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L’effrayante tentation de la guerre en Syrie (Consortium News)

par Paul R. Pillar 25 Mai 2017, 09:10 Trump Guerre Syrie USA Impérialisme

L’effrayante tentation de la guerre en Syrie
Par Paul R. Pillar

Consortium News, le 10/04/2017

 

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.

L’incohérence de la politique étrangère du président Trump – et son recours aux “spectacles” pour obtenir ses conseils militaires – ont fait de la Syrie une dangereuse tentation, explique l’ex analyste de la CIA Paul R. Pillar.

Après que l’Union soviétique ait lancé une invasion à grande échelle en Afghanistan en décembre 1979, le président Jimmy Carter avait fait remarquer à un interviewer à la télévision que cet événement avait « changé mon point de vue sur les objectifs ultimes des Soviétiques plus profondément que tout ce qu’ils ont pu faire alors que je me trouvais en poste. »

Le président Donald Trump annonce la sélection du général H.R. McMaster comme son nouveau conseiller en sécurité nationale le 20 février 2017. (Capture d’écran depuis whitehouse.gov)

Carter a été beaucoup critiqué pour ce commentaire, avec des accusations selon lesquelles il révélait sa naïveté et aurait dû savoir tout du long la nature du régime auquel il était confronté. Mais au moins l’intervention militaire soviétique était un très large point de données – un départ majeur dans la politique soviétique qui était très différent de l’utilisation d’une arme spécifique au cours d’une bataille pendant la guerre.

De plus, Carter n’a pas répondu à l’intervention militaire soviétique en Afghanistan par une intervention militaire des États-Unis, mais plutôt avec des mesures limitant ces formes d’intervention avec par exemple l’embargo sur les grains, le boycott des Jeux olympiques de 1980 à Moscou et ce qui deviendra l’approvisionnement d’armes aux rebelles afghans. L’erreur principale de Carter fut d’interpréter l’intervention soviétique dans le cadre d’un effort plus vaste pour conquérir certaines parties de l’Asie avec un rivage en eau chaude plutôt que, comme c’était le cas, l’objectif plus limité de consolider les bastions communistes en prenant Kaboul.

Maintenant, il y a eu une poussée de contestations pour « faire quelque chose » en réponse à une attaque d’armes chimiques signalée en Syrie, ce à quoi l’administration Trump a répondu avec une attaque de missiles de croisière contre une base aérienne syrienne. Le secrétaire d’État Rex Tillerson parle d’un changement de régime en Syrie une semaine seulement après avoir semblé exclure toute idée d’intervention.

Nous avons entendu cette sorte de chahut querelleur après les précédents événements sur les champs de bataille dans la guerre syrienne qui ont suscité l’indignation. Il y a eu une utilisation précédente d’armes chimiques, et, il y a plusieurs mois, il y a eu une réaction populaire similaire à celle d’Alep dans les derniers jours avant que le régime ne reprenne le reste de cette ville. Ces réactions sont essentiellement des expressions d’émotion de masse plutôt que le reflet d’une quelconque considération prudente à ce que les actions seraient ou ne seraient pas dans les intérêts des États-Unis.

Les incohérences de Trump

Dans cette situation, le président Trump n’est en aucun cas un rempart contre les États-Unis prenant des mesures préjudiciables à ses intérêts, même si, en tant que candidat, il a prié publiquement le président Obama de rester hors de la guerre contre Assad. Comme nous le savons, la cohérence n’est pas un trait de caractère solide de Trump. Le fait qu’Obama soit resté à l’écart, grosso modo, de cette guerre n’a pas amené Trump à hésiter à critiquer Obama pour la situation en Syrie, tout comme il critique Obama pour la plupart des autres choses que les gens n’aiment pas.

Le Président Obama dans le bureau ovale.

Trump a moins de chance qu’Obama de résister à la pression de s’enfoncer de plus en plus profondément dans la guerre civile syrienne contre Assad, allant même au-delà de la frappe des missiles de croisière, en raison de plusieurs caractéristiques du style opérationnel de Trump. Tout d’abord, il s’inspire des « spectacles » et croit qu’il obtient toute l’information dont il a besoin de la télévision par câble.

Ses perceptions et sa « compréhension » du régime syrien sont vraisemblablement susceptibles d’être façonnées, et ses politiques sur la Syrie ont bougé, comme suggèrent certains des commentaires de Trump cette semaine, par ce qu’il a vu à la télévision et surtout dans la partie graphique – y compris des images d’enfants décédés, alors que l’ambassadeur américain Nikki Haley se présentait aux Nations Unies.

Deuxièmement, l’objectif de Trump est l’approbation populaire immédiate au détriment des conséquences à plus long terme. En d’autres termes, c’est une continuité du mode de campagne plutôt que du mode de gouvernance.

Troisièmement, il y a l’apparente déconnexion entre la vision de Trump des opérations militaires et de la poursuite d’objectifs stratégiques clairement formulés. Les principes de Clausewitz sont étrangers à lui à tous égards. Cette déconnexion sous-entend l’offrande d’une inhabituelle liberté d’action au Pentagone dans la formulation et la mise en œuvre d’opérations. Cette méthode de prise de décision aura tendance à se concentrer sur ce que l’on peut définir comme des objectifs militaires avec une surveillance insuffisante pour savoir exactement comment la réalisation de ces objectifs favoriserait ou non les intérêts nationaux des États-Unis.

Peut-être que le conseiller en sécurité nationale H.R. McMaster commence à imposer une réflexion plus ordonnée sur les décisions de sécurité nationale, mais fournir à l’armée une marge de manœuvre aussi importante donne l’attrait à Trump de pouvoir renvoyer la responsabilité à l’armée lorsque les choses se déroulent mal (comme il l’a déjà fait avec Un raid au Yémen).

Des raisons de douter

La considérable probabilité que Trump immerge les États-Unis dans une intervention plus importante et dommageable dans la guerre civile syrienne est particulièrement regrettable en tenant compte de ce qui suit.

Le président syrien Bashar al-Assad.

Tout d’abord, l’incident avec l’arme chimique – même si nous acceptons le jugement selon lequel le régime était pleinement responsable – ne nous dit rien de nouveau sur le régime. Répondre à cet incident est donc plus une question d’émotion et de réponse à la clameur populaire plutôt que d’une conception bien réfléchie de l’utilisation d’un nouvel événement de grande portée. Le régime d’Assad a employé de nombreuses tactiques dégoûtantes dans cette guerre, et ils n’ont pas eu besoin d’agents chimiques pour le faire. Même si une attaque militaire des États-Unis avait une certaine valeur dissuasive en ce qui concerne l’utilisation future des produits chimiques, le régime peut et devrait simplement utiliser ses autres moyens qui ont entraîné de nombreuses victimes civiles – dont certaines, telles que l’utilisation de l’artillerie terrestre, qui ne nécessite même pas les opérations aériennes.

Deuxièmement, le maquillage de toutes les directives du régime à Damas n’est pas d’un intérêt important pour les États-Unis, et certainement pas assez important pour justifier les coûts et les risques d’immersion dans la guerre civile d’autrui. Les Assad sont au pouvoir en Syrie depuis 1970 ; pourquoi le changement de régime est-il censé être un objectif maintenant ?

Troisièmement, ce n’est pas au pouvoir des États-Unis, même en utilisant une force militaire plus importante, de changer ce régime. Le régime lui-même doit se battre pour  sa propre existence, et il est aidé par la Russie, l’Iran et les alliés non étatiques. L’affirmation selon laquelle l’intervention de la Russie a été plus atténuée et plus efficace que prévu et que les États-Unis pourraient faire ou aurait pu faire plus est de fait une erreur. Les asymétries sont énormes.

L’intervention de la Russie a poussé au basculement de l’échelle en faveur de ce qui était déjà la force dominante dans la lutte, qui était le régime en place. Tout effort d’un étranger pour intervenir de l’autre côté dépendrait de ce qui a toujours été le fragile roseau d’une opposition désorganisée (et extrémiste). Et sûrement, nous avons appris à ce jour que la leçon que frapper un régime détestable n’est que le début de ce qui peut être un effort très long et coûteux pour installer et soutenir une alternative raisonnable.

Quatrièmement, l’intervention militaire directe des États-Unis dans cette guerre entraîne un risque important d’escalade vers une guerre beaucoup plus large, surtout lorsqu’on fait face aux grandes exigences militaires consistant à établir quelque chose comme les fameuses zones de sécurité. Le risque d’une guerre encore plus répandue se traduirait également par un engagement direct, intentionnel ou involontaire, de forces russes ou iraniennes.

Tout au long de la Guerre froide, les superpuissances ont pris soin d’éviter un tel engagement direct entre elles, au mieux elles ont armé et entrainé des armées de mercenaires. Cela a été une partie de la raison pour laquelle Carter n’a pas impliqué de combat militaire direct en Afghanistan. Il serait très imprudent de jeter aux orties cette précaution où les Russes sont impliqués aujourd’hui.

Paul R. Pillar, dans sa 28ème année à la CIA, est devenu l’un des meilleurs analystes de l’agence.

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