En 1857, Louis Faidherbe, gouverneur général de l’Afrique de l’Ouest Française, crée une unité de combat africaine destinée à compenser le manque d’effectifs de l’armée française. De sa création jusqu’en 1905, ces troupes sont constituées d’esclaves rachetés à leurs maîtres africains et « affranchis » pour servir sous le drapeau français, après quoi ils se compléteront de prisonniers de guerre et de volontaires, simples soldats et sous-officiers, venus de toute l’Afrique Occidentale Française.

Après 1905, les tirailleurs sénégalais servent de police et de troupes coloniales sur l’immense territoire de l’AOF. Excellents soldats, ils donneront leur pleine mesure au cours de la Première Guerre Mondiale, quand 161 250 d’entre eux combattront sur les fronts français les plus exposés, dont Verdun et la Somme. Leur bravoure devient rapidement légendaire et sera même, à ce titre, instrumentalisée par des publicitaires : même si cela a l’air de relever de la petite histoire, de façon symboliquement éclairante, l’image des tirailleurs sénégalais de la Grande guerre, à la fois extrêmement positive et entachée de paternalisme colonialiste, lancera en 1915 une boisson chocolatée qui entamera une ascension météorique en étant distribuée aux soldats français dans les tranchées. 1

L’utilisation de l’image de soldats africains par un produit ‘patriotique’ de grande consommation familiale définit leur statut et résume l’ambivalence colonialiste française : le tirailleur sénégalais est quelqu’un dont la France est fière et qu’elle plébiscite, mais qu’elle possède corps et âme, une mascotte « porte-bonheur » sans individualité qu’elle n’hésite pas à réduire à un grand sourire sur une étiquette et à un slogan en petit-nègre (en réalité en « français-tirailleur », à savoir un français simplifié à l’usage des troupes venues de divers pays d’Afrique et ne parlant ni la même langue, ni pour nombre d’entre eux, le français.)

De toute évidence, les officiers qui travaillent au contact direct des tirailleurs partagent la myopie de cette vision, ce qui peut au moins constituer un début d’explication à leur incompréhension et la violence de leur réaction face aux justes revendications des tirailleurs, bien sûr sans les justifier en quoi que ce soit.

 

Une sombre affaire de détournement de fonds

irailleurs prisonniers, 1940. Crédit photo : https://campvolant.com/2013/12/02/heros-et-bougnoules-un-crime-de-larmee-francaise-dans-lafrique-coloniale/

Tirailleurs prisonniers, 1940. Crédit photo : https://campvolant.com/2013/12/02/heros-et-bougnoules-un-crime-de-larmee-francaise-dans-lafrique-coloniale/

Lors de la Deuxième Guerre Mondiale, 2 les tirailleurs passent quatre ans à trimer en Arbeitkommandos dans des camps de prisonniers allemands situés à l’extérieur du Reich, les Frontstalag.

A la Libération, ils rejoignent la caserne de Thiaroye, au Sénégal, via Morlaix.

Selon une circulaire du Ministère de la Guerre, l’intégralité de leur solde de captivité doit leur être versée, pour un quart lors du départ de la métropole et pour les trois-quarts restants à l’arrivée, au Sénégal.

Or, si le quart de solde du départ a peut-être été perçu par les soldats, le reste certainement pas. Des circulaires se croisent ; selon l’une, la solde aurait été intégralement versée en France. Une autre, immédiatement après, indique qu’elle n’a pas été réglée et demande qu’à l’avenir, l’intégralité de la solde « soit payée en métropole ». Là-dessus, des rapports d’inspection affirment qu’elle a bien été versée. Il s’avérera au bout du compte que le complément de solde n’a été réglé ni en France, ni au Sénégal. En réalité, les sommes dues aux soldats ont été détournées sans qu’à ce jour, on sache par qui ou comment. 3

 

Par la bêtise et la brutalité d’officiers français, l’affaire vire au drame

Le 28 novembre 1944, le général Dagnan, mis au courant des revendications de cinq cent soldats africains de la caserne de Thiaroye, s’y déplace. Quand les « mutins » bloquent sa voiture pour réclamer leur dû, il leur promet d’étudier leurs exigences et s’il y a lieu, de leur faire droit. Au lieu de quoi le malavisé Dagnan, pour qui le dialogue ou même une simple vérification du bien-fondé des doléances des soldats semble une impossibilité, passe à la préparation de représailles armées. Le général Yves de Boisboissel, un officier encore moins intègre, donne son accord à la répression et réunit à cet effet trois compagnies indigènes, deux bataillons d’infanterie et un peloton d’officiers et d’hommes de troupes pour le 1er décembre, date prévue des représailles.

Mais même des officiers colons ne peuvent pas faire tirer sans raison valable sur des hommes désarmés, même indigènes. Qu’à cela ne tienne, on concoctera une fausse histoire d’attaque armée de la part des « mutins » que des rapports de complaisance se chargeront de corroborer.

Heureusement pour le rétablissement actuel de la vérité historique, lesdits rapports, rédigés à la hâte, confus et contradictoires, ne résistent pas à l’analyse. Rien ne tient, ni les horaires, ni le nombre de cartouches et d’armes distribuées aux troupes de la répression, ni les armes inventées dont sont censément munis les « mutins », ni les ordres soi-disant écrits mais introuvables dans les archives, etc. Au contraire, l’examen attentif des pièces prouve une répression organisée, préméditée, et non une réponse imprévue à un « soulèvement spontané ».

De plus, lors d’une enquête des années 80 menée pour les besoins d’un film qui ne sera, au final, jamais tourné, les habitants de Thiaroye certifieront avoir vu des militaires creuser une fosse commune avant la soi-disant « mutinerie spontanée » du 1er décembre 44.

 

Un massacre absurde

Le 1er décembre au matin, les rapatriés reçoivent l’ordre de se réunir sur l’esplanade. Ils y seront accueillis par des tirs nourris d’artillerie, officiellement « en riposte » à leur attaque, en réalité totalement injustifiés. En outre, deux listes contradictoires d’armes soi-disant portées par les « insurgés » indiquent qu’ils n’étaient même pas armés de quoi que ce soit de plus dangereux que d’armes légères, voire de simples couteaux. Enfin, il semble, selon les rapports, qu’entre la moitié et les deux tiers du contingent de Thiaroye se soient retrouvés directement sous le feu de fusils mitrailleurs. Comme tout le reste de cette affaire où l’hypocrisie le dispute à la brutalité et à la stupidité de l’armée coloniale française, le nombre des morts est également sujet à controverses. Selon le rapport officiel, il y en aurait eu 35. Mais le décompte des hommes présents dans la caserne de Thiaroye fait débat : selon un rapport officiel, 400 des quelques 1700 tirailleurs de Morlaix en route pour le Sénégal avaient arrêté leur voyage à Casablanca et ne pouvaient donc se trouver à Thiaroye — ce que nient les commandants du navire de transport qui les rapatriait en Afrique, le Circassia.

Pour autant que les historiens arrivent à dégager des chiffres exacts en recoupant les sources, 1635 hommes étaient partis de Morlaix sur le Circassia et non les 1300 indiqués par l’acte d’accusation du 15 février 1945 contre les « mutins » de Thiaroye. Selon les commandants du Circassia, aucun n’avait arrêté son voyage à Casablanca ou ailleurs. 1300 contre 1635, il manque 335 hommes. C’est très probablement une approximation correcte du nombre réel des victimes du massacre.

 

Après le massacre, le procès truqué des « mutins » survivants

Sous l’autorité du général Dagnan, le sous-lieutenant Arrighi, de l’État-Major de la division Sénégal-Mauritanie, compile un dossier qui conduira à un acte d’accusation et au procès des tirailleurs « insoumis ». L’accusation la plus incongrue, celle de Boisboissel pour qui les tirailleurs voulaient « prendre des familles européennes en otage » ne sera pas retenue. Malgré ce reliquat de pudeur, l’instruction, clairement menée à charge, ira jusqu’à occulter volontairement l’appartenance de certains tirailleurs à la Résistance pour en faire des hommes désaxés par « l’intense propagande allemande » subie au cours de leur détention dans les stalags.

L’un des inculpés, Antoine Abibou, racontera s’être évadé du Frontstalag de Rennes et s’être rendu à Paris où, caché au sein d’une famille, il rejoint la Résistance. Le récit de Abibou a beau être étoffé de détails très précis, de noms et de dates, aucune vérification ne s’ensuivra ; il sera même accusé de mensonge et d’intelligence avec l’ennemi, et lourdement condamné.

L’armée coloniale française ayant tué sans aucun motif ni excuse possible des hommes qui servaient sous le drapeau, il lui faut couvrir ses errements au prix de n’importe quel mensonge, approximation ou déni.

Depuis, l’histoire de Abibou a été vérifiée auprès des membres survivants de la famille de Paris qui l’avait recueilli. Antoine Abibou avait dit l’exacte vérité. C’était un résistant.

La suspicion envers les tirailleurs ne s’arrête toutefois pas à des rationalisations directement issues de la mauvaise conscience de l’armée française, il y entre aussi une bonne part de racisme colonialiste. Par exemple, certains des « mutins » portent sur eux des sommes dépassant les possibilités de simples soldats de l’AOF : immédiatement, on les soupçonne de les avoir volées. En réalité, ces hommes avaient tout simplement déposé le petit pécule gagné en tant que travailleurs forcés sur des comptes d’épargne français gérés par les frontstalags.

Si ces officiers coloniaux n’avaient pas été aveuglés par des stéréotypes coloniaux, ils auraient au moins appris quelque chose au contact de leurs tirailleurs : les Africains ne sont pas des voleurs. Leur culture l’interdit.

Le 5 mars 1945, le jugement condamne six hommes à dix ans de prison avec dégradation militaire et interdiction de séjour en France, un à 7 ans et dégradation militaire, deux à 5 ans et dégradation militaire, trois à 5 ans, un à 4 ans, six à 3 ans, six à 2 ans, trois à 18 mois et six à 1 an. Les autres doivent verser une amende.

Le 17 avril 1945, le pourvoi en cassation est rejeté.

Deux ans et quelques plus tard, le 17 septembre 1947, à la suite d’une loi d’amnistie, des avis individuels d’amnistie permettent l’élargissement des dix-huit « mutins » de Thiaroye encore sous les verrous. Ce qui n’équivaut en aucune façon à une révision du procès, les amnistiés restant sous le coup d’accusations mensongères et coupables au regard de la loi. De plus, les hommes demeurent exclus de l’armée et leur grade ne leur est pas restitué.

 

73 ans après, un épilogue toujours en suspens

Le 9 mars 2015, François Hollande reconnaît enfin la culpabilité française dans le massacre de Thiaroye et l’innocence des tirailleurs tués ou condamnés et remet des archives qualifiées « d’intégrales » mais en réalité très partielles à la République du Sénégal. 4 Il y manque notamment les documents conservés aux Archives nationales de l’outre-mer (ANOM) et au Dépôt central d’archives de la justice militaire. Or, selon l’historienne Armelle Mabon, impossible de comprendre le déroulement des faits sans les pièces manquantes. Et, si Hollande a bien parlé de réparations, aucune démarche d’ouverture d’une révision du procès n’a été entamée. Quant aux réparations financières, à commencer par un simple règlement des arriérés de soldes et sans même parler de dommages et intérêts, est-il besoin de souligner le silence de l’Élysée ?

Une pétition de réclamation d’un procès en révision est ouverte ici.

 

Corinne Autey-Roussel

Photo de la page d’accueil : Tirailleurs sénégalais, carte postale 1914.

Pour aller plus loin : la synthèse de l’historienne Armelle Mabon

« Y’a bon » Banania
https://www.histoire-image.org/etudes/y-bon-banania

2 On les appelait les tirailleurs sénégalais
http://www.monde-diplomatique.fr/2014/12/MOBE/51040

3 Le massacre de Thiaroye, par Armelle Mabon
http://ldh-toulon.net/le-massacre-de-Thiaroye-une.html

4 http://ldh-toulon.net/le-massacre-de-Thiaroye-une.html