés pour le nouveau président français, le SPD et les Verts jugent l'axe franco-allemand tellement important pour la préservation de l’Union européenne qu'ils sont prêts à faire des concessions financières. Tous les partis s’accordent toutefois pour dire que les attaques de Macron contre les droits et les acquis sociaux des travailleurs français doivent être pleinement soutenues.

Le fait que des conflits aient éclaté au sujet de ces questions quelques jours seulement après l’élection de Macron témoigne de l’intensité des tensions sociales et nationales qui règnent en Europe. L’idée selon laquelle le continent pourrait être uni sur une base capitaliste se révèle être de plus en plus illusoire.

L'Allemagne et la France se sont économiquement fortement différentes l’une de l’autre, surtout depuis la crise financière de 2008. Alors que l'Allemagne enregistre des excédents budgétaires et signale presque tous les mois un nouvel excédent commercial record – au mois de mars les exportations étaient passées à 118,2 milliards d’euros et l’excédent d’exportation s’élevait à 25,3 milliards d'euros – la France connaît des déficits élevés. En France, le taux de chômage officiel est presque le double de celui de l'Allemagne et le chômage des jeunes y est trois fois plus élevé qu'en Allemagne.

Les intérêts économiques contradictoires des principaux pays impérialistes conduisent inévitablement à de violentes tensions politiques, peu importe qui aura formé le gouvernement. Ces intérêts constituent la raison principale de la croissance du nationalisme, des formes autoritaires de gouvernement et du militarisme.

(Article original paru le 15 mai 2017)

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