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En marche avec une nouvelle politique étrangère (Proche et Moyen-Orient.ch)

par Guillaume Berlat 18 Mai 2017, 16:41 Macron Politique étrangère En Marche

En marche avec une nouvelle politique étrangère
Par Guillaume Berlat
Proche et Moyen-Orient.ch

(c) AFP

(c) AFP

« Ma foi, sur l’avenir bien fou qui se fiera : tel qui rit vendredi, dimanche pleurera » écrivait déjà au XVIIe siècle Jean Racine dans Les Plaideurs. Bien malin qui pourrait dire quelle sera effectivement la politique étrangère du candidat à l’élection présidentielle du mouvement En Marche, Emmanuel Macron. En effet, il ne faut pas être grand clerc pour imaginer qu’il a toutes les chances de succéder à François Hollande à la présidence de la République le 7 mai prochain. Force est de constater qu’il est resté relativement flou, évasif sur sa doctrine internationale pendant la campagne électorale1. Dans cette atmosphère de « macromania » qui s’est emparée des faiseurs d’opinion, de la pensée « mainstream », il est toujours difficile de séparer le bon grain de l’ivraie. À défaut d’être pleinement informé et renseigné par ses prises de position publiques, essayons d’imaginer ce que le futur président Emmanuel Macron pourrait adopter comme lignes directrices sur le plan international, étant entendu que « son niveau est celui d’un lecteur de la presse »2 ? Mais auparavant, revenons aux caractéristiques d’une authentique politique étrangère, et de son corollaire la diplomatie, pour cadrer les termes du débat sur un plan théorique.

 

LES CARACTÉRISTIQUES D’UNE AUTHENTIQUE POLITIQUE ÉTRANGÈRE

Distinguons la politique étrangère de la diplomatie, concepts que le commun des mortels confond le plus souvent, sans parler des pseudo-experts !

Les fondements de la politique étrangère : le cap. Traditionnellement, une politique étrangère, digne de ce nom, se caractérise par quatre éléments principaux : un socle conceptuel, une stratégie, une tactique et des moyens. Une authentique politique étrangère se reconnaît à sa déclinaison en termes clairs, compréhensibles par tous : « Une politique qui veut en être une ne se satisfait ni des velléités, ni des équivoques »3. Elle s’impose par le bon sens de ses évidences et la logique de son raisonnement. Rien ne la menace plus que de varier au gré de ses points d’application et des circonstances. Elle doit se méfier des impatiences, répugner aux abstractions, aimer les desseins précis. Tels sont résumés les fondamentaux de la politique étrangère, ne variatur. En un mot, le contraire de ce qu’aura été celle de François Hollande de 2012 à 20174. Une question légitime se pose : quelle devrait être celle de son successeur ?5 Il faut espérer que la politique extérieure d’Emmanuel Macron ne lui soit pas trop étrangère. Il faut espérer que le nouveau président parvienne rapidement à redéfinir la place de la France dans un monde en pleine recomposition.

Les spécificités de la diplomatie : la route. Il est évident que la politique étrangère se différencie de la diplomatie. Pour Gabriel Robin : « Une politique étrangère vaut par la cohérence de son dessein, une diplomatie par l’agilité de ses mouvements ». Une diplomatie doit être mise au service de plus grand qu’elle-même : une politique étrangère. Alors que la politique étrangère – art de conception – doit être simple, la diplomatie – art d’exécution – est compliquée. On attend de la première qu’elle garde son cap, de la seconde qu’elle manœuvre habilement. La politique étrangère et la diplomatie ne fonctionnent ni à la même échelle ni au même rythme6. De nos jours, affaires intérieures et affaires extérieures sont de plus en plus imbriquées, il n’en est plus dont on puisse dire qu’elles sont étrangères7. Au cours des dernières années sous la pression des médias et de l’émotion, nous avons assisté à une confusion entre politique étrangère et diplomatie8. Par ailleurs, la diplomatie française n’a plus la même aura, le même prestige que ne l’avait la diplomatie gaullo-mitterrandienne, une sorte de diplomatie perdue9. Elle a perdu de son relief. En son temps, elle permettait à la France de peser plus que son poids réel.

Ainsi, nous sommes mieux armés, intellectuellement parlant, pour apprécier ce que nous savons déjà du programme de l’un des deux candidats retenus pour le second tour de la présidentielle.

 

LES GRANDES LIGNES DE LA POLITIQUE ÉTRANGÈRE MACRONIENNE

Tentons de faire la synthèse – improbable dans le cas de figure – entre le programme et les hommes et les femmes censés le porter au quotidien et à l’étranger !

Le programme : un flou impressionniste. Reportons-nous au texte de la profession de foi du candidat Emmanuel Macron ! On peut y lire ce qui suit : « Enfin, sixième et dernier chantier. Je m’engage à défendre les intérêts de notre pays. En relançant une Europe ambitieuse qui investit et qui protège et dont la vitalité démocratique et le goût pour l’avenir seront retrouvés. Et en assurant une nouvelle politique en Afrique où la paix et l’esprit d’entreprise construiront le siècle qui commence ». Tout ceci est bien dit mais tout est flou et relève de la méthode du bon docteur Coué. En réalité, il s’agit de ne déplaire à personne et de plaire à tous. Comment et avec qui relancer l’Europe ?10 Qu’est une Europe qui protège pour les personnes dont les emplois ont été délocalisés ? Par ailleurs, on n’est pas trop avancé sur la nouvelle politique africaine de la France. Quant au « siècle qui commence », il ne faut pas être devin pour aligner ce genre de platitudes. Dans le genre, Pierre Dac et Coluche sont plus amusants.

On l’aura compris tout ceci n’est pas très sérieux et, surtout, ne nous dit strictement rien du positionnement de la France sur l’échiquier international et européen. Si les mots ont encore un sens, le chantier de la politique étrangère constitue la cinquième roue du carrosse du candidat du mouvement censé être en marche. Vers quoi et avec qui travailler (Allemagne, États-Unis11, Russie, Chine…12) ? La question reste aujourd’hui sans réponse. Quant au Proche et au Moyen-Orient, il n’a pas droit de cité, le sujet étant glissant pour d’évidentes raisons électoralistes. Nous sommes, à l’évidence, dans le registre déclaratoire et incantatoire pur qui pourrait nous réserver de mauvaises surprises le moment venu. Sauf à ignorer ce qui se préparait dans les coulisses de la Rotonde au cours de ces derniers mois13.

Les hommes : du neuf avec du vieux. « Il n’est de richesse que d’hommes » nous rappelle Jean Bodin. Rappelons que notre sémillant inspecteur des Finances est relativement peu coutumier des arcanes de la diplomatie (Cf. ses déclarations surprenantes sur la colonisation qualifiée de « crime contre l’humanité ») ! Comment serait constituée l’équipe diplomatique d’Emmanuel Macron ? À en croire nos folliculaires préférés, ce serait plutôt du genre, on prend les mêmes et on recommence14. L’équipe serait animée par Aurélien Lechevallier, ex-conseiller diplomatique d’Anne Hidalgo à la Mairie de Paris et ex-conseiller culturel à Beyrouth. Notre ambassadeur-tweeter-gaffeur à Washington, Gérard Araud serait nommé conseiller diplomatique à l’Élysée. Horresco referens !

On retrouverait dans cette « dream team » Guillaume Ollagnier (directeur adjoint de cabinet de Jean-Marc Ayrault) ; Emmanuel Bonne (actuel ambassadeur à Beyrouth après son passage à la cellule diplomatique de François Hollande, néo-conservateur proche de Gérard Araud) ; Justin Vaïsse (directeur du centre d’analyse et de prospective stratégique ou CAPS du Quai d’Orsay nommé par Laurent Fabius et maintenu à son poste par Jean-Marc Ayrault) ; Nathalie Loiseau (ancienne du cabinet d’Alain Juppé, directrice de l’ENA qu’elle quittera dans une situation financière déplorable après cinq années passées entre Strasbourg et Paris, diplomate cassante).

On compterait également dans l’équipe quelques vieux chevaux de retour : Jean-Claude Cousseran (diplomate, ancien directeur de la DGSE) ; Bruno Tertrais (chercheur à la FRS, néo-conservateur bon teint) ; Muriel Domenach (ancienne de la Défense intégrée au Quai d’Orsay, ex-consul général à Istanbul, personnalité vibrionnante, fille du politologue et sinologue Jean-Luc Domenach)… Nous sommes au cœur du changement dans la continuité. Que peut-on attendre de ce curieux attelage ?

« L’espoir fait vivre » a-t-on coutume de dire dans le langage courant !

Nous pouvons toujours espérer que le président Macron fera subir une cure de jouvence à une politique étrangère en état de déliquescence avancée et une diplomatie à la dérive. Un aussi jeune président ne s’embarrassera pas des pesanteurs passées pour rénover l’action extérieure de la France, pour lui redonner des couleurs. Pas encore élu, il est adoubé par tout ce qui compte dans la planète (Cf. le coup de téléphone de Barack Obama). Nous voilà pleinement rassurés à en croire les médias « mainstream » ! La commission européenne serait « soulagée » depuis les résultats du 23 avril15 et l’Allemagne « satisfaite »16. Que demande le bon peuple ? Qui plus est, nous apprenons, ô divine surprise, que tel le nouveau Moïse, Emmanuel Macron « marche sur l’eau » tant sa nouvelle majorité sera « faite de nouveaux visages, de nouveaux talents »17. Alléluia !

Nous attendons, avec une impatience non feinte, la liste des miracles internationaux que nous réserve le nouveau roi thaumaturge18 que le suffrage universel va donner demain à la France. Il ne lui manquera pas d’écrouelles à guérir tant le monde actuel est couvert de plaies béantes. Pour les humbles catéchumènes que nous sommes, étrange politique étrangère, en somme.

C’est dans contexte de la prochaine échéance présidentielle qu’est intervenu un dernier mouvement diplomatique de la présidence hollandaise afin principalement de recaser les amis…

LE CHANGEMENT DANS L’INCONGRUITÉ

« La lecture, une félicité qui se mérite » (Emile Ollivier, La discorde aux cent voix). L’expérience nous apprend que la lecture est à l’esprit ce que l’exercice est au corps. Une fois de plus, en dépit de son caractère rébarbatif, la lecture du Journal Officiel de la République Française (JORF) du 22 avril 2017, veille du premier tour de l’élection présidentielle, faut-il le souligner, est édifiante à plus d’un titre. L’observateur attentif de la vie politique française, qu’est Philippe Bouvard, constate « qu’il n’avait jamais vu un président de la République ressembler aussi peu à un chef d’État »19. Ce qui vaut pour sa politique en général, depuis le début de son quinquennat en mai 2012, vaut aussi pour son pouvoir de nomination des hauts fonctionnaires que sont les ambassadeurs et les consuls généraux20, en cette fin de quinquennat en avril 2017. La prise de connaissance de la longue litanie de ces nominations, aussi tardives que les vendanges du même nom, laisse le citoyen rêveur, médusé tant on a fait fort. Prendre la mesure de ce que nous vivons est capital. Pour mieux l’appréhender, ce dernier et important mouvement diplomatique du quinquennat de François Hollande doit s’apprécier dans sa dimension quantitative, qualitative mais aussi dans sa dimension éthique, importante s’il en est de nos jours dans un contexte affiché de moralisation de la vie publique.

LA DIMENSION QUANTITATIVE : UN TRAIN NOMMÉ DÉSIR

En France, nous savons bien, depuis l’époque romaine (« Exceptio probat regulam in casibus non exceptis »), que l’exception confirme la règle dans les cas non exclus pour reprendre la formule bien connue dans son intégralité. Le dernier train de nomination de hauts fonctionnaires (diplomatiques et consulaires) obéit parfaitement à la règle.

La règle : les quatre coins du monde

Qu’apprend-on sous la rubrique « Mesures nominatives » au titre du « Ministère des Affaires étrangères et du développement international » à la lecture de ce JORF du 22 avril ?21 Ce ne sont pas moins de 18 ambassadeurs (dont 6 femmes) et 22 consuls généraux (dont 4 femmes) qui sont désignés, par le président de la République, dans la plus grande précipitation à la veille d’une échéance politique importante pour le pays, même si radio couloir ou radio moquette (les médias autorisés du Quai d’Orsay) en faisaient courir le bruit depuis plusieurs mois ou plusieurs semaines22. Pour faire bonne mesure, il sera complété par un second comportant quatre ambassadeurs (dont une femme) entre les deux tours de l’élection présidentielle23 et un troisième comportant quatre ambassadeurs (dont une femme)24. Pour ce qui est des ambassades, ce ne sont pas les moindres qui sont concernées : Alger, Berlin, Pékin, Ottawa, Moscou, Tokyo, Canberra, Bagdad, Le Caire…

On l’aura compris, il ne s’agit pas de quelques ajustements mineurs de fin de règne mais d’un véritable tsunami diplomatique que rien ne justifiait de manière rationnelle si ce n’est le désir de bien récompenser les nombreux adeptes de la servitude volontaire. Le moins que l’on soit autorisé à dire est que le président de la République, l’homme qui aimait les petites blagues, les petites femmes et les petits plats, n’a pas eu la main qui tremblait pour apposer sa signature au bas du parchemin officiel que constitue la bible qu’est le très sérieux Journal Officiel, JO pour les intimes.

Les deux exceptions notables : Bruxelles et Washington

Curieusement, les ambassadeurs auprès de l’Union européenne (Pierre Sellal, l’homme à l’échine souple) et à Washington (Gérard Araud, l’homme qui tweete plus vite qu’il ne réfléchit) donnés partants, mais dont les titulaires avaient annoncé urbi et orbi qu’ils occuperaient leurs poste jusqu’à la fin de leur mission ( ?), semblent curieusement avoir été épargnés par ce mouvement diplomatique et consulaire sans précédent. On s’interroge sur ce léger retard à l’allumage. Le président de la République aurait-il lâchement cédé aux pressions médiatiques de ces deux ambassadeurs de France (in)dignitaires en leur octroyant un sursis au départ forcé et contraint ? Si tel était bien le cas, devrions-nous comprendre que le chef de l’État obéirait désormais aux injonctions de ses hauts fonctionnaires ?

Une sorte de management des ressources humaines du bas vers le haut au mépris de la règle du pouvoir hiérarchique. Serions-nous subrepticement revenus au temps de la Cour du roi Pétaud ? Lui seul dispose de la réponse à la question. Tout ceci est inquiétant dans un pays où tout va de plus en plus mal et dans lequel les réformes structurelles de la Fonction publique se font attendre alors qu’elles ont été lancées chez nos principaux voisins européens.

Mais il y a plus grave encore dans ce dernier mouvement d’une symphonie pathétique que son volet quantitatif, c’est bien son volet qualitatif qui remet en cause des pans entiers de la méritocratie à la française.

 

LA DIMENSION QUALITATIVE : « TOUTE SOCIÉTÉ A LES CRIMES QU’ELLE MÉRITE »

Que croire aujourd’hui ? Au pays de la logique et de René Descartes, nous nous trouvons ici à fronts renversés par rapport au développement précédent. Ce qui devrait être la règle d’airain (la méritocratie) devient aujourd’hui l’exception et ce qui devrait être l’exception notable (l’entregent) devient la règle.

La méritocratie : une exception

On peut s’interroger : quelle place le chef de l’État a-t-il accordé à la méritocratie – vieille tradition républicaine, s’il en est – dans ce dernier train de nomination ? La réponse est malheureusement dans la question. Même si l’on a nommé à Berlin une experte de l’Allemagne, on désigne à Pékin un ambassadeur de France dignitaire (très proche du président de la République comme ancien de la promotion Voltaire de l’ENA) qui ne parle pas un mot de mandarin25. Durant son séjour à Moscou, il n’a pas appris un traitre mot de russe. Comparez à son homologue russe à Paris, Alexandre Orlov qui parle français comme vous et moi, ce qui lui permet d’intervenir dans les médias français pour expliquer et défendre les positions de son pays ! Pourquoi ne pas nommer dans ce type de postes des diplomates du corps d’orient, passés par l’INALCO (langues O pour les connaisseurs) et qui ont une connaissance fine des pays, de leur civilisation et de leur langue ? Il est vrai que le passage par l’ENA fait de vous un Pic de la Mirandole de la diplomatie par l’opération du Saint-Esprit, en un tournemain. Nous abordons ainsi la question sensible chez nos élites omnipotentes et omniscientes de l’arrogance de la Grande Nation qui ignore l’humilité, qualité essentielle dans la diplomatie.

L’entregent : la règle

Comme nous l’avons souvent souligné, le faire-savoir l’emporte largement sur le savoir-faire dans notre pays. Il n’est qu’à examiner de près la liste des nominations et le parcours des nominés pour se persuader – sous réserve de quelques exceptions – que l’entregent constitue le critère prédominant du choix du président de la République. Avec talent, il masque son esprit cocardier, sous des mots parfois sophistiqués, parfois humoristiques (les petites blagues) par un dilettantisme assumé et un sens de la communication à toute épreuve. Avec talent, il masque son esprit de clan par des pétitions de principe sur la morale, la déontologie et l’éthique qui ne trompent désormais personne26.

Or, il est évident qu’aucun de nos folliculaires préférés, qui évoluent dans les allées du pouvoir comme des poissons dans l’eau, n’y trouvera à redire aujourd’hui. Si la question de l’octroi de costumes de grande marque à un candidat à l’élection présidentielle a soulevé, instantanément et à juste titre, un tollé général en raison de son caractère inapproprié en termes de morale, le moins que l’on puisse dire est que ce train de nominations d’ambassadeurs et de consuls généraux (on pourrait le qualifier de convoi exceptionnel) est passé comme une lettre à la poste. Une sorte d’accoutumance à la drogue du copinage. De la complaisance à la connivence, voire à la complicité, il n’y a souvent qu’un pas à franchir.

Dans ce contexte de campagne électorale où l’on nous a rebattu les oreilles avec les mots de déontologie, d’éthique et de moralisation de la vie publique et où les prières rituelles (les dogmes) ont été déclamées sur le sujet (les liturgies), le moins que l’on puisse dire est que le compte n’y est pas !

 

LA DIMENSION ÉTHIQUE : LES COPAINS D’ABORD

En dernière analyse, ce qui est le plus choquant dans toutes ces dernières nominations tient à leur violation flagrante de l’éthique républicaine, si ce terme a encore un sens. Plus qu’une erreur de calendrier cette vaste blague est aussi et surtout une erreur de casting. L’Histoire avec un grand « H » jugera le moment venu.

Une erreur de calendrier : une faute lourde

N’aurait-il pas été plus convenable, plus raisonnable que François Hollande laisse le soin au prochain président de la République de procéder à cet important choix d’ambassadeurs et de consuls généraux après sa prise de fonctions en mai prochain ? Si elles n’ont rien d’illégales, toutes ces nominations frisent l’immoralité en termes de calendrier, surtout lorsque l’on sait que les titulaires actuels des postes sont priés de plier armes et bagages dans les meilleurs délais pour laisser la place à leurs successeurs dès le joli mois de mai et non en septembre conformément à la tradition. Qu’en pensent les autorités locales dans un contexte de sidération par rapport au déroulement de la campagne électorale ?

Dans quelle démocratie, dans quel état de droit digne de ce nom, la nomination de hauts fonctionnaires intervient-elle à un terme si rapproché d’un changement politique important ? Imagine-t-on un seul instant Barack Obama procéder à un tel mouvement d’ambassadeurs à quelques jours d’une élection présidentielle ? Où est la patrie qui se présente comme la patrie des droits de l’homme et de l’exemplarité ? Comment se présenter en donneur de leçon à l’international si l’on n’est pas exemplaire soi-même en interne ? Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais, résume à merveille la philosophie générale de ce mouvement diplomatique surréaliste dont François Hollande aura été le grand ordonnateur avec la complicité plus ou moins active de son ineffable ministre des étranges Affaires, Jean-Marc Ayrault. Bravo les artistes !

Une erreur de casting : une faute impardonnable

À éplucher soigneusement la liste des heureux appelés, on constate que les affidés du Prince sont légions. On y trouve une multitude de membres des cabinets ministériels et présidentiel – ces trop fameux « cabinards » que l’étranger nous envie27 -, anciens de la très célèbre promotion Voltaire de l’ENA28, militants politiques des partis au pouvoir, frères de loges – ne sous-estimons jamais cette dimension si discrète mais si présente dans la Fonction publique française -, syndicalistes et autres idiots utiles du pouvoir en place… Se servir avant de servir l’intérêt général, mot devenu incongru si ce n’est grossier, de nos jours. Dans ces temps incertains d’élections, un brin d’œcuménisme ne peut pas faire de mal. Il ne faut jamais insulter l’avenir, c’est bien connu.

En y regardant de plus près, on constate également que certaines des nouvelles recrues viennent de bénéficier d’une promotion amplement méritée dans l’ordre national de la Légion d’honneur (promotion de Pâques29) pour bons et loyaux services (à l’État ou au Prince, là est la question ?). Il suffit pour cela de se rapporter à la lecture du Journal Officiel de la République Française (JORF) du 16 avril 201730. Un bonheur n’arrive jamais seul. Que de fonctionnaires comblés en dehors de la période de Noël. Le père noël François aura bien gâté ses ouailles avant de tirer sa révérence. Quel manque évident de décence républicaine en cette période de contestation de l’attitude des élites31 et de leurs privilèges exorbitants du droit commun !32

 

LA RÉPUBLIQUE DE TOUS LES PÉCHÉS

« Un exemple n’est pas nécessairement un exemple à suivre » écrit Albert Camus dans le Mythe de Sisyphe. Force est de constater que la République Française, au sens le plus noble du terme, apparaît comme une vulgaire République bananière à l’identique de celle que nous dénonçons quotidiennement avec morgue dans certains pays « arriérés ». Une sorte de République des copains, des coquins et des cousins. La République ressemble, aujourd’hui, à s’y méprendre aux sociétés de cour où règne de la base au sommet, une myriade de « Roi soleil » avec leurs cortèges de flatteurs et de coteries. Cette religion du pouvoir est une maladie structurelle qui affecte tous les pans de la société française de ce début de XXIe siècle. C’est ce que l’on qualifie pudiquement de société de connivence dans les dîners en ville. Une fois encore, le mantra de la « République exemplaire » de François Hollande (dont les médias saluent la « stature présidentielle ») n’était en fait qu’un vulgaire slogan de campagne électorale qu’il s’est empressé d’ignorer, de transgresser dès qu’il a pris les rênes du pouvoir, la barre du pédalo ! En France, les mauvaises habitudes ont la vie dure. En ce printemps 2017, nous avons désormais dépassé le stade du changement dans la continuité pour aborder, lentement mais sûrement celui du changement dans l’incongruité.

Guillaume Berlat
1er mai 2017

1 Pascal Boniface, Emmanuel Macron : quelle orientation stratégique pour la France ?, www.blogs.mediapart , 24 avril 2017.
2 Claude Angeli, Les silences des 11 candidats « chefs de guerre », Le Canard enchaîné, 26 avril 2017, p. 3.
3 Maurice Couve de Murville, Une politique étrangère 1958-1969, Plon, 1971, pp. 11-12.
4 Guillaume Berlat, Le meilleur des mondes de François Hollande, www.prochetmoyen-orient.ch , 7 novembre 2016.
5 Guillaume Berlat, Politique étrangère : les 12 travaux d’Hercule, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 avril 2017.
6 Renaud Girard, Les quatre piliers de la diplomatie russe, Le Figaro, 18 avril 2017, p. 17.
7 Guillaume Berlat, Bilan de la politique étrangère de Nicolas Sarkozy (2007-2012). La confusion des genres, Annuaire français de relations internationales (AFRI), juin 2012.
8 Jean Daspry, Quelle diplomatie pour la France ?, www.prochetmoyen-orient.ch , 17 avril 2017.
9 Pascal Boniface, Diplomatie française : le paradis perdu ? dans Je t’aimais bien tu sais. Le monde et la France : le désamour ?, Max Milo, 2017, pp. 21-68.
10 Sébastien Maillard/Marie Dancer/Jean-Yves Dana, Sur l’Europe, tout oppose Marine Le Pen et Emmanuel Macron, La Croix, 26 avril 2017, p. 4.
11 Alain Léauthier, Portrait de la garde rapprochée de Trump, Marianne, 25-27 avril 2017, pp. 43- 44.
12 Isabelle Mandraud, « Le candidat de l’élite » contre celle « de la Russie », Le Monde, 25 avril 2017, p. 15.
13 Paul Chaulet, Présidentielle : Macron fait la fête à la Rotonde comme Sarkozy au Fouquet’s ?, www.L’Express.fr, 24 avril 2017.
14 Vincent Jauvert, Beaucoup de hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay travaillent discrètement depuis des pois pour le candidat d’ « En Marche » ! Qui sont-ils ?, l’Obs, 18 avril 2017.
15 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants, Macron soulage Bruxelles, Le Monde, 25 avril 2017, p. 15.
16 Thomas Wider, La droite et la gauche allemandes satisfaites, Le Monde, 25 avril 2017, p. 15.
17 Cédric Pietralunga, L’ancien ministre « marche sur l’eau », Le Monde, 25 avril 2017, p. 5.
18 Marc Bloch, Les rois thaumaturges, Gallimard, 1961.
19 Philippe Bouvard, Depuis cinq ans, le rire m’étouffait plus que le respect, Le Figaro Magazine, 21 avril 2017, p. 178.
20 Article 13 de la Constitution française du 4 octobre 1958 : « Le Président de la République nomme aux emplois civils et militaires de l’État… les ambassadeurs sont nommés en conseil des ministres ».
21 Mesures nominatives, www.legifrance.gouv.fr , 22 avril 2017.
22 Jean Daspry, Mercato des diplomates : la foire aux vanités, www.prochetmoyent-orient.ch , 20 février 2017.
23 Mesures nominatives, www.legifrance.gouv.fr , 27 avril 2017.
24 Mesures nominatives, www.legifrance.gouv.fr , 30 avril 2017.
25 Franck Renaud, Quai d’Orsay : primes généreuses pour un diplomate ami de Hollande, www.lepoint.fr , 3 février 2014.
26 Jean Daspry, Le fabuleux destin d’Alice Rufo, www.prochetmoyen-orient.ch , 16 janvier 2017.
27 Guillaume Berlat, La tyrannie des cabinets : une exception française, www.prochetmoyen-orient.ch , 20 février 2017.
28 Les rescapés, recasés et repêchés de Hollande. Les chouchous de Voltaire. Voltaire, lumières et piston, Le Canard enchaîné, 26 avril 2017, p. 4.
29 La rédaction, Légion d’honneur : la promotion de Pâques, www.mediapart.fr , 21 avril 2017.
30 Présidence de la République, www.legifrance.gouv.fr 16 avril 2017.
31 Pascale Robert-Diard, M. Thévenoud et sa « phobie administrative » devant la justice, Le Monde, 20 avril 2017, p. 16.
32 Laurent Mauduit, La Cour des comptes, une institution hors contrôle, www.mediapart.fr , 18 avril 2017.

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