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Le mystère malavisé de “Vault 7” (Consortium News)

par Jesselyn Radack 16 Mai 2017, 11:35 Vault 7 CIA WikiLeaks Fuites

Le mystère malavisé de “Vault 7”
Par Jesselyn Radack
Consortium News, le 14/03/2017


Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr.

Typiquement, les médias grand public américains réagissent à la fuite majeure sur les secrets du renseignement US par une recherche de l’auteur plutôt que de se pencher sur les révélations troublantes, comme le remarque Jesselyn Radack après la publication de “Vault 7”.

 

C’est la plus grande période de fuites pour l’exécutif [la Maison-Blanche, NdT]. La semaine dernière, Wikileaks a publié un volume énorme et de toute évidence authentique, une mine d’or de documents révélant que la CIA a stocké et perdu le contrôle des outils de hacking qu’elle utilise contre des cibles.

Le sceau de la CIA dans le hall d’accueil du quartier général de l’agence de renseignement. (Photo du gouvernement US)

Les révélations particulièrement remarquables démontrent que la CIA a développé un outil pour pirater les téléviseurs Samsung et les transformer en appareils d’enregistrement, et que la CIA a travaillé à infiltrer les systèmes d’exploitation de smartphones Apple et Google, car elle ne pouvait pas “craquer” le cryptage. Personne au gouvernement n’a contesté l’authenticité des documents divulgués.

Nous ne connaissons pas l’identité de la ou des sources, ni ne pouvons être sûrs à 100% de ses (ou leurs) motivations. Wikileaks écrit que la source a envoyé une déclaration indiquant que les questions de politique “avaient  urgemment besoin d’un débat public, comprenant la question de savoir si les capacités de piratage de la CIA outrepassent le pouvoir de son mandat, et le problème de la surveillance publique de l’agence” et que la source “souhaite initier un débat public sur la sécurité, la création, l’utilisation, la prolifération et le contrôle démocratique des armes cybernétiques.”

Le FBI a déjà commencé à traquer la source dans le cadre d’une enquête sur une fuite criminelle. Historiquement, le système judiciaire s’est révélé être un juge particulièrement incompétent pour définir qui peut être qualifié de lanceur d’alerte. De plus, il a permis un usage pernicieux de l’Espionage Act – une loi énigmatique prévue pour traquer les espions – pour rechercher les lanceurs d’alerte qui révèlent des informations intéressant le public.

Mon client, l’ancien porte-parole de la NSA Thomas Drake, a été inculpé en vertu de l’Espionage Act pour être pleinement reconnu, par la suite, comme un lanceur d’alerte. Il n’y a pas de défense d’intérêt public contre les accusations de la Loi sur l’espionnage, et les tribunaux ont statué que le motif d’un lanceur d’alerte, même salutaire, est sans importance pour déterminer sa culpabilité.

La communauté du renseignement est tout autant disqualifiée pour déterminer qui peut être un lanceur d’alerte, et n’a aucun intérêt à assurer un renforcement de la protection de quiconque étale son linge sale. La communauté du renseignement affirme évidemment que quiconque diffuse au public des informations secrètes n’est pas un lanceur d’alerte. Ancien directeur de la NSA et de la CIA, le général Michael V. Hayden pense que les fuites récentes sont dues à de jeunes milléniaux révélant leur manque de respect pour les vénérables agences de renseignement responsables de la surveillance de masse et d’actes de torture.

Non seulement cette hypothèse est très spéculative, mais elle s’avère erronée par le fait que les lanceurs d’alerte qui vont voir la presse couvrent le spectre générationnel, depuis le lanceur d’alerte Daniel Elssberg des Pentagon Papers jusqu’aux fonctionnaires à mi-carrière comme John Kiriakou, lanceur d’alerte sur la torture par la CIA, et le lanceur d’alerte Thomas Drake de la NSA, en passant par des jeunes en début de carrière comme Chelsea Manning pour l’armée ou Edward Snowden pour la NSA. Ceux qui transgressent la loi ne peuvent pas décider qui est un lanceur d’alerte.

Lanceur d’alerte ou pas ?

Toutes les fuites d’information ne sont pas des actes de lanceurs d’alerte et le terme “lanceur d’alerte” est un mot lourd de sens, donc que la source de Vault 7 se considère comme un ou une lanceur d’alerte n’est pas un renseignement particulièrement pertinent. Le label “lanceur d’alerte” ne confère pas quelque pouvoir mythique, ni bonté, ni “narcissisme moral”, un terme utilisé pour me décrire lorsque j’ai lancé l’alerte.

Le lanceur d’alerte Daniel Ellsberg, des Pentagon Papers, saluant le Pvt Bradley (désormais Chelsea) Manning.

La question de savoir si une action est un lancement d’alerte dépend plutôt du fait que les informations révélées sont ou non d’intérêt public et révèlent la fraude, le gaspillage, l’abus, l’illégalité ou des dangers pour la santé et la sécurité publiques. Même si certains des renseignements révélés ne sont pas pertinents, il faut se rappeler que les dénonciateurs sont souvent accusés de faire trop ou pas assez de révélations. Encore une fois, c’est la qualité de l’information, pas la quantité, ni le caractère de la source, qui est importante.

Déjà, les informations issues des documents Vault 7 ont révélé que la communauté du renseignement avait trompé le peuple américain. Dans le sillage des révélations de Snowden, la communauté du renseignement s’était engagée à éviter l’empilement de failles technologiques, affirmant publiquement qu’elle penchait pour “les révéler” afin de mieux protéger la vie privée de chacun. Cependant, les documents du Vault 7 révèlent tout le contraire : non seulement la CIA a accumulé des exploits [exploitation d’une faille de sécurité, NdT], mais elle a travaillé agressivement à miner notre sécurité sur Internet.

Même en supposant que la CIA utilise ses outils de hacking contre les bonnes cibles, supposition qui mérite qu’on s’y arrête, compte tenu des résultats mitigées de l’agence, la CIA a accru les capacités du monde des hackers et des adversaires étrangers en gardant pour elle les failles de sécurité et en sapant ainsi les droits à la vie privée de tous les Américains et de millions de gens innocents à travers le monde. La démocratie dépend d’une citoyenneté informée, et les sources des journalistes – qu’elles se considèrent elles-mêmes lanceurs d’alerte ou pas – sont une composante majeure lorsque le gouvernement utilise la sécurité nationale comme justification pour garder cachées tellement de ses activités à la vue du public.

Alors que nous en apprenons plus sur la source de Vault 7 et ses révélations, notre intérêt devrait se concentrer sur le contenu des informations diffusées. Historiquement, le réflexe instinctif du gouvernement est de tirer sur le messager, de faire passer le lanceur d’alerte pour un grand malade, de décortiquer ses motivations, tandis que la collectivité qui veut la transparence retient son souffle en espérant qu’il ou elle se révélera aussi pur que de l’eau de roche.

Mais tout ceci est une diversion pour éviter de répondre aux questions les plus difficiles qui sont : la CIA doit-elle être autorisée à mener de telles activités, et doit-elle le faire dans le secret, sans le moindre contrôle public ? Ce sont des questions que nous ne nous poserions même pas s’il n’y avait pas eu le lanceur d’alerte de Vault 7.

Jesselyn Radack est un avocat spécialisé dans le domaine de la sécurité nationale et des droits de l’Homme. Il dirige à ExposeFacts le projet “Lanceur d’alerte et protection des sources”.

Le mystère malavisé de “Vault 7” (Consortium News)

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